Bruxelles, revue et corrigée

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1989, c’est l’année de la chute du mur, nous rentrons de plein pied dans la mondialisation. Une globalisation rapide par le biais d’un marché mondial et néolibéral, une dérégulation, une libéralisation et une privatisation profondes et l’avènement de nouveaux pôles dans le système monde qui décentrent l’Europe et sa longue histoire de domination.1989, c’est aussi le début de la Région de Bruxelles Capitale. Neuf ans après la Flandre et la Wallonie, après des années d’inertie de cette «  Agglomération  », la nouvelle institution pouvait enfin s’atteler à la coordination de l’action des 19 communes et à la sauvegarde d’un patrimoine malmené par la spéculation et la soi-disante «  modernisation  » dans la foulée de l’Expo 58.

UNE EVOLUTION PARADOXALE

La mondialisation a fait de cette capitale d’une Belgique industrielle la capitale de l’Europe post-industrielle. Cela a, comme nous allons le montrer, changé de fond en comble la population, l’économie et l’emploi. C’est ce que j’ai appelé il y a deux décennies déjà  : une petite ville mondiale. Cela s’est fait dans le cadre d’une Belgique nouvelle, fédérale, à la recherche – comme au 19ième siècle – de territoires monolingues et monoculturels, en laissant sa capitale dans un carcan insoutenable. Simultanément l’économie postindustrielle s’oriente vers un marché du travail hautement qualifié qu’elle trouve en périphérie, en dehors de la portée de la Région de Bruxelles-Capitale. Une urbanité prise en otage par les querelles communautaires et suburbaines des élites belgo-belges. Si Bruxelles devient donc le symptôme de la Belgique fédérale – le «  problème belge  » – d’un point de vue cosmopolite et postnational, elle en devient la solution.

QUELQUES CHIFFRES

Avec ses 1.050.000 habitants, la capitale belge atteint en 1968 un sommet historique de population, pour n’en compter plus que 950.000 dans les années nonante. Les trente glorieuses avec leur augmentation du niveau de vie, dans une atmosphère très matérialiste et suburbaine, provoqueront un exode de dizaines de milliers d’habitants vers la périphérie de la ville. Une partie de la population perdue est remplacée par des immigrés qui rentrent aussi bien dans les logements que dans les emplois délaissés par les Belges. Cette mobilité sociale et spatiale est bloquée par la crise économique qui transforme les quartiers ouvriers en quartiers d’immigrés au chômage. L’économie bruxelloise s’est rapidement transformée en économie de services et de soins, avec plus de 90% de son emploi dans le tertiaire par le levier de l’internationalisation et des fonctions européennes. Un marché du travail hautement qualifié qui attire en majorité des navetteurs de la périphérie. Ainsi Bruxelles devient une capitale européenne avec quelque 715.000 emplois, soit presque un cinquième de l’économie belge, et la troisième région la plus riche d’Europe. Mais en même temps, avec une fracture sociale profonde, avec plus de 100.000 chômeurs aujourd’hui, un chômage structurel qui fait qu’un tiers de nos enfants vit dans des familles sans revenu du travail et que près de la moitié des jeunes dans les quartiers populaires n’a pas de boulot.

Vers la fin du siècle passé, un nouveau boom démographique se produit. Si l’exode urbain continue, le solde migratoire intérieur restant négatif, la croissance démographique en ville est nourrie par une forte natalité et surtout par l’immigration internationale, qui devient en fait une mobilité intérieure européenne accrue. Nous allons actuellement vers les 1.200.000 habitants, sans compter les quelque 100.000 résidents permanents non enregistrés.

