Regards « noirs » sur des peurs « juives »: Chouna Lomponda

Chouna Lomponda est d’origine congolaise (RDC). Responsable de la communication du Musée juif de Belgique dont elle est la porte-parole, elle a vécu de près l’attentat antisémite dont elle aurait pu, comme ses collègues et les visiteurs du Musée, être la victime. Elle livre ici le point de vue d’une « génération qui n’accepte pas le danger, mais a appris à vivre au-delà ». Et ses mots témoignent que si le tueur a voulu viser des Juifs, c’est l’ensemble des démocrates, toutes origines confondues, qu’il a atteints dans leur volonté de vivre ensemble.

Chouna Lomponda « je ne vis pas dans la frayeur, mais dans l’espoir »

Il ne me viendrait pas à l’idée de juger la légitimité des craintes des communautés juives aujourd’hui.

Crainte nourrie par l’affaire Merah en France, accentuée par l’attentat du 24 mai 2014 au Musée Juif de Belgique où périrent quatre innocentes victimes : Dominique Sabrier, Alexandre Strens, Myriam et Emmanuel Riva. Des peurs confortées par la suite par la double attaque à l’aéroport et dans le métro de Bruxelles en mars 2016, banalisée par les réseaux sociaux devenus les terrains de prédilection des prêcheurs de haine, toutes races et religions confondues.

Mais d’un autre côté, aujourd’hui, il ne s’agit plus uniquement d’un terrorisme ciblé, visant une religion ou une race en particulier… mais d’un terrorisme mondial contre la démocratie. Et les faits sont là pour l’attester ! Lorsque que l’on frappe un Musée, une institution culturelle belge où travaillent des Juifs, des orthodoxes, des chrétiens, des athées et même, en son temps, des Musulmans. Au-delà du symbole d’un « Musée Juif », il s’agit des fondements de la culture qui sont ébranlés, de notre vivre ensemble et de notre liberté qui sont touchés.

Comment, en tant que belge, non juive, originaire d’Afrique subsaharienne, je vis les choses ?

Je pense être de cette génération qui n’accepte pas le danger, mais a appris à vivre au-delà ! Un danger qui nous concerne tous. Il suffit de suivre l’actualité
internationale pour le savoir et réaliser aussi que derrière les nombreuses victimes des attentats récents à Bruxelles, il y avait : des Arabes, des Juifs, des chrétiens, des Belges et des étrangers…

Je pense que l’issue de cette crise que nos sociétés occidentales traversent viendra de l’éducation (scolaire, familiale) et par un apport spirituel aussi pour endiguer le flux de la radicalisation de la jeunesse et un meilleur contrôle du numérique. Parce qu’il s’agit de changement des systèmes de pensées établis depuis des générations et de déconstruction. Pour ma part, je ne vis pas dans la frayeur, mais dans l’espoir. Et plutôt que de comptabiliser mes peurs cristallisées par la violence de nos sociétés, je préfère espérer que la génération qui suit, se connaîtra mieux, se comprendra mieux. Pour une cohabitation réelle dans le respect et autour d’un idéal commun.

En cela, je suis heureuse de travailler pour une institution qui a compris le rôle important que la culture peut jouer en termes de rapprochement des communautés en mettant en exergue les similitudes plutôt que les différences.

 




Regards « noirs » sur des peurs « juives »: Mamadou Bah

Mamadou Bah est réfugié guinéen. Malgré l’obtention du droit d’asile en Grèce, il a fui ce pays après deux tentatives de meurtre de la part du parti néo-nazi Aube Dorée. La Belgique lui a octroyé un nouveau statut de réfugié qui constitue une première : cette décision signifie que la Grèce, membre de l’Union Européenne, n’est pas en mesure d’assurer la sécurité de ses habitants d’origine africaine, cibles d’une violence que l’Etat ne réprime pas sérieusement… et dont la police est complice1. La peur qu’il décrit fait penser à celle que vivaient les Juifs allemands dans les années qui ont immédiatement précédé la prise du pouvoir par les nazis : cibles d’une violence raciste organisée par la lie de la société mais tolérée par l’élite politique du pays.

Mamadou Bah « adapter cette peur à ma vie »

« On ne trouve pas un parti plus néonazi en Europe. C’est un mouvement à l’esprit militaire, une sorte de milice très virile au discours raciste revendiqué. Il faut voir le physique de ses députés, leur look de paramilitaires. Quand le leader entre, les gens se mettent debout. Le reste de l’extrême droite en Europe est beaucoup plus fin. » G. Moschonas (professeur à l’Université d’Athènes), La Libre, 21 janvier 2013.

Souvenons-nous, Hitler pour lancer son programme politique anti-juif, a joué sur la stratégie de désinformation pour intoxiquer l’opinion publique. Il a fait croire au peuple allemand qu’il constituait une race supérieure, et que les Juifs étaient des sous-hommes, accusés de salir la pureté de la race blanche.

Malheureusement plus de 70 ans après, j’ai entendu ces mêmes propos dans le programme politique d’Aube Dorée, parti politique grec d’extrême droite. En 2012, le gouvernement de droite grec dirigé par Antonis Samaras avait lancé l’opération de « nettoyage » de la ville d’Athènes, en complicité avec Aube Dorée. Cela consistait à nettoyer la ville des gens de couleur, que l’extrême droite grecque considère comme incompatibles avec son modèle racial. En quelques jours, il y a eu plus de 8.000 arrestations de personnes de couleur.

J’ai vécu en Grèce comme réfugié guinéen de 2006 à 2013. Mais de 2010 à 2013, mon quotidien était basé sur la peur.

Peur à cause de ma race car ma couleur de peau m’exposait à tous les dangers comme mes autres compatriotes. Peur parce que j’ai migré pour demander une protection, alors que l’extrême droite voyait les demandeurs d’asile comme une menace potentielle. Peur parce que j’ai eu la chance d’avoir un petit boulot où je me faisais exploiter tandis que l’extrême droite construisait son discours populiste autour des migrants qui travaillaient pour gagner leur vie en leur faisant porter la responsabilité de la crise économique. Peur d’emprunter les transports en commun en allant et en revenant du travail. Je me sentais plus en sécurité en empruntant les petites ruelles pour aller et revenir du travail. Peur de vivre dans mon appartement car je savais que je n’étais pas à l’abri de leur visite. Peur parce que la police qui était censée me protéger a été gagnée par le discours populiste. Elle pouvait me dénoncer et donner mon adresse aux milices d’Aube Dorée.

Cette peur était malheureusement justifiée. Au printemps 2013, j’ai été victime d’une agression extrêmement violente qui m’a laissé pour mort. J’ai aussi échappé à deux autres agressions, une sur mon lieu de travail, l’autre à mon domicile.

Afin de tourner cette page de peur, j’ai fui la Grèce en 2013 pour m’installer en Belgique dans l’espoir de reprendre une vie normale. Au fil des années, j’ai vu mon espoir se transformer en peur, à cause de l’alliance d’Aube Dorée avec d’autres groupuscules d’extrême droite européens sous le nom de l’« Alliance pour la Paix et la Liberté ». Ce groupe a récemment ouvert un local à Ixelles. Mais aussi, vu que la police belge n’a pas hésité à afficher un traitement de faveur lors d’une manifestation fasciste après les attentats. Au même moment, l’armée se positionne un peu partout dans l’espace urbain.

Ainsi, je continue à vivre avec cette peur car je ne suis plus à l’abri de rencontrer mes agresseurs dans les ruelles de Bruxelles. Depuis des mois, j’ai constaté que la peur reprend progressivement le dessus. Je prends des mesures de précaution : je ne réponds plus à un appel d’un inconnu ; je ne reste plus dehors après 22h ; je change de trottoir dès que je croise un inconnu. Le résultat de toutes ces mesures de précaution, c’est le repli sur moi-même comme je vivais en Grèce. J’ai fini par comprendre que je dois adapter cette peur à ma vie, un scénario que je n’avais jamais imaginé. Sans parler des conséquences psychologiques et physiques que je ressens au quotidien. Sans le vouloir, j’ai eu plusieurs nuits blanches, quand je passe à Ixelles, car cela ravive mes mauvais souvenirs de Grèce.

