École et religion

L’enseignement est libre en Belgique, la Constitution le garantit. Ce principe qui, aujourd’hui, est compris comme garantissant le libre choix des parents, a été établi à l’origine pour garantir la liberté d’ouvrir des écoles, essentiellement au bénéfice de l’Église catholique. L’État ne s’est investi que partiellement et tardivement dans l’éducation (pas de ministre de l’Instruction publique avant 1879), laissant le champ libre à l’Église. Aujourd’hui encore, les écoles catholiques scolarisent une majorité d’enfants. Cette liberté constitutionnelle a également été utilisée par d’autres traditions religieuses : il y a aujourd’hui quelques écoles juives, protestantes et islamiques, reconnues et subsidiées par les pouvoirs publics.
L’enseignement confessionnel

La création récente de ces écoles islamiques – trois écoles primaires et une école secondaire à Bruxelles – a été l’occasion de réinterroger la pertinence de ce modèle confessionnel.

Le public des écoles catholiques est aujourd’hui très diversifié, comprenant à côté d’enfants issus de familles catholiques, des enfants venus d’autres traditions religieuses et de milieux athées, le caractère confessionnel de l’école n’étant plus, dans la grande majorité des cas, la raison principale du choix des parents. L’école catholique s’est adaptée à cette nouvelle situation, mettant dorénavant d’avantage l’accent sur les valeurs de l’humanisme, et la présentation du Christ comme une figure inspirante, que sur les principes de la foi catholique. Cette diversification du public interroge cependant la pertinence d’un modèle qui comporte, toujours encore, un cours de la seule religion catholique.

Dans les écoles se réclamant d’une autre religion, le protestantisme, le judaïsme ou l’islam, une telle diversification du public n’est pas observée. Sauf rarissime exception, tous les élèves qui fréquentent ces écoles sont issus de familles qui professent, à des niveaux d’intensité variable, évidemment, mais souvent soutenus, la religion dont se réclame l’école. L’école protestante, juive ou islamique est donc une école de « l’entre-soi » qui prolonge l’éducation reçue au sein de la famille – c’est là d’ailleurs son principal objectif –
davantage qu’elle n’ouvre l’enfant à la diversité du monde.

L’école juive est une institution ancienne en Belgique, où le Consistoire a établi une école dès les années qui ont suivi l’indépendance. Aujourd’hui, il y a au moins une dizaine d’écoles juives à Anvers, tandis qu’à Bruxelles il ne subsiste plus qu’une école confessionnelle juive, l’athénée Ganenou à Uccle, et une école non-confessionnelle, Beth-Aviv, dans la même commune.

Le Pacte scolaire

La rivalité entre les écoles officielles et les écoles libres, la question de l’enseignement de la religion au sein des premières et celle du financement des secondes, ont longtemps constitué une source de conflit politique. En 1958, le Pacte scolaire a mis fin à cette
« guerre scolaire », institué un niveau de subventionnement des écoles libres -dont les professeurs sont payés par les pouvoirs publics- quasi équivalent à celui des écoles officielles, et organisé l’enseignement des religions reconnues au sein des écoles officielles. Depuis, le nombre de religions reconnues est passé de quatre à six, et ces écoles sont actuellement tenues de proposer le choix entre les cours de religion catholique, protestante-évangélique, israélite, anglicane, islamique et orthodoxe, à côté de celui de morale non confessionnelle. La Communauté française n’organise cependant pas les cours de religion anglicane. En pratique, trois cours –religion catholique, morale non confessionnelle et religion islamique- rassemblent 98 % des élèves ; les autres cours,
ultra-minoritaires, causent de sévères problèmes d’organisation aux directions d’école et entraînent des frais importants. Le fait que l’enseignement religieux soit placé essentiellement sous la responsabilité des organes chefs de culte (les évêques, le Consistoire central israélite, l’Exécutif des Musulmans de Belgique…), les lacunes constatées au niveau de la formation des enseignants et du contenu des programmes sont dénoncés depuis longtemps. Depuis deux ans, on assiste au remplacement, d’abord au niveau du primaire puis du secondaire, d’une des deux heures hebdomadaires de religion ou de morale par un cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté (EPC). C’est la première réforme significative du Pacte scolaire.

Les enfants juifs dans l’enseignement officiel

Bien qu’aucune statistique ne soit disponible, il est raisonnable de penser que la grande majorité des enfants issus de familles juives fréquentent les établissements du réseau officiel, à l’exception notable d’Anvers. S’ils le souhaitent, ils peuvent y suivre le cours de religion israélite, qui leur sera dispensé par un enseignant choisi par le Consistoire central israélite de Belgique. Contrairement aux responsables des cours de religion catholique et protestante, le Consistoire ne publie pas le programme du cours ; celui-ci serait déjà ancien et en attente de révision. En revanche, depuis 2013 et à la suite d’un processus initié par la ministre Marie-Dominique Simonet, il existe un référentiel de compétences pour le cours de religion israélite. En 24 pages, pour les 12 années d’enseignement primaire et secondaire, sont exposées les compétences terminales visées ; il s’agit moins d’un contenu du cours que de l’exposé d’une méthodologie incluant la pratique du questionnement philosophique, le développement de l’esprit critique et d’analyse et l’ouverture à la diversité des opinions, convictions et cultures.

Ce ne sont cependant pas les éventuelles lacunes du cours qui sont les motifs les plus probables pour expliquer la baisse actuelle des effectifs qui suivent le cours de religion israélite, en particulier dans la Région de Bruxelles-Capitale : aujourd’hui, la moitié des communes de la Région ne répertorient plus aucun enfant inscrit à un cours de religion israélite. Seules les communes d’Uccle, Forest, Ixelles et Auderghem comptent encore un nombre significatif d’élèves inscrits en religion israélite. Cette situation illustre certainement la sécularisation de la population juive bruxelloise, qui ne fréquente plus assidûment la synagogue, et le déplacement du lieu de résidence des familles juives vers le sud-est de la capitale. Toutefois, il est à craindre qu’elle ne traduise également un autre phénomène, inquiétant, à savoir le développement de l’antisémitisme en milieu scolaire. Depuis quelques années, la presse, généraliste ou communautaire, relate les incidents dont sont victimes des enfants juifs dans les écoles publiques de la capitale. Les insultes ou le harcèlement subis par leurs enfants conduisent alors les familles à opter pour l’école juive, à déménager ou, simplement, à faire profil bas et à choisir plutôt le cours de morale…




Histoires de shmattès

Shmattès: fringues, fripes, loques, en yiddish.

C’est dans le monde de la couture que nous plonge Nathalie Skowronek. Un voyage du fin fond du shtetl jusqu’aux années prospères de l’après-guerre. Ce continuum était notre religion: tailleur, machine à coudre, juif, se refaire, s’enfuir, tout cela faisait partie pour nous d’une seule et même histoire.

Ils sont rescapés ou enfants de rescapés. Le métier est resté le même mais la pratique change. De la confection artisanale en chambre, encore vivace dans les années 50, on passe au commerce du prêt-à-porter. Et en même temps qu’une histoire familiale, se déploie devant nous une sorte de dynamique conquérante. Les succursales se multiplient, Gand, Liège, Charleroi, Bruxelles… C’est de l’intérieur de cet univers clos, enfermé dans sa spirale de réussite, que nous parle la narratrice. Elle y a travaillé avant de bifurquer vers la littérature. D’une plume indulgente mais lucide, elle en dévoile les mécanismes, les étapes,  et toutes les stratégies tendues vers un seul but: se développer encore et encore, s’enrichir, dans une sorte de frénésie, comme pour murer à jamais le spectre de la vulnérabilité et de la traque. Parfois l’auteure sort de cette bulle sécurisante et telle une sociologue,  nous décrit aussi, en amont et en aval, l’historique des vêtements, avant leur mise en lumière dans les vitrines. Litanie des rues du Sentier à Paris, où oeuvrèrent longtemps les artisans juifs, aujourd’hui remplacés par les Pakistanais et les Chinois, et bien plus tragique, la mort de plus de mille ouvrières dans l’effondrement et l’incendie d’un immeuble à Dacca, au Bangladesh, où dans des conditions inhumaines, elles confectionnaient desvêtements pour les plus grandes marques de luxe européennes … Un monde sur mesure, un monde qui se mesure à l’aune d’un secteur particulier mais où affleurent en creux les grandes questions d’aujourd’hui, à l’ère d’une mondialisation ravageuse.

