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[Publication] Enseigner la philosophie et la citoyenneté, à partir d’ateliers créatifs de Catherine Buhbinder 

Parution du livre de Catherine Buhbinder, enseignante

Bonjour,

 J’ai le grand plaisir de vous annoncer la sortie prochaine de mon livre « Enseigner la philosophie et la citoyenneté, à partir d’ateliers créatifs », aux éditions Chronique sociale. Je le présenterai à l’occasion d’une conférence que je donnerai au Salon de l’éducation de Charleroi, le dimanche 22 octobre, à 16h (Charleroi expo, Av. de l’Europe 21).
Ce livre est, pour moi, l’occasion de lancer un cri d’alarme concernant les effets que suscite le démarrage des cours de philosophie et de citoyenneté « version hybride » dans les écoles publiques francophones. Nos responsables politiques n’ont pas réussi à trancher entre supprimer les cours de religion obligatoires dans les écoles (avec éventuellement l’organisation de cours facultatifs) et maintenir la logique désuète du Pacte scolaire. En catastrophe, ils ont créé le cours de Rien, puis la solution schizophrénique du 1h+1h. Alors que nous accumulons les difficultés tant organisationnelles que pédagogiques, une inacceptable pagaille s’est installée dans nos têtes et nos écoles. Et, nous nous engageons dans une stratégie du pourrissement !
Les cours de philosophie et de citoyenneté s’enracinent, malheureusement, dans un malentendu, un déni. Celui du cours de morale considéré comme « engagé » par la Cour constitutionnelle du 15 mars 2015. Celle-ci a énoncé son verdict sur base du fait que dans la Belgique pluraliste, la laïcité est reconnue et subsidiée au même titre que les religions. Le cours de morale se réclamant de l’esprit de la « Libre pensée » ne peut donc offrir de garanties de neutralité. Or, déjà sur le plan du statut, ce jugement ne tient pas la route. Contrairement à son homologue flamand, le Centre d’Action laïque francophone a toujours refusé de jouer le rôle de pouvoir organisateur du cours de morale. Les professeurs de morale avaient le même statut que n’importe quel professeur de cours général, en terme d’engagement et d’inspection, et le programme de morale était également reconnu par la Communauté Française. Ce qui n’est absolument pas le cas des professeurs de religion. Mais, de toute façon, si la Cour constitutionnelle a dénoncé l’ambiguïté du statut du cours de morale, elle n’a pas posé de jugement quant à son contenu. Pourtant, le mal était fait : la laïcité était assimilée à une religion ; les professeurs de religion étaient mis sur le même pied que les professeurs de morale ; il n’était plus été possible de distinguer un cours où l’on apprend à penser à travers la pensée de quelqu’un ou quelque chose d’autre (un livre, une Eglise, des commentateurs,…), d’un cours où l’on apprend à « penser par soi-même » !
Le véritable enjeu de toute cette saga était la sortie du Pacte scolaire, symbole du pluralisme à la belge. La logique des cours de religion « obligatoires » dans les écoles publiques est surtout identificatoire. Elle sépare les élèves et propose une vision caduque du religieux (pas de passage, pas de syncrétisme, pas d’esprit de recherche individuelle,…). De plus, eu égard au principe de liberté religieuse, l’Etat n’a aucun pouvoir de contrôle sur ce qui s’y dit. Et, l’école publique ne peut prévenir le fanatisme qui couve parfois en son sein et en son nom. Enfin, le pluralisme belge que nous sommes sensés incarner, chacun dans nos cours séparés, est une fiction qu’il est impossible à mettre en scène. Beaucoup plus intéressante et légitime à l’école, est l’idée d’organiser des cours sur les religions, par des personnes formées en science des religions et à destination de tous les élèves. Nous n’avons pas été à la hauteur de cet enjeu.
L’autre véritable enjeu était la création d’un cours de philosophie et de citoyenneté pour tous. Qu’y mettra-t-on ? Jusqu’où irons nous dans la liberté de penser ? C’est ici que le déni du cours de morale comme précurseur de ce nouveau cours, pourrait bien être fatidique. Si le cours de morale est condamné comme « doctrinal », que sera le nouveau cours « neutre » ? J’admets que l’intitulé « morale » pouvait faire croire que nous « moralisions » nos élèves. J’ai compris, avec les années, qu’« inculquer une morale » est un contresens philosophique. Ce n’est qu’en apprenant aux élèves à penser, que l’on peut empêcher le mal ! C’est La posture philosophique ; elle est, par principe, allergique à toute forme d’endoctrinement. Mais faut-il, aller encore plus loin et, au nom