Le constat est sans appel, notre société est envahie par la peur. Les migrants sont les premières victimes à cause de leur couleur, leur croyance, leur culture… mais aussi ceux qui dans certains pays d’Europe se battent contre le fascisme, et qui sont la cible des fascistes. Pavlos Fyssas, militant anti-fasciste grec, assassiné le 18 septembre 2013, en est un bon exemple. Nous sommes tous victimes du fascisme, et le fascisme n’a pas d’amis. Il nous faut une réponse collective face à ce phénomène qui nous déchire. Comme le disait Ahmed Sékou Touré « la lutte n’est pas une course de vitesse mais une course de fond qui ne finit jamais ». Ne baissons pas la garde.

Publié le 6 mars 2017


1 Plus d’infos: Denis DESBONNET, « Victoire ! Mamadou Bah obtient le statut réfugié », 03/06/2014, http://www.cadtm.org/Victoire-Mamadou-Bah-obtient-le

 




Visite à l’atelier du peintre Arié Mandelbaum

Les éditions &esperluète viennent de publier un livre qui a pris le temps de naître, quasiment l’espace de toute une vie, il débute en 1977 et s’achève en 20141.

Serge Meurant est un grand regardeur. Il a de qui tenir, il est le fils de la prodigieuse illustratrice Élisabeth Ivanovsky (1910-2006). La Revue de la Bibliothèque nationale de France lui rend hommage dans son numéro d’octobre 2016. Sans parler de son frère Georges (vous avez vu le Nouveau Siège du Conseil de l’Union européenne ? ce vertigineux damier de couleurs, c’est lui !) Regardeur, Serge Meurant l’est aussi par son accompagnement depuis plus de trente ans du cinéma documentaire de création. Lors du festival Filmer à tout prix 2008, Cinematek lui donna carte blanche pour une sélection de ses coups-de-cœur. Vivement qu’on réunisse un jour ses écrits sur le cinéma. De plus, dans sa poésie même, la vue reste le point focal. Le poète a réuni les textes écrits tout le long des années sur Arié Mandelbaum. Ce qu’il aime avant tout, c’est visiter l’atelier : « Je n’ai jamais osé juger une toile ou un dessin hors de ce contexte et, à dire vrai, cela ne m’intéresse pas. Seule une relation avec l’œuvre, née de la contemplation de la toile en train de se faire, me convient. »

Ce livre est remarquable par l’ensemble de ses photos signées Philippe Vindal, Marc Trivier, Bérengère Gimenez, sans oublier celles publiées jadis dans Revue et Corrigée : les photos d’Elie Gross. C’est lui qui fait la couverture, c’était en 1985 rue Rodenbach. Faites comme bon vous semble, mais moi j’ai commencé ma lecture par la fin : nous voici en 2014, le poète rend visite au peintre alors qu’il travaille aux portraits de Franz Kafka. « J’éprouve un sentiment de familiarité, comme si les ateliers successifs s’emboîtaient les uns dans les autres, ne formaient qu’un espace unique à travers les années. J’y retrouve les variations des mêmes thèmes, le portrait si émouvant de sa mère, l’espace du camp, l’assassinat de Lumumba. » Au premier coup d’œil, on reconnait une toile d’Arié par sa blancheur. Je l’ai encore constaté l’autre jour en voyant le superbe film de Boris Lehman Funérailles : un enfant montre sa tête entre deux grandes toiles – de qui sont-elles ? Une seule image, même fragmentaire, a suffi, nous reconnaissons la patte d’Arié. « Cet ensevelissement dans le blanc assourdit la mémoire du camp de concentration, les portraits de proches disparus. On dirait qu’ils s’éloignent à l’instant même de leur apparition sur la toile. » Et ceci encore : « respirer silencieusement, l’étendue du papier blanc, où se brode la trace légère de ce qui s’impose par l’effacement. » Retournons au début, nous voici en 1977. Les figures du politique, de l’actualité ou de l’Histoire, sont source d’inspiration pour le peintre, portrait de Julien Lahaut, l’ enterrement de Salazar, l’exécution d’un condamné à mort. « Un évènement véhiculé par les médias a perturbé la démarche de Mandelbaum, l’a cravachée d’adrénaline noire, l’obligeant à abandonner sur le champ tout autre travail. »

Lire les œuvres complètes d’un poète même de son vivant, c’est faisable, mais il en va tout autrement pour un artiste peintre. Est-il possible d’avoir une vue d’ensemble de l’œuvre d’Arié Mandelbaum ? Non. Y a-t-il un lieu pour nous offrir cette occasion ? Non. Sous ses airs modestes, le livre de Serge Meurant est primordial : il nous invite à une vue panoramique de l’œuvre du peintre Arié Mandelbaum.


1 Serge Meurant (textes), Arié Mandelbaum (peintures et atelier) Philippe Vindal, Elie Gross, Marc Trivier et Bérengère Gimenez (photographies)Visites à l’atelier du peintre Arié Mandelbauméditions &esperluète, 2016, 96 p.

 

 




Editorial

« La démocratie occidentale offre au citoyen bien moins de prise sur la société qu´elle ne l´affirme. (…) Cela provoque le mécontentement et crée la confusion et un sentiment paralysant d´impuissance (…). (La) majorité est réduite au rôle de spectateur et voit triompher la non-transparence, un mélange éhonté d´intérêts particuliers et d´inefficacité. (…)Le succès de l´extrême droite doit être compris comme un symptôme de phénomènes sociaux sous-jacents qui amènent une déstructuration sociétale ».

Ce diagnostic a 25 ans . Il est issu de la Charte 91 [1]. Il y a 25 ans, le précurseur du Vlaams Belang, le Vlaams Blok passait de 2 à 12 sièges au Parlement lors de ce dimanche noir du 24 novembre 1991, ce « zwarte zondag » de sinistre mémoire. Très vite, la société civile se mobilise à l’appel de trois intellectuels issus de la génération 68 [2] et lance une charte, Charta 91 qui s’engage à exclure le Vlaams Blok de toute participation au pouvoir « tot het onzalige tij is gekeerd » (jusqu’au retournement de la vague maléfique) [3]. Le Cordon sanitaire était né.

25 ans plus tard, notre bonne vieille démocratie est plus malade que jamais. Non seulement, les « phénomènes sociaux sous-jacents » n’ont pas été résolus, puisque les inégalités sociales s’aggravent, et que le racisme et l’intolérance liés à l’insécurité matérielle augmentent, mais les succès de l’extrême droite un peu partout en Europe et aux Etats-Unis se confirment. En Flandre le Cordon sanitaire est remis en question par la N-VA qui n’hésite pas par ailleurs à mener une attaque en règle contre l’Etat de droit tout en faisant partie du gouvernement.

Le déficit démocratique est particulièrement flagrant du côté des institutions européennes qui depuis l’Euro imposent des politiques budgétaires restrictives drastiques aux gouvernements nationaux. Cette politique d’austérité totalement contre-productive sur le plan économique et social ne laisse aucune marge de décision aux citoyens des pays concernés, comme le démontre l’exemple de la Grèce de Tsipras [4].

Le débat sur le CETA initié par Paul Magnette et le Parlement wallon a montré pourtant qu’un autre fonctionnement est possible. Nous publions dans ce numéro une rencontre entre lui et Eric Corijn [5] qui en témoigne tout en pointant les difficultés et les divergences de vue sur les moyens d’y parvenir.

En effet, quelle démocratie désirons-nous ? Représentative, délibérative, participative ? Un peu de tout ça ? Comment faire dans un monde où les états (nationaux) et les marchés (planétaires) ne sont plus en adéquation, un monde où l’exécutif prend le dessus sur le législatif et le judiciaire, un monde où des gestionnaires ont remplacé les militants, où les individus se retrouvent de plus en plus seuls et sans organisation qui les représentent face aux politiques ? Un début de réponse semble émerger de la société civile qui de « Tout autre chose » en « Nuit debout » s’organise dans un esprit de partage et de don pour palier aux manques de l’Etat et de la démocratie « réellement existante ».

Aurons-nous le temps de réinventer la démocratie ? Le monde change, il fait drôlement penser aux années 30 du siècle dernier, celui du « Monde d’hier » de Stefan Zweig à qui Françoise Nice adresse un vibrant appel d’espoir, mêlé d’inquiétude [6] . Le « Monde d’hier » des trente glorieuses y remplacerait la Vienne cosmopolite évoquée avec nostalgie par le citoyen du monde qu’était Zweig. Que nous réserve l’avenir sachant ce qu’il est advenu de l’Europe, de Zweig et de ses amis dans les années 30 et 40. Tout est encore possible, l’histoire ne se répète pas… mais elle bégaie. Restons vigilants.

Notes

[2Paula Burghgraeve, Eric Corijn et Paul Verbraeken

[3phrase ajoutée à la fin de la Charte par Hugo Claus, qui en fut un des ardents défenseurs avec Tom Lanoye.