Au-delà des descriptions minutieuses, quasi documentaires, Nathalie Skowronek évoque, en arrière-plan, les membres de sa famille, ceux qui s’avancent, flamboyants, vers une nouvelle vie, et ceux qui peinent à renaître … La tragédie reste omniprésente.
Un amas de vêtements dans un coin du magasin, et voilà que surgit l’image de ces vêtements de déportés entassés dans le lieu dénommé «Canada» où d’autres déportés devaient les trier, et dans la foulée, l’installation quasi mimétique de Christian Boltanski, Réserve. Canada. La boucle est bouclée.

D’un sujet qui pouvait sembler aride, Nathalie Skowronek  tire un récit sur plusieurs registres, jamais univoque, à l’écriture fine, subtile, sans effets de manche,  écho d’un moment et d’un milieu, où se conjuguent attachement affectif et regard critique.

Nathalie Skowronek présentera «Un monde sur mesure» à l’UPJB le 27 octobre à 20H15.


Nathalie SKOWRONEK, Un monde sur mesure, Grasset, 189p. 18€




L’entre-soi communautaire juif anversois

De la maternelle à la rhétorique, à l’inverse de ce qui se passe à Bruxelles, la plupart des jeunes Juifs anversois fréquentent l’école juive. Un phénomène qui nourrit l’entre-soi communautaire juif anversois.

Aux alentours de la gare centrale d’Anvers, il est courant de croiser des hassidim vêtus de leur caftan noir, la tête couverte d’un chapeau aux larges bords ou d’une toque de fourrure, le visage encadré par des papillotes et des femmes portant perruque, habillées d’une jupe ou d’une robe informe, avec dans leur sillage de jeunes enfants, qui poussent le dernier-né dans un landau. Bien qu’Anvers ne soit pas la ville avec le plus grand nombre de hassidim, elle est toutefois devenue au fil des années un des grands pôles du hassidisme dans le monde.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’orthodoxie n’a eu de cesse d’investir les différentes structures communautaires, de telle sorte qu’elle est devenue le modèle de vie juive dominant dans la ville portuaire flamande. Sous cette apparente uniformité existe toutefois une certaine diversité religieuse et culturelle, comme en témoignent les orientations religieuses et idéologiques variées des nombreuses écoles juives, d’enseignement de plein exercice ou à temps partiel.

L’école, dont la fonction première est la transmission des savoirs, demeure un lieu de socialisation intense et joue un rôle déterminant dans la formation identitaire. C’est donc un lieu fortement investi.

Avant-guerre, deux écoles juives subventionnées existent à Anvers : Tachkemoni, de type sioniste conservateur et l’orthodoxe Jesode Hatorah-Beth Jacob. Mais, malgré l’existence de ces structures scolaires, la toute grande majorité des jeunes Juifs de la ville fréquente à l’époque des écoles appartenant à la filière publique. Ce qui ne manque bien évidemment pas de présenter des implications cruciales sur la façon dont ces jeunes vivent leur identité, l’école publique faisant fonction de creuset émancipateur pour nombre d’entre eux.

L’occupation nazie va marquer un tournant décisif dans cet état de choses:
la Seconde Guerre mondiale constituera une véritable rupture dans l’inéluctable processus d’assimilation des nouvelles générations. La disparition de près de 65% de la population juive anversoise et l’arrivée de communautés ultra-orthodoxes d’Europe centrale et orientale vont profondément modifier le paysage juif anversois. Après-guerre, le sentiment d’urgence de sauver et de conserver une identité juive en péril est réaffirmé vigoureusement. L’éducation des jeunes générations joue un rôle déterminant dans cette tentative de perpétuer un héritage menacé de toutes parts.

De nos jours, Anvers abrite plusieurs écoles juives d’enseignement primaire et/ou secondaire appartenant au réseau libre subsidié et de nombreuses écoles privées de type hassidique. Les trois principales écoles juives de la ville sont Jesode Hatorah-Beth Jacob, Tachkemoni et, depuis 1978, l’école Yavné, établissement de type sioniste religieux qui ne tolère pas la mixité. Ces écoles sont comparables aux écoles catholiques de la filière libre : elles ont structurellement le même statut et ont un caractère religieux englobant tous les aspects de l’instruction dispensée. Mais, à l’inverse de la grande majorité des écoles du réseau libre (confessionnel ou non), aucune de ces écoles juives ne fait partie d’un organe coordinateur d’enseignement.

Dès l’immédiat après-guerre, différentes écoles de type hassidique feront leur apparition afin de répondre aux attentes spécifiques de cette frange de la population juive. Seule une minorité d’entre elles (les écoles primaires Bais Chinuch, Benoth Jerusalem, Wiznitz) sont aujourd’hui des établissements reconnus et subsidiés par la communauté flamande. Les autres écoles juives ultra-orthodoxes sont toutes privées : elles ne se réclament d’aucune méthode d’apprentissage, ne bénéficient d’aucune aide des pouvoirs publics et ne sont donc pas en mesure d’octroyer un certificat de fin d’études reconnu. A l’instar des enfants suivant l’enseignement à domicile, les élèves de ces écoles qui souhaiteraient poursuivre leur cursus scolaire au-delà de l’âge d’obligation scolaire sont tenus de passer devant une commission d’examen de la communauté flamande pour contrôler si les connaissances de base ont été acquises. …

La reconnaissance par les pouvoirs publics et l’obtention d’une aide financière supposent que les écoles du réseau libre subsidié se conforment à un programme défini. Chacune de ces écoles propose donc un double cursus, constitué d’études dites juives et d’études dites profanes. Les écoles les plus orthodoxes achoppent toutefois sur un certain nombre d’exigences en matière de connaissances de base : ainsi, la connaissance du néerlandais demeure souvent imparfaite. Le néerlandais est uniquement enseigné dans le cadre des cours profanes et n’a pas réussi à s’imposer comme langue première au sein d’une communauté aux pratiques linguistiques complexes et aux attaches plurielles.

Les cours d’éducation sexuelle et les cours de «technologies de l’information et de la communication» posent également un problème. Malgré l’obligation d’enseigner ces matières, force est de constater que ce n’est pas toujours le cas. Les responsables (religieux) de l’école orthodoxe Jesoda Hatorah contournent systématiquement l’obligation d’enseigner ces cours, affirmant qu’ils vont à l’encontre du projet éducatif de leur établissement. C’est également pour cette raison que l’école primaire hassidique Bais Rachel a pris il y a peu la décision radicale de renoncer aux subsides qui lui étaient accordés…

À l’inverse de ce qui se passe à Bruxelles, la toute grande majorité des jeunes Juifs anversois trouvent le chemin de l’école juive. La plupart d’entre eux effectuent l’ensemble de leur parcours scolaire, de la maternelle à la rhétorique, dans un établissement communautaire, agréé ou non. La population de ces écoles est, par la force des choses, fort homogène. Garantes de la perpétuation de la tradition, elles accueillent uniquement les élèves considérés comme juifs. Afin d’éviter tout quiproquo, le règlement des écoles juives subsidiées spécifie le caractère judaïque de leur enseignement et l’obligation des parents (ou de l’un d’eux) d’être membres d’une des communautés religieuses reconnues. Ainsi, les parents souhaitant inscrire leur enfant à Tachkemoni ou Yavné se doivent d’être affiliés à Shomre Hadass. Les membres de la communauté orthodoxe Machsiké Hadass envoient quant à eux leurs enfants à Jesode Hatorah-Beth Jacob. Ceci réduit bien évidemment toute possibilité d’interaction avec des personnes en dehors de la communauté et renforce la tendance au communautarisme.