de la neutralité, mettre en cause le contenu même de notre cours ? Le Décret neutralité de 1994 énonce quand même l’interdiction de « privilégier une doctrine relative à ces valeurs ». Qu’est-ce qu’une doctrine ? Faudra-t-il condamner le module « Qu’est-ce que l’homme ? », de notre programme de morale de 4ème, comme étant un parti pris doctrinal ? Dans ce cours, on développe, en effet, la thèse de l’évolution, on fonde l’anti-antiracisme,  on interroge l’origine animale de l’homme, on met en évidence le rapport nature/culture, on s’appuie sur l’anthropologie, etc. Est-ce ce savoir fondamental et fondateur du cours de morale qui est désormais interdit, dans les écoles publiques, au nom de la neutralité ? Et en effet, je constate qu’il n’en est plus du tout question dans le nouveau programme qui nous enjoint plutôt d’examiner : « La diversité des discours sur le monde » (UAA 2.2.1.). Qu’y faire d’autre que mettre en parallèle le discours religieux, mythique, et le discours scientifique ?
Je nourris bien des doutes également sur la notion de « citoyenneté ». Si elle rassemble, très justement, toutes les tentatives d’éducation au « vivre ensemble », c’est aussi une notion très à la mode, qui risque d’être bien édulcorée si on n’aborde pas les questions de fond. Et, celles-ci trouvent difficilement leur place dans le nouveau programme, devenu très « technique ». Nous en avons fini avec ces grandes interrogations qui nous tenaient en haleine au cours de morale, sur la Vérité, le Sens, l’Homme, la Société, le Monde…. On y aborde désormais des questions très concrètes comme la bioéthique, l’environnement, le pouvoir des sciences, etc.
Quant à l’enseignement de la philosophie, j’ai bien peur, une fois de plus, qu’on ne la réduise à une méthodologie. Si nous voulons un vrai cours de philosophie pour tous les élèves belges, il faut savoir que la philosophie est fondamentalement ardue et prend du temps (Plus que des périodes de 50 minutes), qu’elle exige des enseignants formés et passionnés (Plus que 180h en guise de reconversion professionnelle), et qu’elle est fondamentalement subversive ! L’enseignement de la philosophie impose un décentrement qui est peu commun à l’école. Elle suppose que l’on reconnaisse en l’élève un être de désir et d’intelligence. Plutôt que de penser en terme de « transmission », le professeur doit orienter le travail de l’élève, sur lui-même, sur l’écoute des autres, et sur l’expérimentation de la pensée.
J’ai commencé mon livre pour comprendre les difficultés dans lesquelles je me débattais en tant que professeur de morale : l’ambiguïté du statut de mon cours les problèmes de crédibilité qui en découlent, la question de l’autorité et du cadre scolaire, les spécificité d’un enseignement de la philosophie. C’est en écrivant que j’ai théorisé, et en théorisant que j’ai trouvé des solutions pédagogiques. J’ai nourri ma réflexion par de nombreux stages qui m’ont fait découvrir la pédagogie institutionnelle avec la CGE (Changement pour l’Egalité), la pédagogie nouvelle avec Michel et Odette Neumayer et le GFEN (Groupe français d’éducation nouvelle), et tout le travail autour des ateliers philo ou de la philosophie avec les enfants. C’est ainsi que j’ai développé une vision et des exigences très personnelles de l’enseignement de la morale. Lorsque j’ai été rattrapée par l’actualité et que mon cours a été mis sur la sellette, j’étais prête pour proposer le bilan de cette expérience et me positionner par rapport au nouveau cours, à son contenu et ses méthodes. C’est le travail que je propose ici, ainsi qu’un véritable « manuel » fondé sur des ateliers créatifs et illustré par des travaux de mes élèves.
Ainsi, mon livre est aussi un sursaut de dignité professionnelle par rapport à  toute cette logique qui nous a dépossédé de notre expertise, et pousse l’humiliation jusqu’à nous obliger à retourner à l’école pour apprendre notre métier !
Au plaisir de vous y retrouver,
Catherine Buhbinder



Les clips antiracistes de l’Union juive française pour la paix (UJFP)

Présentation du projet de clips antiracistes de l’Union juive française pour la paix (UJFP)

L’Union juive française pour la paix est une organisation juive laïque qui a été créée sur la question du Proche-Orient et du soutien au peuple palestinien. Mais le combat pour la justice et l’égalité des droits ne pouvait se mener là-bas et ne pas concerner le racisme aussi ici en France. Sur la base des mêmes valeurs, l’UJFP s’est donc engagée aux côtes des victimes du racisme pour promouvoir un nouvel antiracisme, politique et décolonial.