[4Voir page 16, l’article de Yorgos Mitralias

[5Voir le Pilpoul, page 9

[6Voir ci-après page 5




Nouvelle laïcité ou nouveau racisme ?

Il faut d’abord lever quelques malentendus autour du mot « laïcité ». D’abord, ce mot n’existe qu’en français. Dans le monde anglo-saxon, on parlera de « secularism » pour désigner la séparation des Églises et de l’État (laïcité de l’État) ou de « secularisation » pour désigner la fin du monopole religieux dans la définition des normes collectives du comportement social. En néerlandais, ce sera aussi « secularisme » même si certains essaient d’introduire « laïciteit » comme calque du mot français, mais la sauce ne prend pas. De fait, tous les débats autour de la laïcité n’existent qu’en français et au sein des sociétés qui s’expriment dans cette langue. En dehors de la Turquie et du Mexique, la France est d’ailleurs le seul État à se définir comme un État laïque. C’est dire à quel point ce vocable a une diffusion géographique limitée.

A LA BELGE

En Belgique non plus, la « laïcité politique » n’a aucune validation législative ou constitutionnelle. Ici, résultat de longues batailles pour réduire l’influence de la cléricature catholique, c’est le terme de « neutralité » qui s’est imposé. Et pourtant, comme plusieurs travaux l’ont bien montré (Mehmet Saygin, Jean-Philippe Schreiber), la Belgique – au même titre que la grande majorité des États démocratiques – est bien un « État laïque » : la religion n’a plus d’influence sur la conduite de l’État (« secularism »), expression d’une société pluraliste où plus aucun dogme religieux ne définit les normes collectives (« secularisation »).

Pourtant, en Belgique francophone, on parle à tort et à travers de « laïcité ». Mais ici, elle désigne une « laïcité philosophique », concept bizarre qui désigne les non-croyants. Dans un État pluraliste, personne ne conteste le droit des athées et des agnostiques de s’associer et de revendiquer les mêmes avantages que ceux qui seraient consentis aux diverses communautés religieuses. Mais on aurait pu se passer de l’utilisation de l’adjectif « laïque » qui vient tout embrouiller. Cette confusion n’existe pas du côté flamand, où la « laïcité philosophique » se nomme « vrijzinnigheid » (libre pensée) et où l’équivalent du Centre d’action laïque est l’Humanistisch Verbond. Il n’y a donc qu’en Belgique francophone que, quand quelqu’un vous dit « Je suis laïque », il faut entendre « Je ne suis pas croyant-e ». Comme chez les Juifs, où on est soit croyant soit laïque. Alors qu’au sens politique – le seul qui vaille –, la laïcité est un bien commun que peuvent parfaitement partager des croyants et des incroyants, et c’est d’ailleurs le cas.

Cette confusion des termes rend encore plus déplacées les diverses propositions qui visent à inscrire la « laïcité » dans notre appareil législatif ou constitutionnel. À cause de cette ambiguïté, de nombreux citoyens croyants et parfaitement démocrates identifieront cette « laïcité » dans son double sens, dont aussi comme un manœuvre antireligieuse. Cette confusion est d’ailleurs en train de saboter l’excellente initiative de l’EPC (cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté) qui est organisé dans l’enseignement public à partir de cette année à la place d’une partie des cours de religion ou de morale, parce qu’elle est souvent perçue comme une manœuvre de la « laïcité philosophique » hostile aux religions, notamment par les familles musulmanes qui, pour des raisons honorables, tiennent à ce que leur religion reste enseignée correctement à l’école officielle.

A LA FRANÇAISE

Loin d’être un modèle aisément exportable, la « laïcité à la française » est un curieux animal. Elle se réfère à la « loi de séparation des Églises et de l’État » (1905) dont l’article 2 stipule que « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte », ce qui est fort différent de ce qui se pratique dans d’autres démocraties européennes, par ailleurs parfaitement sécularisées. Ainsi, de nombreux États européens ont une religion d’État (anglicane au Royaume-Uni, luthérienne dans les pays nordiques) tandis que la Belgique, qui n’en a pas, reconnaît tous les cultes après une procédure d’agrément. La laïcité française n’est pas pour autant une laïcité « chimiquement pure » et elle se permet pas mal d’entorses à ses propres principes proclamés. Ainsi, dans les trois départements dits d’Alsace-Moselle, le vieux concordat de 1801 n’a pas été aboli et les ministres du culte restent bien salariés par l’État, comme en Belgique, tandis que les cours de religion sont obligatoires dans les écoles. Mais cette exception ne concerne que les « cultes historiques ». Donc pas l’islam, pourtant deuxième religion de France. Enfin, les « établissements religieux historiques » (des églises catholiques à 90%) nationalisés par l’État sont entretenus par lui et mis à disposition des communautés convictionnelles, tandis que les nouveaux cultes (musulman ou évangéliste principalement) doivent se débrouiller tout seuls, en espérant un soutien nullement obligatoire de la part des autorités locales. À bien des égards, la laïcité belge apparaît bien plus égalitaire que la française [1].

Mais, avec ses caractéristiques historiques singulières, la laïcité française issue de la loi de 1905 a joué son rôle d’apaisement pendant près d’un siècle. Les choses ont commencé à changer quand le paysage convictionnel français, qui semblait stabilisé, s’est transformé avec l’irruption d’un islam visible porté par les « nouveaux français » issus de l’immigration algérienne et marocaine. On n’a pas le temps d’expliquer ici le processus et les modalités de cette transplantation [2]. À la fin du siècle précédent, la visibilité de cette religion « pas de chez nous » est entrée en résonance négative avec un pays en profonde crise sociale, que d’aucuns, surtout à droite, interprétèrent comme une crise identitaire. L’Europe néolibérale et ses ukases étant hors de portée, le mécanisme classique du bouc émissaire se mis a jouer à plein : si la France se portait mal, c’est parce que ses valeurs étaient attaquées de l’intérieur. D’Éric Zemmour à Alain Finkielkraut, des intellectuels vont s’épancher sur l’identité malheureuse d’une France en déclin. La géopolitique s’en mêlant, l’autre vers qui la colère populaire pouvait se détourner n’était plus l’Arabe, mais le musulman, soit la même personne mais envisagée par un autre biais.

Ce glissement d’un racisme classique vers une nouvelle forme de rejet d’une partie de la population a pu s’appuyer sur une très ancienne tradition française d’homogénéité culturelle. De la monarchie absolue à la république jacobine, la France a toujours assimilé ses minorités, par la violence si besoin est. Elle supporte moins que d’autres nations l’émergence inéluctable de sociétés multiculturelles. Puisque la différence perçue comme menaçante était désormais de nature religieuse, on va mobiliser la laïcité pour la tenir à distance, voire la refouler. Ainsi, une « nouvelle laïcité » va se mettre en place autour de changement de siècle, en fédérant un large spectre politique, de l’extrême droite (Marine Le Pen), jusqu’aux socialistes ou assimilés (Manuel Valls, Jean-Pierre Chevènement) en passant par la droite (le sarkozyste François Baroin, Jean-François Copé) et avec certains accents chez Jean-Luc Mélenchon. C’est ainsi qu’en France l’extrême droite va jusqu’à se présenter comme le meilleur défenseur de la laïcité, alors que dans d’autres pays européens elle met surtout en avant les traditions nationales et l’identité chrétienne. Caractéristique de cette « nouvelle laïcité » : l’exigence de neutralité ne concerne pas seulement les institutions publiques, elle concerne désormais toute la population dès qu’elle sort de chez elle : dans les lycées et collèges (loi du 15 mars 2004), demain à l’Université (proposition Sarkozy), dans certains lieux publics (piscines, accompagnement des sorties scolaires) et, depuis cet été, sur la plage.

Cette instrumentalisation de la laïcité au profit de nouvelles discriminations est une particularité française. En Allemagne où, on le sait, le racisme anti-immigré se porte bien, les musulman-e-s n’ont jamais été refoulés en tant que musulman-e-s. Ainsi, les enseignantes musulmanes ont obtenu devant la Justice le droit de porter le foulard en classe. Quant aux élèves, il n’a jamais été question de le leur interdire. La Belgique aurait intérêt à s’inspirer des autres pays plutôt que d’importer le logiciel français qui est très peu performant en matière de vivre-ensemble. Même si notre familiarité avec l’idéologie française nous rend particulièrement perméables, nous n’avons aucune raison de renoncer à notre culture du compromis qui s’est notamment manifestée sur le plan « philosophique » dans le pacte scolaire de 1958 qui, s’il est effectivement dépassé aujourd’hui dans les faits, nous aura évité bien des déchirures. La laïcité bien comprise est un outil du vivre-ensemble. Si elle le détruit, elle se trahit.