Jusqu’à présent, l’administration compétente en matière d’enseignement s’est révélée particulièrement accommodante à l’égard de ces écoles destinées à une population souhaitant explicitement rester en retrait et qui donne parfois l’impression de vouloir appliquer la loi, de s’y soumettre sans pour autant adhérer au principe même.

Dans une société belge fortement pilarisée et marquée par un pluralisme culturel croissant, la création d’écoles juives, à l’image de celles appartenant à la filière libre, peut être considérée comme le résultat logique d’un particularisme revendiqué. Ces dernières années, dans un contexte d’hostilité croissante envers les Juifs, certains parents, pourtant peu enclins à céder à la tentation du repli religieux, ont fait le choix de l’école juive pour leurs enfants moins par conviction religieuse ou «ethnique» que par souci de sécurité. Tous ces éléments – religiosité accrue, lien fort avec Israël au point de devenir principale source d’investissement identitaire, sentiment d’insécurité ne manqueront pas de nourrir le phénomène de l’entre-soi communautaire juif anversois.




«La chanson de Sarah», conférence chantée d’Henri Goldman

Moment très émouvant que ces deux soirées, fin janvier à l’UPJB, avec Henri Goldman et sa conférence chantée, « La Chanson de Sarah ». On le connait intellectuel et polémiste, ( cf. la revue Politique et les chroniques de son blog), on l’a connu chanteur, adoré « Yiddish » et « Ville Métisse », les chansons publiées en 1983 dans l’album « Ville Métisse». Mais ce soir-là, il enfile les deux casquettes à la fois et entraîne son public dans une balade originale au travers de ce répertoire mal connu, et pourtant assez large, des chansons évoquant le monde juif. Une heure trente ou à peu près de paroles et de musiques, Henri qui raconte, et fait écouter, « Marca » Henri qui reprend sa guitare et chante, quelquefois. Sa voix a un peu vieilli, mais moins que celle de Sting, mais elle a gardé son timbre si particulier, une voix comme légèrement embrumée…elle se fait tendre quand il chante, lui qu’on connait hâbleur, âpre dans les discussions.

Tendresse et souvenir

Sur la scène, un pupitre où sont affichées des pochettes de 45 tours, celles de ces artistes des années 50,60,70… Sacha Distel, Joe Dassin, Richard Antony, Pierre Barouh, Yves Montand, tous ces artistes qui n’ont pas affiché leur judéité, et qui pourtant étaient juifs. C’était l’époque où les rares parents revenus des camps de la mort se taisaient. C’était l’époque où leurs enfants n’osaient pas questionner, c’était l’époque où la société ne voulait pas prêter l’oreille aux victimes du génocide des juifs par les Nazis. Peu à peu, quelques voix s’élèveront. Mais Henri Goldman n’a pas choisi cette veine -là, celle de « Nuit et brouillard » de Jean Ferrat né Jean Tenenbaum, enfant caché, orphelin à 12 ans d’un père mort à Auschwitz. Il n’a pas choisi non plus « L’affiche rouge » d’Aragon et Ferré (1955). Il propose des chemins de traverse, il a glané des chansons oubliées, comme « Le chemin des oliviers » de Francis Lemarque, où le violon en dit bien plus que les paroles, simplement suggestives, évoquant un chemin qui n’est plus que poussière, où toute l’herbe a disparu, un chant pour « nos frères qui ont tombés et sont morts en cherchant/cherchant bien longtemps/ de la liberté le chemin/le chemin ».

Donc, ni pathos, ni drapeau…même s’il a déniché cette rareté, cette chanson où Serge Gainsbourg s’engage, avec « Le sable et le soldat » aux côtés des soldats israéliens pendant la guerre de juin 1967. Ou cette autre, « L’île du Rhône » (1963) métaphore d’Enrico Macias pour évoquer la ferveur des kibboutzim ensemençant le désert, et bâtissant leur Etat.

A travers ses choix, c’est la vie juive européenne d’autrefois qui surgit, entre Pologne et exil, celle des tailleurs, de la fille qui fait son trousseau de mariage (Renée Lebas, « Tire tire l’aiguille »), ou la jeune femme qui s’est arrachée à l’atelier familial pour partir en Amérique (« Sarah », Charles Aznavour). Ces chansons réalistes manient aussi l’humour, avec « Schmile », le fils de tailleur pas fichu de tailler une manche comme il faut, une chanson épicée d’accent yiddish, (Georges Ulmer,1951). En yiddish ou en français, Georges Moustaki parodie « Les mères juives », leur encombrante attention, et c’est efficace et drôle.

Le vertige de l’absence

Humour, pudeur, mais déchirure aussi. Je craque lorsqu’Henri nous fait réécouter ce tube des années 80, où l’autre Goldman- Jean-Jacques- appuie sur l’identification, « comme toi/ comme toi/ comme toi » pour évoquer la petite Sarah aux yeux clairs : « Sa vie, c’était douceur, rêves et nuages blancs/Mais d’autres gens en avaient décidé autrement/Elle avait tes yeux clairs et elle avait ton âge/C’était une petite fille sans histoire et très sage/Mais elle n’est pas née comme toi/Ici et maintenant/Comme toi Comme toi ». 

L’après-guerre, ce furent aussi ces années ou les enfants des déportés ont appris à grandir, dans l’ombre des disparus ou des rescapés. Parfois dans la pauvreté, ou la « gêne », pour des « Vacances aux bord de l’eau », récit de vie très émouvant de Michel Jonasz, amené au piano par une mélodie toute simple, entêtée et nostalgique. Cette chronique d’été, douce comme « les glaces au bord de l’eau », dont l’émouvante « Middelkerke » d’Henri-Marca est la cousine belge.

Mais que faire de cette mémoire douce et déchirante ? Parce qu’il faut bien vivre, Danielle Messia tente de s’en libérer dans « Grand-mère Ghetto », un chant à chaque strophe plus aigu et plus puissant, et dont le chorus final s’évanouit dans l’air :

« Grand-mère ghetto/Tout ce que tu dis je le crois/La ferveur, le fardeau/Et la méchanceté des rois/Mais Grand-mère ghetto/Grand-mère ghetto/Regarde comme il fait beau/Y a des enfants dans la rue/Des qui n’ont jamais rien su/Non, je jouerai pas le rôle/De ces ombres de l’histoire/Qu’ont la tête dans les épaules/Et froid dans leur manteau noir/. La chanson a été composée sans doute à la fin des années 70 ou au début des années 80. Née à jaffa en 1956, la jeune artiste meurt d’une leucémie en 1985, elle a laissé une œuvre rare, elle termine « Grand-Mère ghetto » sur un cri, une profession de foi :  

« J’voudrais rouvrir la confiance

Comme une porte sur le monde

J’voudrais rire sur l’existence

Tuer les vieux démons qui grondent

Tuer les vieux démons »

Avec ce récital, Henri Goldman parcourt 60 années de chanson. Il sert ce répertoire avec émotion, efficacité, sobriété. Les bornes du temps s’effacent, et l’on s’aperçoit que c’est déjà demain, et qu’hier n’a pas passé, enchâssé dans une mélodie, enroulé dans un refrain dont on retrouve soudain les paroles, étonné et ému. « Azoy », comme chantait Régine.