LA TENSION ENTRE LA REALITE ET L’INSTITUTIONNEL

Bruxelles a connu une transformation socio-économique et démographique en profondeur qui change totalement la nature de la ville. Une métropole nettement plus grande en réalité que son pendant institutionnel, la Région Bruxelles capitale. Cette mutation socio-culturelle, la société civile, l’enseignement et la culture, la ressentent bien mieux que les politiques qui restent campés dans leurs fiefs. Depuis 2000, année de la préparation en tant que Capitale culturelle européenne, les artistes ont senti cet écart grandissant entre la réalité et les institutions. Le clash sur le déroulement de l’année culturelle mène à la création de la Zinnekeparade, en 2002 au Brussels Kunstenoverleg et en 2004 au Réseau des Arts, ac-tuellement de fait fusionnés. En 2005 le think tank Aula Magna commence à réunir des Bruxellois de toutes origines pour penser la ville ensemble. En 2006 en réaction à une nouvelle flambée communautariste dans le pays l’appel «  Wij bestaan ! Nous existons ! We exist  » recueille en quelques heures plus de 10.000 soutiens. Cela donne lieu à une plateforme de la société civile bruxelloise et puis aux États–Généraux en 2008-2009. Suivent le Plan Culturel élaboré par le secteur artistique en 2009, le Marnixplan pour le trilinguisme en 2013, le lancement par Vincent Kompany du club de foot BX Brussels, la programmation conjointe du KVS et du Théâtre National «  Tournée Capitale  » en 2015… Bref, depuis 15 ans, la société civile bruxelloise a privilégié la mixité, l’hybride et l’urbanité, là où l’institutionnel est resté presque inchangé et basé sur le modèle communautariste francophone/flamand.

Dans les faits, les deux communautés nationales sont devenues des minorités à Bruxelles. Le dernier baromètre linguistique de Rudi Janssens, sociologue des langues à la VUB en 2013, montre que si le Français reste la lingua franca pour 88% des Bruxellois, l’Anglais dépasse maintenant le Néerlandais comme langue intermédiaire. La majorité des ménages (61%) est multilingue et combine plusieurs langues dans la sphère intime.

ZINNEKES

C’est désormais une réalité sociologique  : le mélange, la mixité, eh oui… l’impur dominent, le vrai Zinneke. Il faudra se rendre à l’évidence  : une ville n’est pas un pays. Un pays, ou une communauté, se fonde sur une histoire commune. Elle est bien sur une construction en débat, un discours, mais c’est ce passé commun qui fonde l’identité, la tradition représentées dans les institutions, les partis, les arts et les coutumes. Et tout cela est territorialisé dans l’enceinte des frontières nationales. Rien de cela en ville. Nous venons tous «  d’ailleurs  ». En ville, ce sont ces diverses différences qui doivent trouver un destin commun. Dans l’urbain, la cohésion vient du projet, du futur et non du passé. Et là il n’y a pas d’identité forte, pas de monuments ni de mémoriaux. L’identité urbaine est mouvante, hybride, en perpétuelle construction. La crise de la démocratie représentative est foncièrement urbaine. La ville a besoin de démocratie participative, de gouvernance, de coproduction permanente et non de mandataires. Les réseaux prennent le dessus sur les territoires. C’est le lieu où s’affrontent le nationalisme et l’urbanité, l’Europe des États-membres et celle des métropoles en réseaux, les communautés et la société, le commun d’un groupe et l’altérité dans l’interculturel, voire l’interreligieux.

Voilà les enjeux pour Bruxelles aujourd’hui. Bruxelles, ville parmi les villes, entourée de «  Belgiques  » suburbaines et communautarisées, et … depuis ce mardi 22 mars cible du terrorisme salafasciste. Une ville qui devra se révéler à la hauteur de ces défis. Des défis systémiques mondiaux de transition durable, équitable et cosmopolite. Elle en a les ressources.

Notes

[1Parmi eux, Carine Bratzlavsky, Elie Gross, Arié Mandelbaum, Alain Lapiower, Antonio Moyano, Paul Trajman, … ,

[2Bruxelles,lieu commun, Ercée, Editions Revue & Corrigée, 1989

[3Derniers ouvrages en date sur Bruxelles  : avec Jessica Van de Ven  : The Brussels reader,Brussels, VUB Press, 2013 ; avec J. de Salle, J.L Genard, C. Kesteloot, C. Vandermotten & P. Vanderstraeten  : Où va Bruxelles, Bruxelles, VUB Press, 2013