Notes

[1Lire à ce propos Caroline Sägesser, « Les accommodements déraisonnables de la laïcité française », Politique 98-99, mars 2017 (à paraître)

[2C’était notamment le sujet de mon essai Le rejet français de l’islam, PUF, Paris (2012)




Des alliances empoisonnées

Connaissez-vous ces nouveaux féministes belges, Reynders (Didier), Ducarme (Denis), Michel (Charles)… ? Tous ces membres de la confrérie des grands émancipateurs, comme Valls (Manuel) en France ou encore Wilders (Geert) aux Pays-Bas ? Ils semblent tous unis pour défendre les droits des femmes, et/ou ceux des LGBT+ [1], tant qu’on y est, contre les menaces venues « d’ailleurs », alors même que leurs projets politiques mènent au creusement des inégalités sociales.
« HOMONATIONALISME »

Le Front National n’est pas en reste. En 2010, Marine Le Pen déclarait : « Dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif » [2]. Inutile de détailler de quels quartiers il s’agit. Aujourd’hui, elle n’hésite pas à citer Simone De Beauvoir et prendre prudemment des distances avec les maniaques de la Manif pour Tous. Alors même que l’eurodéputé FN Dominique Martin défend la liberté des femmes de « s’occuper de leur foyer » et que Marion Maréchal-Le Pen proposait, durant la campagne des régionales, de couper les subventions du Planning familial.

Chez nous, la N-VA participe bruyamment à la Belgian Pride, achète des pages dans le magazine gay et lesbien Zizo et publie des tribunes enflammées de dénonciation des violences envers les homosexuel-le-s… Violences attribuées, bien entendu, à « certaines cultures » (suivez mon regard) [3]. Faut-il rappeler combien les violences sexuelles à Cologne, lors de la nuit du nouvel an, ont suscité des vocations de défenseurs de l’intégrité des femmes, dans une Allemagne qui jusque-là, ne pénalisait guère ces violences, qui n’étaient reconnues comme telles que si la victime pouvait prouver qu’elle s’était défendue jusqu’à la dernière goutte de sang [4] ? Depuis, la loi a été modifiée.

Toutes ces indignations soudaines n’ont d’autre but que d’offrir une justification « respectable » à des positions racistes et plus particulièrement islamophobes.

On pourrait rejeter ces rodomontades d’une pichenette si elles restaient sans effet. Malheureusement, certain-e-s se laissent charmer par le chant des sirènes. Ainsi, une enquête indiquait qu’en France, un tiers de gays mariés avaient voté FN aux dernières régionales, en 2015, c’est-à-dire 5% au-dessus de la moyenne nationale, et juste en-dessous du score de la gauche qui avait pourtant introduit le « mariage pour tous » !

En Suisse, la très xénophobe Union démocratique du centre (UDC) a créé sa propre section gay. En Angleterre, les hooligans de la Ligue de défense anglaise ont voulu organiser une Gay Pride en plein cœur d’un quartier musulman de Londres. Quant aux organisateurs de la Gay Pride danoise, ils ont décerné le Prix de l’homophobie aux pays musulmans, alors même que des pays tout à fait chrétiens, comme l’Ouganda, ne se débrouillent pas mal non plus en matière de répression de l’homosexualité. En France, en 2011, devant la colère de plusieurs associations, les organisateurs de la Gay Pride ont dû retirer au dernier moment une affiche qui annonçait le défilé parisien avec un coq dressant fièrement sa crête.

Ces poussées de ce qu’on appelle désormais « homonationalisme » ont poussé la philosophe Judith Butler, théoricienne du mouvement « queer », à refuser en 2010 le Prix du courage civique que les organisateurs de la Gay Pride de Berlin s’apprêtaient à lui remettre. « Nous sommes enrégimentés dans un combat nationaliste et militariste », a-t-elle lancé pour expliquer son refus [5].

RESISTANCES
Heureusement donc, il y a aussi des résistances. A propos des événements de Cologne, une partie significative des mouvements féministes a refusé de pointer du doigt les « étrangers » – ce que d’aucuns lui ont d’ailleurs reproché – pour déclarer que s’il y avait bien une « culture » à dénoncer, c’était la culture machiste et une certaine construction de la masculinité, que les « nôtres » partagent largement.

Un point de vue intéressant est défendu par la chercheuse et professeure de sociologie Sarah Bracke [6] : « Ce sont les Etats européens qui ont instauré, dans les pays colonisés, des lois réprimant l’homosexualité, comme une partie de leur mission civilisatrice. (…) Cette idée de « sexualité sauvage » est comme un fil rouge des rapports entre l’Europe et ses colonies. Elle était encore très présente jusque dans les années 1950. (…) Dans les dernières décennies, le mécanisme s’est renversé. Tout à coup, l’Europe a prôné une sexualité plus ouverte, qui n’était plus présentée comme « sauvage » mais comme « libérée ». Il faut replacer ce changement dans un contexte géopolitique. En pleine guerre froide, l’Occident s’est positionné comme territoire de la liberté, en particulier dans deux domaines : la liberté d’expression et les relations entre hommes et femmes ».

Quant aux réactions des dominé-e-s, embarqué-e-s du côté d’une droite qui n’a jamais œuvré à leur émancipation, Sarah Bracke a une explication : « A côté de nationalistes convaincus, il y a aussi des militants qui tout simplement, ne voient pas le piège. Il y a là un manque de lucidité politique, mais aussi sans doute une volonté de préserver des privilèges ».

Il semble donc utile de rappeler que l’opposition entre catégories de dominé-e-s ne profite, finalement, qu’aux dominants, et qu’il est illusoire de croire que l’émancipation des un-e-s peut se bâtir sur la discrimination des autres.

Notes

[1Le + désigne d’autres catégories de personnes, les queer, les intersexes…

[2Libération, 14 janvier 2016

[3Tribune parue dans Brussel Deze Week, 11 mai 2012, « Geen fierheid zonder moed ». Le « courage » version N-VA consistant à désigner l’homophobie comme une tradition culturelle (devinez laquelle). Les ASBL Merhaba, Garance, Ella, Kif Kif et le MRAX leur ont répondu dans une autre tribune, intitulée « A propos de l’homophobie, des allochtones et du courage » et qu’on peut retrouver, ainsi que la tribune de la N-VA, sur le site www.bruzz.be.

[4Voir www.garance.be/cms/ ? Lecons-de-Cologne

[5Le Monde, 12 avril 2016

[6Politique, n°95, mai-juin 2016




Éditorial

Bob Dylan l’a chanté, notre Premier ministre l’a déclamé [1], « les temps changent ». Charles Michel s’est même fendu d’une citation de Nelson Mandela pour expliquer comment son gouvernement avait à cœur de protéger les pauvres : « La lutte contre la pauvreté n’est pas un acte de charité. C’est un acte de justice. C’est la protection des droits fondamentaux de l’homme, de son droit à la dignité et à une vie décente. ». C’est ce qu’on appelle de la « grande lessive », ou comment récupérer des valeurs humanistes de gauche pour servir une politique de droite. Où est l’acte de justice quand aucun impôt n’est levé sur la fortune ? Qu’en sera-t-il de la dignité humaine quand près d’un milliard d’ « efforts » sera consenti par le secteur des soins de santé ?

La « grande lessive », c’est le focus de ce numéro de novembre-décembre de Points Critiques. Oui, les temps changent, nous l’observons depuis quelques années, des valeurs dites de gauche, d’égalité, de partage, de solidarité, d’équité… servent aujourd’hui à justifier des politiques de droite voire à servir bien souvent, trop souvent, d’alibi pour justifier une nouvelle forme d’intolérance, de discrimination, voire de racisme. L’exemple le plus frappant est celui de l’égalité hommes-femmes. En France, Nicolas Sarkozy s’en vante : « Les militants de droite sont les seuls aujourd’hui à défendre strictement l’égalité homme-femme » [2] alors que son parti paie chaque année 3,5 millions d’euros de pénalités pour n’avoir présenté aux législatives de 2012 que 26% de femmes et que Nathalie Kosciuso-Morizet est la seule femme à se présenter aux primaires de la droite ! À l’instar d’ailleurs du gouvernement fédéral belge, à droite lui aussi, qui compte beaucoup de défenseurs déclarés de la cause des femmes, mais très peu de femmes en son sein (4 femmes pour 14 hommes).