Françoise Nice

 

 

 

 

 

 




Editorial: Cinquante ans d’occupation et de spoliations

En mai 1967, l’Égypte présidée par Gamal Abdel Nasser, procède à d’importants mouvements de troupes dans le désert du Sinaï, et exige le départ des forces de maintien de l’ordre de l’ONU qui s’y trouvent depuis 1956 à la suite de ce que qu’on a appelé la guerre du Sinaï… Cette guerre qui avait vu, les 29 et 31 octobre 1956, la France et la Grande-Bretagne attaquer l’Égypte en raison de la nationalisation du Canal de Suez par le même Gamal Abdel Nasser, Israël en profitant pour s’emparer de la péninsule du Sinaï. Face aux menaces de l’Union Soviétique et à l’intervention des Nations unies, les forces armées françaises, britanniques et israéliennes se virent contraintes d’évacuer le Sinaï, remplacées par les forces d’urgence des Nations unies à partir du 15 novembre 1956.

En ce même mois de mai 1967, l’Égypte impose aussi le blocus du détroit de Tiran qui donne accès au port israélien d’Eilat.

Après un mois de tergiversations, le 5 juin 1967, Israël décide de lancer une attaque «préventive» aérienne et terrestre contre l’Égypte au sud. À la suite du succès éclair dans le Sinaï, Israël lance une contre-attaque contre la Jordanie puis le 9 juin contre la Syrie sur le plateau du Golan.

À la suite de six jours de combats, de nouvelles lignes de cessez-le-feu remplacent les anciennes. La Cisjordanie en ce compris Jérusalem-Est – toutes deux annexées par la Jordanie en 1950 -, la péninsule du Sinaï, la bande de Gaza (toutes deux égyptiennes) et le plateau du Golan (syrien) passent ainsi entièrement sous contrôle israélien.

À l’époque, nombreux ont été ceux qui ont cru à la nature défensive de l’opération israélienne. Mais il est vite apparu que cette guerre avait été préparée de longue date et qu’Israël attendait un prétexte acceptable par la Communauté internationale pour la mener. Ce prétexte, Nasser le lui a fourni en fermant l’accès au détroit de Tiran. On ne peut expliquer autrement la fulgurance avec laquelle l’aviation israélienne a détruit, au sol, la quasi totalité de la flotte aérienne égyptienne, s’assurant ainsi la maîtrise totale de l’espace aérien.

Dans les mois qui suivent, des responsables politiques israéliens sillonnent l’Europe pour affirmer que cette guerre pourrait avoir constitué un mal pour un bien. Maintenant qu’Israël s’est rendu maître de la totalité de la Cisjordanie, il va pouvoir négocier la paix contre les territoires… On se rend vite compte qu’il n’en est rien car dès le mois de juillet, le gouvernement israélien travailliste du premier ministre, Levy Eshkol, envisage l’annexion de certains des territoires conquis, pour constituer des zones tampons. D’autres zones seraient destinées à servir de monnaie d’échange dans le cadre d’une future paix avec les États arabes voisins. Israël lance très vite le plan Allon du nom du ministre du Travail et de l’Intégration, Igal Allon, qui préconise l’implantation de colonies dans les territoires occupés, particulièrement sur le Golan et dans la vallée du Jourdain.

C’est le début d’une colonisation qui ne s’arrêtera plus. Les professions de foi selon lesquelles Israël serait disposé à négocier l’échange des territoires contre la paix, n’aura pas longtemps fait illusion. Dès 1971, Abba Eban, ministre des Affaires étrangères, déclare : «Israël espère, lors des négociations sur le tracé des frontières, parvenir à conserver ces établissements à l’intérieur de ses frontières telles qu’elles seront reconnues le jour où viendra la paix». La Première ministre, Golda Meïr, ne s’embarrasse pas de diplomatie, elle : «La frontière se trouve là où habitent des Juifs, et non pas sur un tracé de carte». Et pour finir, le ministre de la Défense, Moshe Dayan, enfonce le clou, répétant : qu’«en tout endroit où nous établissons un point d’habitation, nous n’abandonnerons ni ce point ni l’endroit lui-même».

Contrairement à ce que beaucoup pensent, la colonisation n’est donc pas un projet de droite ou d’extrême droite, il s’agit bel et bien initialement d’un projet de la «gauche», tous les ministres que je viens de citer faisant en effet partie du parti travailliste.

Intensification de la colonisation

Il est vrai qu’avec l’arrivée de la droite au pouvoir en 1977 la colonisation va s’intensifier. C’est ainsi qu’en 1977, il existe 31 colonies qui comptent 4.400 habitants hors Jérusalem-Est. En 1984, ce nombre est passé à 44.000.

En juin 1992, les travaillistes reviennent au pouvoir, le Premier ministre Yitzhak Rabin annonce un gel de la colonisation. Pourtant, le nombre de colons en Cisjordanie passe de 112.000 en 1992 à 150.000 en 1995, tandis que les colonies de Jérusalem-Est comptent 170.000 habitants juifs.

en 1993, on comptait environ 120 000 colons en Cisjordanie ; leur nombre augmente de 40 000 sous les gouvernements travaillistes (celui de Rabin, puis celui de Pérès, juin 1993-mai 1996, en plein processus d’Oslo !, de 30 000 sous le gouvernement de droite de Benyamin Netanyahu (1996-mai 1999) et encore de 20 000 durant le gouvernement d’Ehud Barak (mai 1999-février 2001). Quand éclate la seconde Intifada, fin 2000,, le nombre de colons en Cisjordanie dépasse les 200 000, plus un nombre équivalent à Jérusalem-Est.

En 2008, le nombre de colons en Cisjordanie approchait les 300.000 selon la Foundation for Middle East Peace et l’organisation de défense des droits de l’Homme B’Tselem. Cette dernière chiffre à 184.700 le nombre de colons à Jérusalem-Est au 31 décembre 2008, soit un total de 475.400 pour la Cisjordanie et Jérusalem-Est. En juillet 2010, un rapport de B’Tselem, s’appuyant sur des sources gouvernementales, révélait que le demi-million de colons occupe 42% du territoire de la Cisjordanie dans 121 colonies.

Revenons pour finir sur les accords d’Oslo signés fin 1993. Ils reconnaissent la souveraineté de l’Autorité palestinienne sur la Cisjordanie et Gaza, et le retrait progressif d’Israël de ces territoires à l’horizon 1998. Mais en septembre 1995, l’accord de Taba («Accord intermédiaire sur la bande de Gaza et la Cisjordanie » ou « Oslo II») divise la Cisjordanie en trois zones :

La zone A (3% du territoire, 20% de la population cisjordanienne) comprend les principales villes palestiniennes, devant être évacuées par l’armée israélienne et passer sous le contrôle de l’Autorité palestinienne. Hébron fait l’objet d’un accord spécial qui prévoit le maintien partiel des Israéliens.

La zone B (27% du territoire, 70% de la population) se compose d’une douzaine de régions rurales. L’Autorité palestinienne y possède les pouvoirs civils, et Israël les pouvoirs en matière de sécurité.

La zone C (70% du territoire, 10% de la population) reste sous contrôle israélien. Les Palestiniens y sont peu nombreux et la zone englobe l’essentiel des colonies juives.

C’est cette zone C, peu peuplée de Palestiniens, que Naftali Bennett, ministre d’extrême droite de l’Éducation, veut aujourd’hui annexer. On peut en conclure que si la plupart des responsables politiques israéliens ont renoncé au Grand Israël (un Israël s’étendant de la mer au Jourdain), car la Cisjordanie est trop peuplée de Palestiniens, ils rêvent toujours d’un Israël aussi grand que possible. et mettent tout en œuvre pour y arriver, Qui donc va les en empêcher ?

Cela méritait bien que ce numéro de Points Critiques se focalise sur ces cinquante ans d’occupation et de spoliation de la terre palestinienne.