En 2016, l’UJFP a publié un petit livre intitulé « Une parole juive contre le racisme ». Les 5000 exemplaires de ce livre sont aujourd’hui épuisés et l’UJFP travaille à la seconde édition qui paraîtra en janvier 2018. Ce livre a reçu le soutien du CGET.

Le projet de clips vidéo

Pour prolonger cette réflexion, le réalisateur Eyal Sivan a donné la parole à 35 militants antiracistes de l’UJFP. A partir de leur trajectoire personnelle, ils s’expriment sur le racisme et l’antiracisme d’aujourd’hui. Il s’agit de lutter contre les stéréotypes concernant les Juifs mais aussi de montrer comment des Juifs peuvent contribuer à la construction d’un nouvel antiracisme.

La production de ces clips a reçu le soutien du CGET. Les clips seront utilisés dans les établissements scolaires, dans des réunions publiques dans les quartiers populaires, partout où se mène la lutte contre le racisme, contre les discriminations, contre les violences policières et le racisme d’État.

Bande-annonce

 

Les 10 clips « Paroles juives contre le racisme »

1 – Qui sommes-nous ?

2 – Pourquoi une parole juive ?

3 – Racisme d’État

4 – Racisme et féminisme

5 – Racisme et colonialisme

6 – Hiérarchie des racismes ?

7 –Antisémitisme et antisionisme

8 – Israël et les Juifs

9 – Les Juifs ont peur en France ?

10 – Lutter contre le racisme

Les 10 clips « Paroles juives contre le racisme » sur Youtube

Eyal Sivan, est un réalisateur, producteur, essayiste et professeur franco-israélien. Il est fréquemment invité à évoquer la représentation du conflit israélo-palestinien, le documentaire et l’éthique, le crime politique et sa représentation, l’usage politique de la mémoire, la représentation des génocides…

Filmographie (non exhaustive)

1991 : Izkor, les esclaves de la mémoire
1999 : Un spécialiste, portrait d’un criminel moderne, avec Rony Brauman
2004 : Pour l’amour du peuple (Aus Liebe zum Volk), avec Audrey Maurion
2004 : Route 181, fragments d’un voyage en Palestine-Israël, avec Michel Khleifi
2006 : Irak : quand les soldats meurent…, avec Jean-Paul Mari
2009 : Jaffa, la mécanique de l’orange

 




L’invitée de l’UPJB, Oren Rimon, interviewée par Baudouin LOOS dans Le Soir

Oren RIMON, jeune Israélienne « refuznik », fut, samedi dernier, à côté d’une jeune Palestinienne ayant grandi en Cisjordanie occupée, l’une des deux oratrices invitées par l’UPJB dans le cadre d’une conférence-débat ayant pour titre « Regards croisés sur l’occupation et la colonisation ».

Baudouin LOOS, journaliste au Soir, modérait le débat. Ci-joint, l’article qu’il a écrit pour Le Soir, paru aujourd’hui. A lire sur le site du Soir ou ci-dessous.

Source: Le Soir du 26/09/2017




Editorial: Écoles juives, faut-il (y) croire?

Il  y a trente ans, Points Critiques publiait un dossier sur l’école juive . Un dossier essentiellement subjectif qui interrogeait  la nécessité (ou non) pour des parents juifs progressistes (ou progressistes juifs si vous préférez) d’envoyer leurs enfants à l’école juive. Question identitaire: l’école juive pour transmettre l’histoire et la culture juives «positivement»  comme l’écrit Foulek Ringelheim, issu d’une génération qui n’ a reçu en tout héritage identitaire que la plainte et l’expérience du massacre nazi.

Question psychologique: éviter de faire de ses enfants des malades parce que «privés de notions claires concernant leur filiation» une formule empruntée à Dolto, très en vogue à l’époque.

Question idéologique: comment être de gauche, attaché aux valeurs universelles et transmettre une culture et un temps spécifiquement juifs. Et tout ça sans religion?!