EGALITE HOMMES-FEMMES

L’égalité hommes-femmes est invoquée aussi bien à gauche qu’à droite d’ailleurs, pour justifier l’éternelle interdiction du port du foulard, une mesure qui divise les féministes. Car ce n’est pas le moindre des paradoxes que de défendre dans ce cas précis la liberté vestimentaire (port du voile ou du burkini pour ne pas les nommer), puisque ceux-ci visent à cacher le corps plutôt qu’à le montrer. La liberté vestimentaire, une liberté chèrement acquise par les femmes occidentales consistant justement à enlever fichus, corsets et autres soutien-gorge… Mais qu’il s’agisse de mettre ou d’enlever, de voiler ou de dévoiler, c’est bien de liberté qu’il s’agit, une liberté individuelle et personnelle, une déclinaison de la liberté d’expression [3], en l’occurrence la liberté pour les femmes de se vêtir comme bon leur semble. Une liberté confisquée aujourd’hui par les décideurs (majoritairement masculins, faut-il le dire), « ces membres de la confrérie des grands émancipateurs » comme le formule ironiquement Irène Kaufer [4], en décidant à leur place ce qui est bon pour elles.

LA NOUVELLE LAÏCITE

L’interdiction du port du foulard dans l’espace public et celui, plus récent, du burkini sur les plages, Manuell Valls, le Premier ministre français en a fait son cheval de bataille cet été, au nom de la laïcité. Laïcité à la française comme nous l’explique Henri Goldman [5], à distinguer de la laïcité à la belge. Cette laïcité française, qui, après avoir joué un rôle d’apaisement pendant un siècle, est récupérée aujourd’hui, notamment par la droite et l’extrême-droite françaises, mais pas seulement, pour servir une politique aux relents racistes.

Cette appropriation de la laïcité, nous la retrouvons, autre signe des « temps qui changent » à la N-VA, le parti le plus à droite – hormis le Vlaams Belang – du paysage politique flamand qui s’est fait remarquer, notamment par sa participation aux Gay-Prides de 2015 et 2016 et par ses prises de position contre le foulard et le burkini.

L’ANTI-ANTISEMITISME

On le sait depuis l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme est aussi à gauche, comme le sexisme d’ailleurs, mais aujourd’hui, si le bon vieil antisémitisme chrétien n’a pas disparu, un nouvel antisémitisme s’est révélé dans la foulée de la question israélo-palestinienne. Antisionisme et antisémitisme, les deux sont-ils indissociables ? C’est ce que veulent nous faire croire les dirigeants israéliens, mais même si tout antisionisme ne peut être assimilé à de l’antisémitisme en ceci qu’il ne vise pas les Juifs dans leur ensemble mais l’existence d’un État juif, celui-ci cache souvent des pensées (et parfois même des actes) antisémites. Et c’est pourquoi, par ces temps qui changent, le combat contre l’antisémitisme est essentiellement porté par la droite (et par la communauté juive). A gauche, l’anti-antisémitisme passe trop souvent à la trappe de la lutte contre l’islamophobie. Quant à la gauche, ce sont « des gens comme vous et moi, ou alors juste comme moi, très soucieux d’antiracisme, de progrès, d’égalité, d’humanité, de Palestine bien sûr… mais pas d’antisémitisme, il m’a bien fallu l’admettre », comme le constate amèrement Judith Lachterman [6].

Dérapages islamophobes dans les combats contre les fondamentalismes et l’antisémitisme [7], complaisances à l’égard des islamismes dans la lutte contre l’islamophobie, ce sont les pièges de la concurrence des antiracismes. Pour les éviter, certains [8] préconisent la conjugaison de trois angles de lutte indissociables : à la fois contre les fondamentalismes islamistes, l’islamophobie et l’antisémitisme.

Notes

[1Lors de sa présentation du budget à la Chambre le dimanche 16.10.2016

[2À la tribune du Campus d’été de son parti à La Baule le 4.9.2016

[3Voir sur ce sujet de la liberté vestimentaire, l’excellent article d’Anne Chemin : « Tenue correcte exigée », dans Le Monde du 3.9.2016

[4Voir son article « Des alliances empoisonnées », p. 5

[5Voir son article ci-après p. 8-10 « Nouvelle laïcité ou nouveau racisme ? »

[6Voir « Les antisémites, ils sont partout ? » p. 11-12

[7Voir également la chronique de Daniel Liebmann dans ce numéro « Une autre rue juive » p. 36-37

[8Voir Philippe Corcuff : « Assumer la pluralité de nos identités », Tribune dans Libération, 6.9.2016




Trois poètes

C’est une amie qui m’a parlé d’Amir Or (Tel-Aviv, 1956), son livre «  Dédale  » est sorti chez Maelström en édition bilingue français/hébreu. Divers matériaux dans ses poèmes  : l’Histoire immémoriale ou biblique, un usage subtil de l’allégorie et des symboles, un panorama d’images découlant de la douleur. Amir Or maitrise l’alchimie, en évitant l’incompréhensible comme le déjà-vu, il ajuste parfaitement le méditatif et le narratif. Une seule lecture n’épuise pas le sens de ces poèmes, on a de la joie à les relire. Je songe au désert dont on ne savoure la beauté qu’avec mesure  : après l’aridité, survient la récompense. Dédale a pour thème la gloire amère des héros et l’absurdité des victoires. L’Histoire serait-elle l’amie de la sagesse  ? Plongeant son regard vers le lointain et l’invisible, Amir Or fait surgir l’effrayante figure du destin. «  La fumée continue à s’élever au-dessus des remparts, les épées brillent encore au crépuscule, je me lève et je m’effondre, m’effondre et me relève.  » Peut-on capter les voix égarées dans le Dédale de la vie et de l’Histoire  ? «  Voici mille ans que je marche ici jour et nuit, errant, toujours plus loin. Depuis les déserts d’Ethiopie jusqu’aux terres hyperboréennes  ». Et l’on songe à Paul Veyne souhaitant que l’Histoire sorte et de la grisaille et du chaos.

Le second, trouvé chez Pêle-Mêle, un exemplaire non-coupé comme s’il n’avait jamais été lu  : «  Alphabase  » de Charles Dobzynski (1929-2014), auteur de la célèbre anthologie de la poésie yiddish Le Miroir d’un peuple (collection Poésie/Gallimard). Voyez un peu sur qui je tombe en exergue d’ «  Alphabase  »  !? Clarice Lispector  ! Notez dans vos tablettes  : le jeudi 20 octobre à 15 heures je ferai une conférence sur la vie et l’œuvre de Clarice Lispector à l’UPJB. «  Alphabase  » contient trente-deux poèmes comme les «  Trente-deux lettres de l’alphabet hébreu-yiddish. L’alphabet suppose à l’évidence un ordre logique que j’ai suivi de A à Z, c’est-à-dire d’aleph à sov  » nous avertit le poète, qui ose tout un lexique inusité et peu lyrique. Cet homme, j’en suis sûr, devait être un grand pédagogue. Usant d’un vers très rythmé de huit ou six pieds, profilant ainsi au poème une silhouette très verticale, son livre sera lu d’une seule traite. Je parcours tout le recueil et aucun poème ne m’accroche vraiment, sauf quand surgissent précisément l’enfance ou les parents. Lire la poésie est avant tout une pratique, ne pas tout aimer quoi de plus normal  ! J’ai glané  : «  Où est le nom / que j’ai troqué sans remords /pour trois betteraves rouges / et une bande dessinée  ? / Où est le nom / qui se vida / dans ma nuit / comme un sac de lentilles  ? Juifs interdits de sépulture / sous vos manteaux / couleur de brume / qui prenez mes jeudis d’enfance / en filature / et me suivez /au cinéma le Rialto.  »

Et mon troisième est un petit chef-d’œuvre :
«  Les Choses que l’ont ne dit pas  » de Daniel Arnaut (Liège, 1950). De quoi parle ce livre  ? D’un père et d’un fils, d’un fils face à son père, d’un père face à la mort, d’un fils affrontant la maladie du père, d’un père perdant la boule dans un lit d’hôpital. Le fils est un fin lettré, le père un vieil ouvrier professant d’étranges paroles, les médocs chamboulent son esprit. C’est un poème-récit avec un découpage intérieur/extérieur très précis  : les alentours de l’hôpital, la chambre du malade, le jardin envahi par les liserons, le cimetière, la destruction de la margelle du vieux puits, etc. C’est audacieux et excellent que la poésie rivalise avec d’autres arts. Ici, c’est le cinéma que l’on met sur le ring. Les moindres détails sont comme pris sur le vif ; et pourtant dix années se sont écoulées depuis le décès. Daniel Arnaut se refuse au vibrato de l’émotif, il a foi ni plus ni moins en la justesse des mots, et des silences. Je l’avais lu en 2006 lors de sa sortie aux éditions Esperluète, le relisant en 2016, je l’admire encore plus. La «  Lettre à un jeune poète  » de Rilke, vous connaissez  ? Lisez aussi celle de Virginia Woolf, elle écrit à John, le jeune frère de Rosamond Lehmann.