 




La vie sous occupation

Ashraf est Palestinien, originaire de Naplouse en Cisjordanie occupée. Il vit actuellement en Belgique, mais il retourne régulièrement en Palestine. Pour ne pas risquer d’être fiché et refoulé, il signe cet article d’un prénom.
Mon nom est Ashraf, Je suis né et j’ai grandi dans une ville merveilleuse avec ses vingt vergers, ses fontaines publiques et ses mosquées, enserrée dans une vallée entre deux montagnes escarpées, Jezreem et Eibal. Depuis des siècles, Naplouse a hébergé des Musulmans, des Chrétiens et des Samaritains.
Naplouse porte également un autre nom, Jabal-al-nar, qui signifie littéralement la montagne de feu : depuis la période des Pharaons, ses habitants ont joué des rôles majeurs dans la résistance aux différents envahisseurs. En 1987-1988, ils ont été le fer de lance de la première intifada.
J’appartiens à une famille chaleureuse composée de deux sœurs et d’un jeune frère. Mon père est tailleur et ma mère coiffeuse. L’atelier de mon père était situé au cœur de la vieille ville. Lors des vacances d’été, j’avais l’habitude d’y travailler avec lui. Il quittait la maison très tôt après la prière al Fagr et moi je me levais avec la musique de Fairouz chantée par ma mère pendant qu’elle préparait le petit déjeuner.
Jusqu’à ce jour…
La vie était agréable jusqu’à ce jour fatal de septembre 2000 où tout bascula… Chacun était scotché devant la télévision, regardant l’invasion d’Ariel Sharon, accompagné de centaines de soldats, de la Mosquée Al-Aqsa, l’un des lieux les plus sacrés pour les Musulmans. La population de Jérusalem-Est manifesta et défendit l’Esplanade, lançant des pierres tandis que l’armée faisait feu, tuant sept Palestiniens et en blessant des centaines. À la fin de la journée, Sharon déclara l’Esplanade propriété juive.
Deux jours plus tard, le monde entier assista, effaré, à l’exécution de Mohammad al Dorra dans les bras de son père devant la position israélienne de Netzarim à Gaza. Les images, rapportées par le journaliste franco-israélien Charles Enderlin, étaient d’une brutalité extrême, insupportable. Mohammad fut tué par un sniper et son père se retrouva handicapé à vie.
Cet événement fut l’étincelle qui mena à l’intifada Al-Aqsa. Un tournant… Colère, frustration et tristesse devinrent une part inséparable de nos vies. Des incidents éclatèrent quotidiennement, les attaques aériennes devinrent routinières, ainsi que l’assassinat des leaders de l’intifada.
Nous étions laissés à nous-mêmes face à l’armée la plus moderne, la mieux équipée et entraînée du monde. Nous fûmes déçus par l’Autorité Palestinienne car nous pensions que nous avions un gouvernement qui pourrait au moins protéger ses citoyens. Mis en place par l’occupation, il n’était en fait qu’une marionnette qui n’avait d’autorité que le nom.
Vivre dans la crainte
En 2002, Israël porta ce conflit à un niveau supérieur en menant une opération de grande ampleur en ré-envahissant la Cisjordanie et Gaza. Naplouse n’était plus la ville que je connaissais ; des check points partout, l’odeur de la mort dans les rues, un sentiment de panique omniprésent… L’atmosphère paisible qui y régnait fut enterrée sous les décombres. La population apprit à vivre dans la crainte, la ville était recouverte d’un voile sombre et chacun ressentait que l’escalade se poursuivrait. Naplouse dut faire face à plus de 5000 militaires, 400 chars et plus de 70 avions de combat. L’offensive dura 22 jours, 22 jours d’attaques terrestres et de bombardements, 22 jours de David contre Goliath. Oh, l’ironie de David devenant Goliath !
Ces 22 jours suffirent à ramener la ville au moyen-âge… Chaque jour, je regardais les hélicoptères tirant sur la vieille ville. Je haïssais la nuit, à chaque instant je craignais que notre immeuble soit la prochaine cible et que nous allions tous mourir. L’immeuble de nos voisins fut touché et 15 familles se retrouvèrent sans domicile, 10 personnes y perdirent la vie. Toute la famille Al Shoubi périt lorsque les bulldozers de l’armée démolirent sa maison, les soldats ne laissant sortir personne comme s’ils prenaient plaisir à les entendre mourir.
Lorsque l’armée leva le couvre-feu et permit aux gens de sortir pour quelques heures, je quittai la maison avec mon père et mon frère pour aller à la vieille ville. Rien n’était pareil. Rien n’était intact. Mon esprit pouvait difficilement assimiler ce que je voyais… Des écoles, des universités, des jardins d’enfants, des mosquées, des églises, des maisons, des animaux, des arbres, les immeubles de Nations unies, des sites de l’UNESCO, des voitures, des rues entières, des canalisations d’eau, des tours électriques, des silos, tout avait été touché par leurs armes sophistiquées.
Il était difficile d’avancer à travers cette dévastation, mais finalement nous arrivâmes là où se trouvait l’atelier de mon père et… l’atelier ainsi que les immeubles voisins n’existaient plus… Rien que le vide. Je serrai la main de mon père et vis ses larmes perler. Mon père est un homme fort, mais de voir toute sa vie de travail enterrée sous les gravats… Je pouvais sentir sa colère percer sous son silence.
Ce qui s’était passé était un crime de haine. Nous n’avons pas pu aller à l’école durant près de cinq mois, nous avons organisé des centres communautaires où des volontaires venaient donner cours.
Difficile de grandir dans cet environnement. Je ne savais pas comment réagir. Tenter de trouver une arme et aller combattre comme certains autres adolescents ? Jeter des pierres contre l’envahisseur ? Aller me faire exploser à un check point ? Toutes ces options étaient mises en pratique autour de moi. Et moi ? Allais-je finir sur un poster, avec ma photo collée sur un mur ?
Assurer à tout prix l’éducation
Les choses tournèrent autrement pour moi. À 17 ans, je me portai volontaire dans une organisation non gouvernementale palestino-canadienne. À Project Hope, des volontaires locaux et internationaux travaillaient ensemble pour fournir aux enfants et à la jeunesse palestinienne des programmes éducatifs, classes de langue, d’art, de technologie et de sports. J’y ai rencontré des personnes venues du monde entier. J’ai senti leur solidarité. Chacune d’elles a dédié une part importante de sa vie à la Palestine.
Au début, j’ai appris l’anglais et quelques mois plus tard je traduisais dans des classes d’art et de photographie. J’ai pu découvrir combien nos activités étaient importantes pour des enfants victimes d’une crise humanitaire dans laquelle ils se voyaient dénier leurs droits les plus élémentaires.
Plus tard, j’ai commencé à organiser mes propres ateliers de photographie. J’ai découvert à quel point la caméra pouvait être importante car elle apporte un témoignage puissant de la misère dans laquelle nous vivons. J’ai travaillé comme volontaire durant cinq ans et j’ai beaucoup découvert à propos de moi-même et de ma communauté. Chaque jour, je traversais des check points, négociant avec les soldats pour pouvoir atteindre mes classes. La plupart du temps, j’usais de mon statut de volontaire international pour aider les gens aux check points
Je me souviens d’un jour où je me dirigeais vers Beit-Dajan, un village à l’est de Naplouse situé dans une zone militaire. Seuls ceux qui y habitaient pouvaient passer. C’était au milieu de l’été, vers midi… Je revenais de mes classes quand j’aperçus de très jeunes enfants avec leur mère stoppés depuis un très long moment sous un soleil de plomb, les enfants suffocants sous la chaleur.
J’étais sur le point de passer lorsque je revins sur mes pas en me dirigeant vers la mère. Comme d’habitude, la réaction du soldat fut : Allez-vous en ou je tire ! Je lui répondis en anglais que je travaillais pour une organisation de défense des droits humains et que je voulais parler au capitaine. Il me répondit qu’il n’était pas présent et me demanda ce que je voulais. Je lui répondis : est-ce ça qu’on vous apprend à l’armée, retenir une femme et ses enfants sous quarante degrés, ne vous reste-t-il aucune humanité ?
Il me rétorqua que tous les Palestiniens étaient des terroristes ! Je lui demandai le numéro de téléphone de son capitaine. Après beaucoup d’insistance et alors que le check-point avait cessé de laisser passer les gens tant que je n’aurais pas dégagé le plancher, je réussis à le faire appeler son capitaine. La femme et les enfants furent emmenés à plusieurs reprises, les sacs d’écoliers vidés sur le sol. Après que j’aie expliqué la situation au capitaine, il ordonna au soldat de les laisser passer.
Même sous occupation, nous sommes encore plein d’énergie, d’espoir et de sensibilité.
Je suis entré au collège en 2006 pour y étudier l’ingénierie mécanique. Ma faculté était entièrement sponsorisée par l’Allemagne. Mais les Israéliens ont empêché les Allemands d’importer plus de machines et d’équipements. Je manque donc d’expérience pratique
Israël s’attaque de manière systématique à l’éducation en Palestine. Aller à l’école à toujours été une aventure. L’armée avait installé des check points à 500 mètres du collège pour nous empêcher d’y accéder. Nous devions faire preuve de beaucoup d’imagination pour les contourner. Entre 2002 et 2006, pas moins de 500 check points encerclaient Naplouse.
Avant l’intifada, beaucoup de Juifs venaient à Naplouse pour aller au restaurant, faire des achats, entretenir leurs voitures, et un grand nombre de Palestiniens travaillaient en Israël. Je ne comprenais pas que nous avions à faire face à un tel conflit, alors que nous vivions à dix minutes les uns des autres. Ne pouvions-nous pas juste vivre en paix ?
J’ai réussi à trouver une organisation œuvrant pour la paix à Jérusalem où j’avais déjà rencontré des Israéliens, des Palestiniens et des Européens travaillant ensemble pour la paix. L’idée était merveilleuse mais une fois à l’intérieur je me suis rendu compte que ce n’était ni sérieux ni profond. Il y avait là un professeur qui faisait un exposé expliquant la crainte que les Palestiniens suscitaient auprès des juifs, la crainte que nous ne rêvions que de les jeter à la mer, que nous étions des terroristes, non civilisés, sales, pauvres et stupides. J’ai réalisé qu’il y avait encore beaucoup de chemin à parcourir.
Vivre aujourd’hui en Cisjordanie signifie que vous devez faire face à un gouvernement palestinien violent et corrompu qui rend des comptes au gouvernement israélien et qui n’a rien fait pour son peuple à part permettre à quelques-uns de s’enrichir. Et en plus de cela, nous devons faire directement faire face à l’occupation elle-même.
La découverte du monde
L’Autriche a été le premier pays européen que j’ai visité à l’occasion d’un programme d’échange entre jeunes Européens, Palestiniens et Israéliens. Nous sommes arrivés durant la nuit. Je savais que nous étions quelque part dans les montagnes et quand le soleil s’est levé, la beauté du paysage m’arracha des larmes. J’ai ressenti un air de liberté, une sensation inexprimable, magique…
J’ai été estomaqué lorsque j’ai appris que les Européens pouvaient circuler dans 27 pays sans être arrêtés ou contrôlés. J’ai été honteux de devoir leur expliquer que cela me prenait trois heures pour rendre visite à ma grand-mère qui habitait à 15 km de notre maison.
La vision simpliste que les Européens avaient du conflit m’a décontenancé. Pour eux, il suffisait de s’asseoir à une même table pour trouver une solution. J’ai tenté, encore et encore, d’expliquer qu’il ne s’agissait pas d’un conflit entre deux parties égales ; qu’il y avait un occupant et un occupé, qu’il y avait un coupable et une victime, que la victime ne pouvait pas négocier le respect de ses droits avec l’occupant parce que la victime n’avait aucun pouvoir. Que jamais un occupant ne reconnaît volontairement ses droits à la victime.
Le séminaire s’est clôturé par l’élaboration d’une belle plate-forme pour la paix. Mais j’ai découvert que deux des participants israéliens étaient des militaires…
Lorsque quelqu’un m’a demandé comment je voyais la solution au conflit, je suis devenu fébrile…
Nous avons perdu 70% de notre terre, nous avons à faire face à un mur deux fois plus long que le mur de Berlin, un mur qui encercle nos maisons, qui divise notre terre, qui nous dénie l’accès à nos champs ; plus de 2000 Palestiniens sont enfermés dans les prisons israéliennes parmi lesquels des enfants de moins de 14 ans. Nous sommes face à un demi-million de colons armés et protégés par l’armée. Nous sommes occupés depuis des décennies.
La solution est pourtant simple… Elle passe par la justice et l’égalité.
J’ai toujours eu foi en la mobilisation de la société civile, la solidarité, les actions pacifiques… Il y a eu suffisamment d’exemples dans le monde de peuples qui se sont libérés par eux-mêmes de l’occupation et de l’esclavage. La société palestinienne est dévastée, fatiguée et plus que déçue par les deux gouvernements, le leur et le nôtre, qui pourrissent notre vie, notre quotidien.
L’Autorité Palestinienne se refuse à aller devant la Cour internationale de Justice, depuis que les États-Unis l’ont menacée de lui couper les vivres.
Je veux néanmoins croire que le temps viendra où les démocraties se lèveront ensemble et forceront Israël à assumer ses crimes devant cette Cour.