Les avis, cela n’étonnera personne, étaient partagés. Pour les uns, l’école juive -même non confessionnelle- n’était pas pensable pour un Juif laïque de gauche. D’autres envoyaient leurs enfants à Beth Aviv, une école qualifiée de démocratique aux qualités pédagogiques exceptionnelles. Enfants qu’ils finirent par retirer de l’école par peur… des actes de terrorisme!

Aujourd’hui ces écoles gardées en permanence par des militaires posent d’autres questions, ces mesures sécuritaires sont-elles compatibles avec l’esprit d’ouverture revendiqué par ces parents éclairés?

A l’UPJB, trente ans plus tard, toutes ces questions de choix existentiels semblent avoir disparu. Dans le mouvement de jeunesse de l’UPJB, les enfants ne fréquentent guère les écoles juives. On les croise plutôt à Nos Enfants, Charles Janssens ou Decroly… Ceci rejoint apparemment une tendance générale puisque Bruxelles ne compte plus que deux écoles juives sur trois. Maïmonide, la plus ancienne, la plus importante, mais aussi la plus religieuse ayant fermé ses portes. Au contraire d’Anvers, qui ne compte que des écoles religieuses orthodoxes en nombre pour une communauté repliée sur elle-même, la population juive de Bruxelles leur préfère les deux écoles non orthodoxes Ganenou et Beth Aviv. Comme en témoignent deux parents dans ce numéro, ces écoles sont avant tout choisies pour la qualité de leur enseignement. De toute façon, la majorité des Juifs bruxellois fréquente les écoles non juives…. où le cours de religion israélite est très peu suivi! Au contraire de la religion musulmane qui occupe la première place dans les écoles francophones de Bruxelles.

La transmission est-elle en passe de disparaître ou se passe-t-elle ailleurs? Dans les mouvements de jeunesse et dans un rapport soutenu avec Israël, se substituant désormais à l’identité juive diasporique?




Sommaire du Points Critiques n°372 – Septembre-octobre 2017

ÉDITORIAL – Anne Grauwels

FOCUS: Ecoles juives faut-il (y) croire?

ISRAEL-PALESTINE:

Netanyahu, l’apprenti sorcier – Henri Wajnblum

PILPOUL:

L’abattage sans étourdissement est-il soluble dans le judaïsme? – Sabine Ringelheim

LIRE:

  • De l’écran au papier, les passionnantes chroniques d’André Markowicz – Tessa Parzenczewski
  • Histoires de shmattès -Tessa Parzenczewski
  • La démarche du pingouin sur la banquise … Ivan Segré et la question juive – Elias Preszow
  • Les biographies d’Henri Razcymow – Antonio Moyano

MEMOIRE:

Retour à Ravensbrück – Gérard Weissenstein

FICTION:

Bavarde comme une carpe – Irène Kaufer

VOIR:

Voyages au pays du collage et des collagistes (2) – Jacques Aron

HUMEURS JUDEO-FLAMANDES:

Pauvre Van Gogh – Anne Gielczyk

YIDDISH? YIDDISH!

funem sheynem vortsl aroys – De la belle racine – Henri Wajnblum

VIE DE L’UPJB:

Nos parents ne sont pas nés en Belgique  Jo Szyster

UPJB JEUNES:

Un été révolutionnaire – Antonin Moriau




Mon premier grand mensonge

1962. J’ai 13 ans, mes parents – qui m’ont élevé totalement en-dehors de la religion et de la culture juives (sauf pour le pain au cumin qu’on appelait yiddish broyt) – ont l’idée saugrenue de décréter que je dois faire ma Bar Mitsvah… Je quitte donc le cours de morale laïque de l’athénée de Woluwé-Saint-Lambert pour rejoindre le cours de religion israélite.

A côté de moi, le seul autre élève juif de l’athénée, Pierrot Schwartz, en face de moi, le rabbin, Monsieur Meissnerrrrr… En catastrophe, il m’apprend à lire l’hébreu, à lire oui, mais faute de temps, je n’ai jamais su le sens des mots, je lisais. Monsieur Meisner amène aussi des 78 tours qu’il a enregistrés lui-même et j’apprends à chanter dans une langue inconnue… Barouh aata Adonaï,..