Et que dit-elle  ? Que les poètes ont tort de céder tous les sujets aux romanciers qui, bien sûr, se sont empressés de tout rafler. Agissant tel un éteignoir, ce stupide bobard a fait des ravages  : vos poèmes ne pourront aborder que certains sujets (désolé, le menu est très mini). Loin de ce diktat, Les Choses que l’on ne dit pas est un poème bouleversant car il dit sur le ton le plus humble le réel et le vrai, la perte et le désarroi. Un mausolée de paroles au père  ? Vaste et antique sujet, on se rappelle des Stances à la mort de son père de Jorge Mantique datant du XVe siècle.

P.-S.

Livres cités

Amir OR – Dédale
Traduit de l’hébreu et de l’anglais par Isabelle Dotan – Bruxelles  : Maelström 2016.

Charles DOBZYNSKI – Alphabase
Frontispice de Marc Pessin – Mortemart (France)  : Rougerie édteur, 1992.

Daniel ARNAUT – Les Choses que l’on ne dit pas, suivi de Commander et mentir
Postface de Laurent Demoulin – Bruxelles  : Espace Nord, 2016. (Collection Espace/Nord. 342) Virginia WOOLF – Lettre à un jeune poète ; préface de Viviane Forrester
Traduit de l’anglais par Jacqueline Délia. Paris  : Arléa, 1996.




Ami Flammer, un violoniste rebelle

De la musique aux mots, le violoniste précoce, né en 1953, franchit le pas et nous conte, non pas d’une manière linéaire, mais au gré d’expériences et de rencontres, aussi bien l’apprentissage obstiné du violon que le cheminement politique d’un éternel rebelle. Cela avait commencé dès l’école, où, mini Quichotte, il affrontait déjà des moulins à vent, hélas bien réels. Marqué par son passage à l’Hashomer Hatzaïr (La jeune garde), mouvement de jeunesse qui tentait de concilier sionisme et marxisme pur et dur, il n’a jamais cessé de s’interroger.

En 1968, étudiant au Conservatoire de musique de Paris (où il enseigne aujourd’hui), il adhère à une organisation anarchiste. Et dès lors, bien que la musique soit le fil rouge de sa vie, la conscience politique n’est jamais loin. Au gré des tournées, il part à la rencontre des mondes. En Amérique du Sud, dans les années 70, entre palaces et concerts prestigieux en queue-de-pie, il se ménage des rendez-vous avec des militants clandestins. Il séjourne quelques mois en Israël, au kibboutz Baram, mais sous Baram, il y avait Biram, un village arabe… Il n’hésitera pas à poser les questions qui fâchent. Bien plus tard, il donnera des concerts à Gaza et à Ramallah, l’esprit critique toujours en éveil.

Et la musique habite tout le livre. Des fragments de partitions accompagnent les analyses approfondies, subtiles et émouvantes des concertos joués. Beethoven, Chostakovitch, Prokofiev… Les initiés en feront leur miel et les profanes tenteront de décrypter une langue inconnue, grâce aux passerelles lancées par l’auteur. Curieux, Ami Flammer explore d’autres territoires musicaux. Il crée une des dernières œuvres de John Cage, accompagne Moshé Leiser dans les chansons yiddish et collabore musicalement à certains films, notamment pour Marguerite Duras, qui deviendra une amie.

Un récit foisonnant, nourri de ferveur, de rage et de doutes, avec un zeste d’humour aussi, et où l’épopée de la mère, des années de luttes clandestines dans la Roumanie fasciste à la fuite de l’Union soviétique, donne lieu à des passages que l’on dirait romanesques mais ne sont que l’évocation de tragédies réelles. Quant au titre, « Apprendre à vivre sous l’eau », il faut attendre les dernières pages pour en connaître la signification et goûter toute la saveur d’une histoire juive. A lire pour « se faire du bien aux os » (Comme le disait Chantal Akerman).




Entretien avec Elodie Francart : « Aller s’asseoir pour boire un thé comme tu le ferais avec un pote à Bruxelles »

POC : Lundi 20 juin, rue de l’Arbre béni, numéro 46, 10 heures, au siège de Médecins Sans Frontières, 5 étage, une salle de réunion, c’est ça ?

E : Non,… un bureau, mais qui est vide pour le moment…qui, pour le moment, sert de salle de réunion…on est le 20 juin !?

POC : Elodie Francart, je t’ai donc proposé un entretien au bureau : pourquoi ?

E : (rires)

POC : Un entretien pourquoi, sur quoi ? Il y a l’idée de faire le prochain numéro de Points Critiques, de septembre, autour de la question des réfugiés, de l’immigration, de l’exil, des illégaux… on ne sait pas encore très bien dans quelle catégorie embrasser tous ces phénomènes… et tu me paraissais être une personne au fait, ou du moins qui a pu avoir l’expérience de ce que ça implique… et ça me semblait intéressant de voir où ça se joue pour toi aujourd’hui, à partir de quel endroit tu questionnais cette problématique… est-ce que tu es d’accord sur le principe ?

E : Je suis d’accord sur le principe…

POC : Alors pourquoi est-ce que ça te paraît étrange que je vienne t’interroger ici ?

E : Parce que ce sont des mondes complètements séparés… fracturés. Il y a le monde MSF et tout ça, et puis il y a la vie en dehors… et là, c’est la vie en dehors qui entre dans une autre vie en dehors, disons.

POC : Mais la vie en dehors, c’est celle de tes relations, de tes amitiés ? Ou celle du monde en général ? Parce que ton boulot, il est plutôt d’être aux prises avec l’extérieur ?

E : Le monde en dehors, ce serait plutôt celui de la vie personnelle… Tu fais partie de ma vie personnelle, je suis désolée de te l’annoncer.

POC :Je suis désolé de l’apprendre…

E : ?

POC : Non ! Je suis désolé d’apprendre que ça te désole de me l’annoncer…

E :…

POC : En fait, un des trucs qui me paraissait le plus intéressant -et peut-être le plus impossible à évoquer ici- c’est justement le rapport entre le personnel et le politique. Et de voir un peu comment tu faisais avec ça.

E : La question est vaste…

POC : Une des manières, de la mettre en perspective, ce serait de te demander de raconter ta trajectoire de l’année dernière… une des choses qui a motivé le comité de rédaction POC pour réaliser cet entretien, c’est que eux te connaissaient…

E : Par la « plate-forme »…

POC : Par le Parc Maximilien, la « Plate-forme citoyenne », etc. Et ils souhaitaient comprendre, -ainsi que moi, sous un certain angle- quelle est l’évolution d’une personne qui se trouve aux prises avec la question des migrants à travers un événement tel que celui-là, et qui se retrouve à voyager, à porter ce combat-là ailleurs, et à s’inscrire dans une démarche professionnelle… Est-ce que tu acceptes les termes dans lesquels je rends cet itinéraire-là ?

E : … Ouais, ouais… l’aspect professionnel, certes… mais c’est l’utilisation du professionnel à des fins personnelles…mais soit !

POC : C’est-à-dire ?

E : MSF, c’est un outil. Le travail que je fais chez MSF n’est pas… n’est justement pas très cadré MSF, ça me laisse une certaine marge de liberté pour travailler avec des mouvements sociaux… enfin, des « mouvements citoyens » autour de la question des réfugiés.

POC : Alors c’est quoi ta casquette, ici ?

E : Ils m’appellent l’ « activiste ». C’est un peu marrant.

POC : Et ton rôle ? En termes organisationnels, tu a été engagée à quel titre ?

E : Pour travailler sur le lien entre « la société civile » et MSF. Sur comment une grosse ONG peut finalement s’ouvrir à un nouvel acteur – qui n’est pas nouveau-, dans une crise – qui n’est pas une crise migratoire- enfin peu importe, à l’émergence d’un nouvel acteur sur la scène européenne au niveau de la prise en charge des migrants…Tu vois ? Et donc comment faire que les deux côtés se renforcent pour que l’aide – quelle soit humanitaire ou autre- aux migrants, soit plus… soit renforcée, tout simplement.