 




Voyages au pays du collage et des collagistes

La Belgique est depuis longtemps une terre d’illustrateurs. Que serait la Bible sans eux ? Et la fascination des images ne date pas d’hier. Je cède volontiers à la passion du collage, cure de jouvence du regard, antidote à l’abstraction épuisante du langage. Y a-t-il une seule vie qui ne soit le produit d’une succession de hasards avec lesquels il nous faut composer ?
J’ai baigné dès l’enfance dans la grande peinture flamande. Je suis né à Anvers, avenue de Belgique. Mes grands-parents habitaient rue Jacob Jordaens, entre la rue du Pélican – l’oiseau qui nourrit ses petits de diamants – et le Parc Van Eyck. Ce nom m’a été très tôt familier. Cette première chronique copiée/collée lui sera donc dédiée. Et puis, l’ « Agneau mystique » que l’on vient de restaurer, c’est aussi en quelque sorte une histoire de famille au sens large. C’est la Pâque de ces grands-parents superbement célébrée avec et contre les Juifs, une tradition millénaire. Déjà chassés depuis soixante ans quand le ou les Van Eyck rallient autour du Sacrifice, version chrétienne, tous les fidèles monothéistes. Un manifeste de politique européenne des nouveaux maîtres, les ducs de Bourgogne, ses employeurs. Avec leurs rêves de grandeur et de nouvelle croisade. Près de six cents ans déjà, comme le temps passe.
Aussi me suis-je précipité à Gand pour voir démonter, nettoyer, restaurer, oserais-je dire repeindre l’imposant retable, avec toutes les armes de la chirurgie picturale. Et voici qu’à son tour, la ville d’Ostende charge un artiste (Kris Martin) de dresser sur la plage, face aux Thermes, le squelette décharné du polyptique, avec la Mer du Nord de Brel pour seul paysage. En hommage à Jan Hoet, figure emblématique du nouveau culte des images mondialement célébré par l’institution muséale. Membre de la caste de prêtres qui indiquent aux fidèles les nouveaux « ismes » en vigueur. Mais les anciens dieux veillent et ne se laissent pas détrôner si aisément. Ils rayonnent encore, tandis que le bateau Belgique et ses Églises s’enfoncent dans les sables. Les maillots de bain d’Adam et Êve sèchent au soleil. Abel et Caïn se battent sur l’estran, alors qu’un ange compatissant nourrit l’Agneau. Qui continue imperturbablement de saigner de tous les péchés du monde.



Editorial /// Points Critiques n°370 – mars-avril 2017 – Visages de la peur

La peur, nous connaissons. Comme organisation juive, nous gardons en mémoire les heures sombres de notre histoire, lorsque les Juifs d’Europe étaient contraints de choisir la clandestinité pour sauver leurs vies. Et bien qu’aujourd’hui nous ne soyons pas les seules ni peut-être les principales cibles du racisme, la résurgence d’un antisémitisme meurtrier qui a frappé jusqu’à notre propre ville nous oblige à adopter un autre rapport au monde, à renouer avec la prudence.