A cette époque, je suis encore un élève docile, et les choses se passent comme elles doivent se passer. Le grand jour, je me retrouve à la synagogue, petit costume gris, cheveux brylcrémés, ma nouvelle montre Helva (« Car elle va la montre Helva ») au poignet, mes parents débordant de fierté. Alors, je fais ce qu’il faut, j’assume, je chante ce que je dois chanter, j’ânonne les textes que je dois ânonner… et je dois promettre au rabbin qu’il me reverra chaque semaine à la synagogue. Le premier grand mensonge de ma vie … Le mercredi suivant, comme de bien entendu, je quittais le cours de religion israélite pour réintégrer le cours de morale laïque …




École et religion

L’enseignement est libre en Belgique, la Constitution le garantit. Ce principe qui, aujourd’hui, est compris comme garantissant le libre choix des parents, a été établi à l’origine pour garantir la liberté d’ouvrir des écoles, essentiellement au bénéfice de l’Église catholique. L’État ne s’est investi que partiellement et tardivement dans l’éducation (pas de ministre de l’Instruction publique avant 1879), laissant le champ libre à l’Église. Aujourd’hui encore, les écoles catholiques scolarisent une majorité d’enfants. Cette liberté constitutionnelle a également été utilisée par d’autres traditions religieuses : il y a aujourd’hui quelques écoles juives, protestantes et islamiques, reconnues et subsidiées par les pouvoirs publics.
L’enseignement confessionnel

La création récente de ces écoles islamiques – trois écoles primaires et une école secondaire à Bruxelles – a été l’occasion de réinterroger la pertinence de ce modèle confessionnel.

Le public des écoles catholiques est aujourd’hui très diversifié, comprenant à côté d’enfants issus de familles catholiques, des enfants venus d’autres traditions religieuses et de milieux athées, le caractère confessionnel de l’école n’étant plus, dans la grande majorité des cas, la raison principale du choix des parents. L’école catholique s’est adaptée à cette nouvelle situation, mettant dorénavant d’avantage l’accent sur les valeurs de l’humanisme, et la présentation du Christ comme une figure inspirante, que sur les principes de la foi catholique. Cette diversification du public interroge cependant la pertinence d’un modèle qui comporte, toujours encore, un cours de la seule religion catholique.

Dans les écoles se réclamant d’une autre religion, le protestantisme, le judaïsme ou l’islam, une telle diversification du public n’est pas observée. Sauf rarissime exception, tous les élèves qui fréquentent ces écoles sont issus de familles qui professent, à des niveaux d’intensité variable, évidemment, mais souvent soutenus, la religion dont se réclame l’école. L’école protestante, juive ou islamique est donc une école de « l’entre-soi » qui prolonge l’éducation reçue au sein de la famille – c’est là d’ailleurs son principal objectif –
davantage qu’elle n’ouvre l’enfant à la diversité du monde.

L’école juive est une institution ancienne en Belgique, où le Consistoire a établi une école dès les années qui ont suivi l’indépendance. Aujourd’hui, il y a au moins une dizaine d’écoles juives à Anvers, tandis qu’à Bruxelles il ne subsiste plus qu’une école confessionnelle juive, l’athénée Ganenou à Uccle, et une école non-confessionnelle, Beth-Aviv, dans la même commune.

Le Pacte scolaire

La rivalité entre les écoles officielles et les écoles libres, la question de l’enseignement de la religion au sein des premières et celle du financement des secondes, ont longtemps constitué une source de conflit politique. En 1958, le Pacte scolaire a mis fin à cette
« guerre scolaire », institué un niveau de subventionnement des écoles libres -dont les professeurs sont payés par les pouvoirs publics- quasi équivalent à celui des écoles officielles, et organisé l’enseignement des religions reconnues au sein des écoles officielles. Depuis, le nombre de religions reconnues est passé de quatre à six, et ces écoles sont actuellement tenues de proposer le choix entre les cours de religion catholique, protestante-évangélique, israélite, anglicane, islamique et orthodoxe, à côté de celui de morale non confessionnelle. La Communauté française n’organise cependant pas les cours de religion anglicane. En pratique, trois cours –religion catholique, morale non confessionnelle et religion islamique- rassemblent 98 % des élèves ; les autres cours,
ultra-minoritaires, causent de sévères problèmes d’organisation aux directions d’école et entraînent des frais importants. Le fait que l’enseignement religieux soit placé essentiellement sous la responsabilité des organes chefs de culte (les évêques, le Consistoire central israélite, l’Exécutif des Musulmans de Belgique…), les lacunes constatées au niveau de la formation des enseignants et du contenu des programmes sont dénoncés depuis longtemps. Depuis deux ans, on assiste au remplacement, d’abord au niveau du primaire puis du secondaire, d’une des deux heures hebdomadaires de religion ou de morale par un cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté (EPC). C’est la première réforme significative du Pacte scolaire.