POC : Quand je t’entends parler, tu mets beaucoup de guillemets entre les mots que tu emploies. Lors de la réunion du comité qu’on a eue pour essayer de composer ce numéro à venir – s’il est publié un jour- c’est qu’on était tous un peu démunis pour mettre des mots adéquats sur la question des migrants… Il y a ceux qu’on appelle les réfugiés, qui ne partagent pas tous le même sort que ceux qu’on appelle les sans-papiers… qui ne sont pas les illégaux non plus…Il y a toutes sortes de statuts juridiques, des rapports de force politique différents qui varient en fonction des circonstances… Et on était tous à se demander s’il ne fallait pas un spécialiste du droit international, ou un théoricien politique ; est-ce qu’il ne faudrait pas des témoignages de migrants, ou de gens qui ont eu un parcours d’immigration, pour préciser ces mots ! Comment toi,en tant qu’activiste – employons le terme avec ironie ou avec sérieux- comment toi, lorsque tu te retrouves en Grèce, ou dans les Balkans, ou quand tu as été en Israël, et que, à Tel-Aviv, tu as participé à un mouvement politique avec des réfugiés, comment tu joues avec tous ces mots qui n’atteignent jamais la réalité humaine qu’ils sont censés désigner ?

E : De fait, il y a… il y a des mots qui s’emploient par défaut pour désigner… mais on essaye… enfin moi j’essaye de ne pas… de sortir de ces mots-là, que ce soit « réfugiés », « sans-papiers », blablabla qui n’ont forcément pas lieu d’être… eux-mêmes s’en plaignent, parce que ça les limite, ça les restreint justement dans une identité de base très restrictive : l’idée, c’est de sortir de ça. Dans mon approche avec eux, j’essaye de sortir de la détermination légale de ces gens-là. Parce que ça les diminue. Comment dire ? … Ça ne les renforce pas en tout cas. Je ne suis pas, face à eux, quelqu’un avec des papiers…je suis belge, peu importe,… mais si moi je me positionne dans un rapport légal par rapport à eux, ça ne les renforce pas…

POC :Mais eux dans ce rapport, ils te reconnaissent, et ils t’identifient comme étant un membre d’une ONG, qui est titulaire de papiers, européenne,…

E : A partir du moment où tu arrêtes, ou en tout cas, tu essayes de sortir de cette logique binaire : réfugié ou pas réfugié, sans-papiers ou pas sans-papiers… je pense que la considération qu’il y a en face est différente aussi, change aussi… ce qui fait que, certes je suis belge et ils le savent, ils savent que là, par exemple, je suis partie de Grèce pour retourner en Belgique… mais ils ne me considèrent pas comme une Européenne qui rentre dans son pays, mais comme quelqu’un qui retourne dans sa maison pour voir sa famille… et qui va revenir en Grèce… C’est plus un rapport direct, qu’un rapport à un statut qui se fait… et c’est justement dans la déconstruction qu’il se passe quelque chose entre nous.

POC : Depuis les événements du Parc Maximilien, tu as jugé utile – ou peut-être que c’était une nécessité matérielle, ou une curiosité intellectuelle ?- de te servir d’un outil qui est une organisation structurée, avec un certain rayonnement,une force de frappe, une machine dans laquelle tu es obligée de t’intégrer -j’imagine- lorsque tu dois faire face à des personnes qui sont regroupées dans un camp ! Tu me dis que tu te balades avec ta vareuse. De fait, il y a quelque chose qui a changé entre ce qui a pu se jouer l’année dernière et quand tu vas en Grèce, ou en Macédoine..

E : En effet, lors de la première identification, il y a quelque chose qui change, dans la mesure où j’ai ma vareuse – que j’essaye du reste de porter le moins possible, sortant dès lors du cadre de l’ONG. Mais si on parle d’Idomeni, en Grèce…

POC : Un camp qui compte ?

E : Il est fermé maintenant. Avant qu’il ne soit détruit, il devait y avoir neuf mille personnes environ… mais c’est un camp qui a été jusque quatorze ou quinze mille personnes…

POC : Des Syriens ?

E : Oui. Essentiellement des Syriens. Mais aussi des Afghans, des Irakiens… Surtout des Syriens.

POC : Qui sont considérés comme des réfugiés politiques ou pas tous ?

E : Là, par exemple, les Irakiens – en Grèce- n’ont plus accès au processus de relocalisation… parce qu’on est reconnu comme ayant accès à ce processus de relocalisation si, dans les pays où ils veulent aller, il y a plus de 75% de chance d’être considéré comme réfugié…et ils seraient passés sous cette barre, ce qui fait qu’ils ne seraient plus éligible, pour ce processus…

POC : Ca c’est une norme européenne ?

E : Des Nations-Unies.

POC : Et le motif qui leur donne accès à ce processus, c’est qu’il y ait une guerre dans leur pays d’origine ?

E : Oui. C’est la question de la Grèce. Normalement toute personne peut revendiquer le droit d’asile, mais là, on transforme ça en groupe… Si tu es syrien tu y as droit, si tu es afghans, tu n’y as pas droit… c’est devenu une espèce de machine de sélection… peu importe que ton pays soit en guerre ou pas, ça ne compte qu’à moitié… ça dépend encore à quel point il est en guerre…

POC : Ce qui fait qu’il y a certaines régions d’Afghanistan, par exemple, dont les personnes qui en sont originaires n’ont pas ce droit, alors que dans d’autres coins…

E : Les Afghans aujourd’hui c’est fini, c’est mort… Pour le statut des Irakiens, il y a encore moyen de négocier… mais les Afghans, c’est sûr que ça passe plus, ils ont aucune chance.

POC : Donc ça veut dire que dans aucun pays d’Europe, les Afghans ont une chance d’être accepté, et régulariser ?

E : Très très peu. Quasi pas.

POC : Et la plupart ont un pays de préférence, ou lorsqu’ils arrivent en Grèce, ils essayent de s’installer ici ou là ?

E : Il y a des préférences. Les Syriens, c’est plutôt la Suède ou l’Allemagne. Les Afghans, davantage la Belgique parce qu’il y a déjà une communauté afghane présente sur le territoire et que c’est plutôt en termes d’affinités qu’ils vont rejoindre l’un ou l’autre pays…Vu que l’année passée, il y a eu des mouvements assez importants, ils se dirigent en fonction de ces affinités-là. Mais par contre, du temps du Parc Maximilien, il y avait des gens qui arrivaient et demandaient : « La Belgique, c’est bien ? » Et si on disait : « Oui ben ça va… » et qu’ils voyaient les gens qui dormaient dehors… ils repartaient, ils faisaient un tour, et parfois ils revenaient en Belgique en se disant qu’ils allaient quand même demander l’asile en Belgique. Il y a des cas très aléatoires.

POC : A l’époque, ça c’était surtout des gens qui venaient de Syrie ?

E : Sur le camp ? Au Parc Maximilien ? C’était surtout des Irakiens, à ce moment-là…

POC : Et toi, tu es arrivée là par quel biais ?

E : Avec les sans-papiers.

POC : C’est-à-dire ?

E : C’était fin août 2015, il y avait une manif de sans-papiers qui a mal tourné, avec des violences policières… et ils ont appelé au soutien, et puis on a fait une marche depuis la rue de la Loi, près de Trône, et on a marché jusqu’au Parc Maximilien. Il y avait quinze ou vingt personnes qui dormaient dehors à ce moment-là. Cette marche était pour les soutenir. Mais il n’y avait pas beaucoup d’Irakiens. Il y avait des gens du Kosovo, avec qui on a pas mal discuté… mais à ce moment, ça n’avait rien à voir avec un camp de réfugiés…

POC : Toi, tu allais à cette manif’ par soutien, par solidarité ? Tu étais déjà dans une forme d’organisation, de revendication politique ?

E : J’étais pas dans une organisation… J’y allais en tant que soutien, mais avec des revendications politiques à l’égard des sans-papiers.

POC : Et comment elles s’exprimaient, ces revendications ? Quelles étaient-elles exactement ? La manière dont tu les énonçais à ce moment-là ?