Mais aussi et surtout : à élaborer une réflexion critique sur ces peurs multiples, leur instrumentalisation par des politiciens et les changements, peut-être encore plus inquiétants, que certains d’entre eux introduisent dans nos sociétés pour renforcer « la Loi et l’Ordre » au détriment de nos droits élémentaires. Ainsi l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis de Donald Trump, milliardaire inculte, antisémite, islamophobe et sexiste (pour ne citer que les plus visibles de ses multiples qualités), est-elle à la fois le produit des peurs que ses conseillers ont contribué à fabriquer (notamment à travers la production de ces terribles « faits alternatifs ») et la cause de peurs bien réelles pour les femmes, les Noirs, les Musulmans, les homos, mais aussi les ouvriers, les chômeurs, les malades et en définitive toutes celles et ceux qui ne sont ni mâles, ni blancs, ni chrétiens… ni riches. Les mobilisations de masse qui traversent ces dernières semaines les rues américaines et qui, espérons-le, ne sont pas appelées à faiblir, sont peut-être le début d’une résistance globale au système qui produit des Trump, grands et petits, de la Maison Blanche à nos propres gouvernements.

Car utiliser la peur pour détricoter les droits, à une échelle plus discrète mais aussi plus insidieuse, c’est ce que font déjà nos propres dirigeants politiques, eux aussi aidés par leurs fabricants de « faits alternatifs », ces mensonges, demi-vérités et fausses évidences que l’on produit au sommet en donnant l’illusion qu’ils sont le reflet du « pays réel ».

Ainsi « chacun sait » que la nouvelle capitale du djihadiste mondial est Molenbeek et que les racines de ce phénomène sont à chercher dans les politiques menées par les partis au pouvoir dans cette commune par le passé (le PS de Philippe Moureaux) ou qui y participent aujourd’hui en coalition (Ecolo en la personne notamment de Sarah Turine). Comme l’explique doctement Jean-Pierre Martin (RTL) dans les colonnes de la revue Regards1, Molenbeek « est devenue un symbole des négligences, de la candeur, de la peur de stigmatiser, des accommodements idéologiques, bref de la cécité politique des autorités belges ».

La peur de stigmatiser : ce n’est en effet pas cette inquiétude-là qui empêche de dormir un Jan Jambon, le ministre N-VA « de la sécurité et de l’intérieur » (une appellation qui ne répond à aucune norme officielle ni même au programme du gouvernement : le mot « sécurité » a été ajouté par fait accompli) qui, interrogé au Parlement au sujet des sources objectives de sa célèbre déclaration sur « une partie significative de la communauté musulmane » qui aurait « dansé » au lendemain des attentats de Bruxelles, a osé répondre en substance qu’il n’est pas nécessaire de fournir des preuves lorsqu’on dit tout haut ce que tout le monde sait déjà. Des « faits alternatifs » donc.

Ces croyances entretenues conviennent très bien à un gouvernement qui s’efforce d’accélérer le détricotage de nos droits (sociaux) et de nos libertés (démocratiques). Et ce ne sont pas seulement d’irréductibles gauchistes candides dans notre genre qui s’en inquiètent. Lisez plutôt ce qu’écrit le Recteur de l’Université Libre de Bruxelles, Yvon Englert, à propos du projet de loi du gouvernement fédéral invitant les travailleurs sociaux à briser le secret professionnel lorsqu’ils perçoivent des « signes » de radicalisation : « le secret professionnel est un élément essentiel de l’équilibre des pouvoirs entre l’état et le citoyen : il rappelle que le pouvoir de la police et de la justice n’est pas absolu, il protège des valeurs essentielles comme la liberté de la presse à travers le secret professionnel des journalistes, l’exercice des cultes à travers celui des prêtres, l’accès aux soins de santé à travers le secret médical ou la protection des justiciables à travers le secret professionnel des avocats. (…) Le projet de loi véhicule le message subliminaire que les terroristes seraient des assistés, que les services sociaux ne seraient utilisés que par nos concitoyens musulmans, que les assistants sociaux pourraient être des protecteurs des terroristes. Pour [la NVA] qui court derrière les électeurs du Vlaams Belang, qui n’a que faire du travail difficile, indispensable mais souvent ingrat que font les CPAS pour offrir un filet de sauvetage aux plus démunis et aux exclus d’une société qui n’a jamais produit autant de richesse, c’est une démarche compréhensible et cohérente. Elle fait d’une pierre au moins 3 coups. Mais lorsque les partis « traditionnels » tombent dans le piège et en viennent à instrumentaliser les victimes du 22 mars pour justifier l’injustifiable, il nous semble légitime de sonner l’alarme. »2

Alarme en effet car, comme l’écrit Yvon Englert dans cette même carte blanche, « toutes les dérives totalitaires commencent par des dispositions « mineures » clivant les démocrates ». Et « à ceux pour qui l’Allemagne de 1933 paraît trop loin dans les mémoires », il rappelle le coup de force récent du président turc Erdogan qui a profité du putsch avorté pour légitimer son propre coup d’Etat. C’est également ce que rappelait le philosophe Giorgio Agamben au lendemain de la proclamation de l’état d’urgence en France, sous le gouvernement Valls : « L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire. Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues. On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. ».3

Dans ce numéro, nous avons voulu faire écho à d’autres voix qui expriment, à leur façon, la peur. D’autres peurs. Celles des animateurs de notre propre mouvement de jeunesse qui comprennent mal pourquoi le local fréquenté par les enfants dont ils ont la charge est désormais protégé par des militaires. Celles de deux citoyens qui ont vécu la peur, une peur « typiquement juive », mais qui ne sont pas juifs du tout. Et les réflexions critiques de l’association Garance, au sein de laquelle des femmes de tous âges agissent concrètement contre leur propre insécurité en résistant à leur façon à la pensée sécuritaire. Pas de « faits alternatifs » chez nous donc, mais des points critiques.

Publié le 6 mars 2017

1 Véronique LEMBERG, « Molenbeek-sur-djihad », Regards, février 2017. Le titre de l’article reprend tel quel celui de l’ouvrage publié par Grasset et dont l’auteur de l’article écrit elle-même qu’il est digne des « manchettes de tabloïd ».

2 « Secret professionnel des CPAS : la lettre ouverte du recteur de l’ULB à Charles Michel », Le Soir, 05/02/2017.

3 Giorgio AGAMBEN, « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité », Le Monde, 23/12/2015.

 

 




Regards « noirs » sur des peurs « juives »: Chouna Lomponda

Chouna Lomponda est d’origine congolaise (RDC). Responsable de la communication du Musée juif de Belgique dont elle est la porte-parole, elle a vécu de près l’attentat antisémite dont elle aurait pu, comme ses collègues et les visiteurs du Musée, être la victime. Elle livre ici le point de vue d’une « génération qui n’accepte pas le danger, mais a appris à vivre au-delà ». Et ses mots témoignent que si le tueur a voulu viser des Juifs, c’est l’ensemble des démocrates, toutes origines confondues, qu’il a atteints dans leur volonté de vivre ensemble.

Chouna Lomponda « je ne vis pas dans la frayeur, mais dans l’espoir »

Il ne me viendrait pas à l’idée de juger la légitimité des craintes des communautés juives aujourd’hui.

Crainte nourrie par l’affaire Merah en France, accentuée par l’attentat du 24 mai 2014 au Musée Juif de Belgique où périrent quatre innocentes victimes : Dominique Sabrier, Alexandre Strens, Myriam et Emmanuel Riva. Des peurs confortées par la suite par la double attaque à l’aéroport et dans le métro de Bruxelles en mars 2016, banalisée par les réseaux sociaux devenus les terrains de prédilection des prêcheurs de haine, toutes races et religions confondues.