Les enfants juifs dans l’enseignement officiel

Bien qu’aucune statistique ne soit disponible, il est raisonnable de penser que la grande majorité des enfants issus de familles juives fréquentent les établissements du réseau officiel, à l’exception notable d’Anvers. S’ils le souhaitent, ils peuvent y suivre le cours de religion israélite, qui leur sera dispensé par un enseignant choisi par le Consistoire central israélite de Belgique. Contrairement aux responsables des cours de religion catholique et protestante, le Consistoire ne publie pas le programme du cours ; celui-ci serait déjà ancien et en attente de révision. En revanche, depuis 2013 et à la suite d’un processus initié par la ministre Marie-Dominique Simonet, il existe un référentiel de compétences pour le cours de religion israélite. En 24 pages, pour les 12 années d’enseignement primaire et secondaire, sont exposées les compétences terminales visées ; il s’agit moins d’un contenu du cours que de l’exposé d’une méthodologie incluant la pratique du questionnement philosophique, le développement de l’esprit critique et d’analyse et l’ouverture à la diversité des opinions, convictions et cultures.

Ce ne sont cependant pas les éventuelles lacunes du cours qui sont les motifs les plus probables pour expliquer la baisse actuelle des effectifs qui suivent le cours de religion israélite, en particulier dans la Région de Bruxelles-Capitale : aujourd’hui, la moitié des communes de la Région ne répertorient plus aucun enfant inscrit à un cours de religion israélite. Seules les communes d’Uccle, Forest, Ixelles et Auderghem comptent encore un nombre significatif d’élèves inscrits en religion israélite. Cette situation illustre certainement la sécularisation de la population juive bruxelloise, qui ne fréquente plus assidûment la synagogue, et le déplacement du lieu de résidence des familles juives vers le sud-est de la capitale. Toutefois, il est à craindre qu’elle ne traduise également un autre phénomène, inquiétant, à savoir le développement de l’antisémitisme en milieu scolaire. Depuis quelques années, la presse, généraliste ou communautaire, relate les incidents dont sont victimes des enfants juifs dans les écoles publiques de la capitale. Les insultes ou le harcèlement subis par leurs enfants conduisent alors les familles à opter pour l’école juive, à déménager ou, simplement, à faire profil bas et à choisir plutôt le cours de morale…




Histoires de shmattès

Shmattès: fringues, fripes, loques, en yiddish.

C’est dans le monde de la couture que nous plonge Nathalie Skowronek. Un voyage du fin fond du shtetl jusqu’aux années prospères de l’après-guerre. Ce continuum était notre religion: tailleur, machine à coudre, juif, se refaire, s’enfuir, tout cela faisait partie pour nous d’une seule et même histoire.

Ils sont rescapés ou enfants de rescapés. Le métier est resté le même mais la pratique change. De la confection artisanale en chambre, encore vivace dans les années 50, on passe au commerce du prêt-à-porter. Et en même temps qu’une histoire familiale, se déploie devant nous une sorte de dynamique conquérante. Les succursales se multiplient, Gand, Liège, Charleroi, Bruxelles… C’est de l’intérieur de cet univers clos, enfermé dans sa spirale de réussite, que nous parle la narratrice. Elle y a travaillé avant de bifurquer vers la littérature. D’une plume indulgente mais lucide, elle en dévoile les mécanismes, les étapes,  et toutes les stratégies tendues vers un seul but: se développer encore et encore, s’enrichir, dans une sorte de frénésie, comme pour murer à jamais le spectre de la vulnérabilité et de la traque. Parfois l’auteure sort de cette bulle sécurisante et telle une sociologue,  nous décrit aussi, en amont et en aval, l’historique des vêtements, avant leur mise en lumière dans les vitrines. Litanie des rues du Sentier à Paris, où oeuvrèrent longtemps les artisans juifs, aujourd’hui remplacés par les Pakistanais et les Chinois, et bien plus tragique, la mort de plus de mille ouvrières dans l’effondrement et l’incendie d’un immeuble à Dacca, au Bangladesh, où dans des conditions inhumaines, elles confectionnaient desvêtements pour les plus grandes marques de luxe européennes … Un monde sur mesure, un monde qui se mesure à l’aune d’un secteur particulier mais où affleurent en creux les grandes questions d’aujourd’hui, à l’ère d’une mondialisation ravageuse.