Mais d’un autre côté, aujourd’hui, il ne s’agit plus uniquement d’un terrorisme ciblé, visant une religion ou une race en particulier… mais d’un terrorisme mondial contre la démocratie. Et les faits sont là pour l’attester ! Lorsque que l’on frappe un Musée, une institution culturelle belge où travaillent des Juifs, des orthodoxes, des chrétiens, des athées et même, en son temps, des Musulmans. Au-delà du symbole d’un « Musée Juif », il s’agit des fondements de la culture qui sont ébranlés, de notre vivre ensemble et de notre liberté qui sont touchés.

Comment, en tant que belge, non juive, originaire d’Afrique subsaharienne, je vis les choses ?

Je pense être de cette génération qui n’accepte pas le danger, mais a appris à vivre au-delà ! Un danger qui nous concerne tous. Il suffit de suivre l’actualité
internationale pour le savoir et réaliser aussi que derrière les nombreuses victimes des attentats récents à Bruxelles, il y avait : des Arabes, des Juifs, des chrétiens, des Belges et des étrangers…

Je pense que l’issue de cette crise que nos sociétés occidentales traversent viendra de l’éducation (scolaire, familiale) et par un apport spirituel aussi pour endiguer le flux de la radicalisation de la jeunesse et un meilleur contrôle du numérique. Parce qu’il s’agit de changement des systèmes de pensées établis depuis des générations et de déconstruction. Pour ma part, je ne vis pas dans la frayeur, mais dans l’espoir. Et plutôt que de comptabiliser mes peurs cristallisées par la violence de nos sociétés, je préfère espérer que la génération qui suit, se connaîtra mieux, se comprendra mieux. Pour une cohabitation réelle dans le respect et autour d’un idéal commun.

En cela, je suis heureuse de travailler pour une institution qui a compris le rôle important que la culture peut jouer en termes de rapprochement des communautés en mettant en exergue les similitudes plutôt que les différences.

 




Regards « noirs » sur des peurs « juives »: Mamadou Bah

Mamadou Bah est réfugié guinéen. Malgré l’obtention du droit d’asile en Grèce, il a fui ce pays après deux tentatives de meurtre de la part du parti néo-nazi Aube Dorée. La Belgique lui a octroyé un nouveau statut de réfugié qui constitue une première : cette décision signifie que la Grèce, membre de l’Union Européenne, n’est pas en mesure d’assurer la sécurité de ses habitants d’origine africaine, cibles d’une violence que l’Etat ne réprime pas sérieusement… et dont la police est complice1. La peur qu’il décrit fait penser à celle que vivaient les Juifs allemands dans les années qui ont immédiatement précédé la prise du pouvoir par les nazis : cibles d’une violence raciste organisée par la lie de la société mais tolérée par l’élite politique du pays.

Mamadou Bah « adapter cette peur à ma vie »

« On ne trouve pas un parti plus néonazi en Europe. C’est un mouvement à l’esprit militaire, une sorte de milice très virile au discours raciste revendiqué. Il faut voir le physique de ses députés, leur look de paramilitaires. Quand le leader entre, les gens se mettent debout. Le reste de l’extrême droite en Europe est beaucoup plus fin. » G. Moschonas (professeur à l’Université d’Athènes), La Libre, 21 janvier 2013.

Souvenons-nous, Hitler pour lancer son programme politique anti-juif, a joué sur la stratégie de désinformation pour intoxiquer l’opinion publique. Il a fait croire au peuple allemand qu’il constituait une race supérieure, et que les Juifs étaient des sous-hommes, accusés de salir la pureté de la race blanche.

Malheureusement plus de 70 ans après, j’ai entendu ces mêmes propos dans le programme politique d’Aube Dorée, parti politique grec d’extrême droite. En 2012, le gouvernement de droite grec dirigé par Antonis Samaras avait lancé l’opération de « nettoyage » de la ville d’Athènes, en complicité avec Aube Dorée. Cela consistait à nettoyer la ville des gens de couleur, que l’extrême droite grecque considère comme incompatibles avec son modèle racial. En quelques jours, il y a eu plus de 8.000 arrestations de personnes de couleur.

J’ai vécu en Grèce comme réfugié guinéen de 2006 à 2013. Mais de 2010 à 2013, mon quotidien était basé sur la peur.

Peur à cause de ma race car ma couleur de peau m’exposait à tous les dangers comme mes autres compatriotes. Peur parce que j’ai migré pour demander une protection, alors que l’extrême droite voyait les demandeurs d’asile comme une menace potentielle. Peur parce que j’ai eu la chance d’avoir un petit boulot où je me faisais exploiter tandis que l’extrême droite construisait son discours populiste autour des migrants qui travaillaient pour gagner leur vie en leur faisant porter la responsabilité de la crise économique. Peur d’emprunter les transports en commun en allant et en revenant du travail. Je me sentais plus en sécurité en empruntant les petites ruelles pour aller et revenir du travail. Peur de vivre dans mon appartement car je savais que je n’étais pas à l’abri de leur visite. Peur parce que la police qui était censée me protéger a été gagnée par le discours populiste. Elle pouvait me dénoncer et donner mon adresse aux milices d’Aube Dorée.

Cette peur était malheureusement justifiée. Au printemps 2013, j’ai été victime d’une agression extrêmement violente qui m’a laissé pour mort. J’ai aussi échappé à deux autres agressions, une sur mon lieu de travail, l’autre à mon domicile.

Afin de tourner cette page de peur, j’ai fui la Grèce en 2013 pour m’installer en Belgique dans l’espoir de reprendre une vie normale. Au fil des années, j’ai vu mon espoir se transformer en peur, à cause de l’alliance d’Aube Dorée avec d’autres groupuscules d’extrême droite européens sous le nom de l’« Alliance pour la Paix et la Liberté ». Ce groupe a récemment ouvert un local à Ixelles. Mais aussi, vu que la police belge n’a pas hésité à afficher un traitement de faveur lors d’une manifestation fasciste après les attentats. Au même moment, l’armée se positionne un peu partout dans l’espace urbain.

Ainsi, je continue à vivre avec cette peur car je ne suis plus à l’abri de rencontrer mes agresseurs dans les ruelles de Bruxelles. Depuis des mois, j’ai constaté que la peur reprend progressivement le dessus. Je prends des mesures de précaution : je ne réponds plus à un appel d’un inconnu ; je ne reste plus dehors après 22h ; je change de trottoir dès que je croise un inconnu. Le résultat de toutes ces mesures de précaution, c’est le repli sur moi-même comme je vivais en Grèce. J’ai fini par comprendre que je dois adapter cette peur à ma vie, un scénario que je n’avais jamais imaginé. Sans parler des conséquences psychologiques et physiques que je ressens au quotidien. Sans le vouloir, j’ai eu plusieurs nuits blanches, quand je passe à Ixelles, car cela ravive mes mauvais souvenirs de Grèce.

Le constat est sans appel, notre société est envahie par la peur. Les migrants sont les premières victimes à cause de leur couleur, leur croyance, leur culture… mais aussi ceux qui dans certains pays d’Europe se battent contre le fascisme, et qui sont la cible des fascistes. Pavlos Fyssas, militant anti-fasciste grec, assassiné le 18 septembre 2013, en est un bon exemple. Nous sommes tous victimes du fascisme, et le fascisme n’a pas d’amis. Il nous faut une réponse collective face à ce phénomène qui nous déchire. Comme le disait Ahmed Sékou Touré « la lutte n’est pas une course de vitesse mais une course de fond qui ne finit jamais ». Ne baissons pas la garde.

Publié le 6 mars 2017


1 Plus d’infos: Denis DESBONNET, « Victoire ! Mamadou Bah obtient le statut réfugié », 03/06/2014, http://www.cadtm.org/Victoire-Mamadou-Bah-obtient-le