Au-delà des descriptions minutieuses, quasi documentaires, Nathalie Skowronek évoque, en arrière-plan, les membres de sa famille, ceux qui s’avancent, flamboyants, vers une nouvelle vie, et ceux qui peinent à renaître … La tragédie reste omniprésente.
Un amas de vêtements dans un coin du magasin, et voilà que surgit l’image de ces vêtements de déportés entassés dans le lieu dénommé «Canada» où d’autres déportés devaient les trier, et dans la foulée, l’installation quasi mimétique de Christian Boltanski, Réserve. Canada. La boucle est bouclée.

D’un sujet qui pouvait sembler aride, Nathalie Skowronek  tire un récit sur plusieurs registres, jamais univoque, à l’écriture fine, subtile, sans effets de manche,  écho d’un moment et d’un milieu, où se conjuguent attachement affectif et regard critique.

Nathalie Skowronek présentera «Un monde sur mesure» à l’UPJB le 27 octobre à 20H15.


Nathalie SKOWRONEK, Un monde sur mesure, Grasset, 189p. 18€




L’entre-soi communautaire juif anversois

De la maternelle à la rhétorique, à l’inverse de ce qui se passe à Bruxelles, la plupart des jeunes Juifs anversois fréquentent l’école juive. Un phénomène qui nourrit l’entre-soi communautaire juif anversois.

Aux alentours de la gare centrale d’Anvers, il est courant de croiser des hassidim vêtus de leur caftan noir, la tête couverte d’un chapeau aux larges bords ou d’une toque de fourrure, le visage encadré par des papillotes et des femmes portant perruque, habillées d’une jupe ou d’une robe informe, avec dans leur sillage de jeunes enfants, qui poussent le dernier-né dans un landau. Bien qu’Anvers ne soit pas la ville avec le plus grand nombre de hassidim, elle est toutefois devenue au fil des années un des grands pôles du hassidisme dans le monde.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’orthodoxie n’a eu de cesse d’investir les différentes structures communautaires, de telle sorte qu’elle est devenue le modèle de vie juive dominant dans la ville portuaire flamande. Sous cette apparente uniformité existe toutefois une certaine diversité religieuse et culturelle, comme en témoignent les orientations religieuses et idéologiques variées des nombreuses écoles juives, d’enseignement de plein exercice ou à temps partiel.

L’école, dont la fonction première est la transmission des savoirs, demeure un lieu de socialisation intense et joue un rôle déterminant dans la formation identitaire. C’est donc un lieu fortement investi.

Avant-guerre, deux écoles juives subventionnées existent à Anvers : Tachkemoni, de type sioniste conservateur et l’orthodoxe Jesode Hatorah-Beth Jacob. Mais, malgré l’existence de ces structures scolaires, la toute grande majorité des jeunes Juifs de la ville fréquente à l’époque des écoles appartenant à la filière publique. Ce qui ne manque bien évidemment pas de présenter des implications cruciales sur la façon dont ces jeunes vivent leur identité, l’école publique faisant fonction de creuset émancipateur pour nombre d’entre eux.

L’occupation nazie va marquer un tournant décisif dans cet état de choses:
la Seconde Guerre mondiale constituera une véritable rupture dans l’inéluctable processus d’assimilation des nouvelles générations. La disparition de près de 65% de la population juive anversoise et l’arrivée de communautés ultra-orthodoxes d’Europe centrale et orientale vont profondément modifier le paysage juif anversois. Après-guerre, le sentiment d’urgence de sauver et de conserver une identité juive en péril est réaffirmé vigoureusement. L’éducation des jeunes générations joue un rôle déterminant dans cette tentative de perpétuer un héritage menacé de toutes parts.

De nos jours, Anvers abrite plusieurs écoles juives d’enseignement primaire et/ou secondaire appartenant au réseau libre subsidié et de nombreuses écoles privées de type hassidique. Les trois principales écoles juives de la ville sont Jesode Hatorah-Beth Jacob, Tachkemoni et, depuis 1978, l’école Yavné, établissement de type sioniste religieux qui ne tolère pas la mixité. Ces écoles sont comparables aux écoles catholiques de la filière libre : elles ont structurellement le même statut et ont un caractère religieux englobant tous les aspects de l’instruction dispensée. Mais, à l’inverse de la grande majorité des écoles du réseau libre (confessionnel ou non), aucune de ces écoles juives ne fait partie d’un organe coordinateur d’enseignement.

Dès l’immédiat après-guerre, différentes écoles de type hassidique feront leur apparition afin de répondre aux attentes spécifiques de cette frange de la population juive. Seule une minorité d’entre elles (les écoles primaires Bais Chinuch, Benoth Jerusalem, Wiznitz) sont aujourd’hui des établissements reconnus et subsidiés par la communauté flamande. Les autres écoles juives ultra-orthodoxes sont toutes privées : elles ne se réclament d’aucune méthode d’apprentissage, ne bénéficient d’aucune aide des pouvoirs publics et ne sont donc pas en mesure d’octroyer un certificat de fin d’études reconnu. A l’instar des enfants suivant l’enseignement à domicile, les élèves de ces écoles qui souhaiteraient poursuivre leur cursus scolaire au-delà de l’âge d’obligation scolaire sont tenus de passer devant une commission d’examen de la communauté flamande pour contrôler si les connaissances de base ont été acquises. …

La reconnaissance par les pouvoirs publics et l’obtention d’une aide financière supposent que les écoles du réseau libre subsidié se conforment à un programme défini. Chacune de ces écoles propose donc un double cursus, constitué d’études dites juives et d’études dites profanes. Les écoles les plus orthodoxes achoppent toutefois sur un certain nombre d’exigences en matière de connaissances de base : ainsi, la connaissance du néerlandais demeure souvent imparfaite. Le néerlandais est uniquement enseigné dans le cadre des cours profanes et n’a pas réussi à s’imposer comme langue première au sein d’une communauté aux pratiques linguistiques complexes et aux attaches plurielles.

Les cours d’éducation sexuelle et les cours de «technologies de l’information et de la communication» posent également un problème. Malgré l’obligation d’enseigner ces matières, force est de constater que ce n’est pas toujours le cas. Les responsables (religieux) de l’école orthodoxe Jesoda Hatorah contournent systématiquement l’obligation d’enseigner ces cours, affirmant qu’ils vont à l’encontre du projet éducatif de leur établissement. C’est également pour cette raison que l’école primaire hassidique Bais Rachel a pris il y a peu la décision radicale de renoncer aux subsides qui lui étaient accordés…

À l’inverse de ce qui se passe à Bruxelles, la toute grande majorité des jeunes Juifs anversois trouvent le chemin de l’école juive. La plupart d’entre eux effectuent l’ensemble de leur parcours scolaire, de la maternelle à la rhétorique, dans un établissement communautaire, agréé ou non. La population de ces écoles est, par la force des choses, fort homogène. Garantes de la perpétuation de la tradition, elles accueillent uniquement les élèves considérés comme juifs. Afin d’éviter tout quiproquo, le règlement des écoles juives subsidiées spécifie le caractère judaïque de leur enseignement et l’obligation des parents (ou de l’un d’eux) d’être membres d’une des communautés religieuses reconnues. Ainsi, les parents souhaitant inscrire leur enfant à Tachkemoni ou Yavné se doivent d’être affiliés à Shomre Hadass. Les membres de la communauté orthodoxe Machsiké Hadass envoient quant à eux leurs enfants à Jesode Hatorah-Beth Jacob. Ceci réduit bien évidemment toute possibilité d’interaction avec des personnes en dehors de la communauté et renforce la tendance au communautarisme.

Jusqu’à présent, l’administration compétente en matière d’enseignement s’est révélée particulièrement accommodante à l’égard de ces écoles destinées à une population souhaitant explicitement rester en retrait et qui donne parfois l’impression de vouloir appliquer la loi, de s’y soumettre sans pour autant adhérer au principe même.

Dans une société belge fortement pilarisée et marquée par un pluralisme culturel croissant, la création d’écoles juives, à l’image de celles appartenant à la filière libre, peut être considérée comme le résultat logique d’un particularisme revendiqué. Ces dernières années, dans un contexte d’hostilité croissante envers les Juifs, certains parents, pourtant peu enclins à céder à la tentation du repli religieux, ont fait le choix de l’école juive pour leurs enfants moins par conviction religieuse ou «ethnique» que par souci de sécurité. Tous ces éléments – religiosité accrue, lien fort avec Israël au point de devenir principale source d’investissement identitaire, sentiment d’insécurité ne manqueront pas de nourrir le phénomène de l’entre-soi communautaire juif anversois.