E : Elles n’ont pas changé aujourd’hui. Pour la régularisation… sortir du statut illégale. Leur donner un statut. Un droit. Un statut tout court ! Je pense que c’est ça, l’idée c’est de suivre leurs revendications à eux,… c’est pas à moi de dire quelles sont leurs revendications…

POC : Et au moment du Parc Maximilien, les grandes revendications consistaient en quoi ?

E : Ca a été tout un débat, justement. Y a pas eu de grande revendication, étant donné qu’on n’a jamais réussi à se mettre d’accord sur ce qu’on revendiquait… Il y avait un groupe issu d’une l’assemblée générale, qui avait des revendications très larges : sortie de l’OTAN, ouverture des frontières, cessation des interventions militaires,… Et puis, il y avait des revendications plus pratiques au niveau de la coordination de la plate-forme. C’était un peu la difficulté parce que ceux du groupe plaidoyer n’étaient pas présents sur le camp de manière quotidienne… il y avait cette déconnexion entre les différents groupes… et les revendications sur la coordination étaient plutôt la prise en charge des gens, puisque c’est une obligation étatique de le faire…

POC : Et quand tu dis la coordination, ça concerne quel groupe ; c’est qui, en réalité ?

E : Je t’ai déjà expliqué comment ça fonctionnait la plate-forme ?

POC : Non.

E : En gros on a fait une assemblée générale, au cours de laquelle on a divisé…

POC : On est en août là ?

E : Début septembre. En fait, ça a commencé de manière plutôt sauvage, on était trois au début, pas beaucoup à essayer de ficeler ça tous les jours, et puis y a du monde qui s’est rajouté au fur et à mesure.

POC : Selon des affinités ?

E : Non…

POC : Qu’est-ce qui faisait que vous vous retrouviez là, ensemble ?

E : Il y avait quelques copains, des Sans-papiers qui étaient là aux alentours…

POC : On parle de Belges ?Des Sans-papiers aussi ?

E : Des Sans-papiers aussi.

POC : Des Sans-papiers qui avaient déjà une expérience de lutte, ou des gens qui venaient d’arriver ?

E : Oui, aussi des Sans-papiers ayant déjà une expérience de lutte en Belgique.

POC : Et il y avait des collectifs ?

E : Il y avait le « Collectif 2009 ». Et le « Front des migrants »… Surtout le Collectif 2009, je pense. Tout ça s’est un peu organisé, et puis il y a eu de plus en plus de gens qui sont venus sur ce parc, et petit petit, on a essayé de discuter, de penser comment mettre ça en place. C’est devenu la coordination logistique, et on faisait des réunions tous les jours à 16 heures. Des réunions ouvertes. Vu l’ampleur que ça prenait, on s’est dit qu’il était important de faire une assemblée générale, pour avoir l’avis des gens, et pour impliquer plus de personnes. On a organisé une assemblée générale divisée en quelques groupes de travail différents. On avait demandé aux groupes de travaille de choisir deux personnes qui pouvaient les représenter avec une possibilité de mettre en place une tournante pour les représentants. L’idée était ensuite de se donner la capacité d’organiser des réunions où le boulot de ces groupes de travail soit présenté une fois par semaine…

POC : Et c’était quoi, ces groupes ?

E : Il y avait « communication », « plaidoyer », « solidarité internationale »(qui essayait de construire ça de manière un peu plus large que la Belgique, il y avait « finance » aussi…

POC : Et ce qui concernait la structure du camp, l’intendance, etc. Il y avait aussi des groupes ?

E : Pour la cuisine ?

POC :Pour la vie du camp, et l’autonomie relative qui se déployait là ?

E : Ca, c’était les réunions de 16 heures, pour tout ce qui concerne le quotidien du camp. L’idée était de développer une réflexion autour de la plate-forme, de réfléchir sur les éléments qui pouvaient la nourrir, au-delà des problèmes pratiques, puisque les réunions logistiques c’étaient des gens qui étaient là quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec peu d’énergie pour autre chose.

POC : Et ça concernait plus ou moins combien de personnes, les gens qui suivaient quotidiennement ces réunions ?

E : Ca variait entre vingt-cnqu et quarante personnes… mais ça, c’est pour l’infrastructure du camp. Mais l’idée c’était de faire en plus une sorte de réunion une fois par semaine avec les gens de l’assemblée générale, et puis le groupe de coordination logistique disons,… En fait le camp était organisé en fonction de différentes thématiques : ceux qui gèrent les tentes, les couvertures, la cuisine… Et puis il y avait des gens qui organisaient toutes sortes d’activités, un cinéma, l’école, il y avait deux mosquées, etc… tout ces gens travaillaient avec des équipes.

POC : Ca faisait combien de personnes en tout qui sont arrivés là ?

E : 1200 personnes au maximum.

POC : Mais c’était une assemblée de fait. Les personnes qui s’impliquaient là-dedans ne revendiquaient, en terme d’affiliation, que leur propre présence sur place ?

E : Tout à fait. Et c’était ça l’idée. On ne voulait pas… Une l’anecdote : un jour qu’il pleuvait, arrivent des caisses avec des K-Ways dedans, on les distribue, et tout d’un coup je sors de la tente, et je vois tout autour de moi, les réfugiés, les activistes, enfin l’ensemble des gens avec des K-Way rouges siglés FGTB. Ils avaient lâché des caisses sans prévenir… On se dit chouette, on a des K-Ways…Non !

POC : Vous les avez enlevés ?

E : On leur a demandé de retourner ces K-Ways…

POC : Qui « on » ?

E : Je sais pas. L’ensemble, je sais pas. On a dit : « bon, les gars, ça suffit, pas d’appartenance à quoi que ce soit, l’idée c’est que chacun puisse s’y retrouver… » Et qu’il n’y ait pas d’identification… si un type de la FGTB veut venir avec son t-shirt, qu’il le fasse, mais qu’il l’impose pas à l’ensemble des gens autour qui savent même pas pourquoi ils le portent… C’était tout des trucs, des anecdotes comme ça… Il y avait effectivement des gens qui appartenaient à un groupe ou l’autre, mais l’idée c’est que s’ils venaient là c’était pas en tant que représentants de quoi que ce soit… Ils peuvent avoir le message de leur groupe, l’idéologie, la conviction, enfin peu importe, mais en étant là sans défendre une identité particulière – la question de l’identité était déjà tellement complexe… tout ça il faut l’imaginer dans le cadre des réunions logistiques auxquelles étaient invités et sans-papiers, et réfugiés… en traduction simultanée.

POC : Les réunions se faisaient en Anglais ?

E : En français. Et pour ceux qui ne parlaient pas français, il y avait des traductions en arabe. C’étaient des traductions directes, des traductions basses : « small-talks » .

POC : Chuchotées ?

E : Oui, ça doit être ça.

POC : Et en Grèce, dans les camps, les réunions se font en quelles langues ?

E : En anglais.

POC : Elles sont traduites aussi ?

E : Quand il y a des réfugiés, oui, évidemment. On travaille avec des traducteurs, toujours.

POC : Des gens sur place, ou que vous amenez avec vous ?

E : Sur place. Enfin, ça dépend, le problème, c’est qu’il n’y en a pas beaucoup qui parlent anglais, mais ceux qui parlent anglais vont travailler à la traduction.

POC :Et l’assemblée que tu as évoquée, du camp, du Parc Maximilien… enfin est-ce que c’était un camp ? Est-ce que ça a pris la forme d’un camp comme tu as pu en voir ailleurs ?

E : Oui et non. A l’époque, les politiques nous avait reproché que le parc Maximilien ressemblait à Woodstock. Ça ressemble à un camp, mais dans la forme que ça avait pris, il y avait une convivialité qui ne ressemble pas à ce que tu vois en Grèce, ou des choses comme ça… parce que la plupart des réfugiés ou des personnes sur le camp ne restaient pas à l’intérieur de leurs tentes à attendre : il y avait de l’activité, les gens étaient en mouvement. Ce qui n’est pas du tout le cas dans des camp comme celui d’Idomeni, etc. Ou dans les camps du gouvernement aujourd’hui en Grèce. Et c’est ça qui tue ces populations à petit feu : l’attente, l’ennui, le manque d’occupation. C’est-à-dire que si tu veux cuisiner, tu peux pas… Au Parc Maximilien, sans idéaliser, c’était possible. Si tu veux donner un coup de main, va donner un coup de main. Pour cuisiner pour tout le monde, et distribuer… Il n’y avait pas, ou en tout cas moins, cette séparation qu’il y a très fort en Grèce. Il y avait la volonté d’impliquer les réfugiés dans l’organisation de la vie du camp, alors que là-bas, on voit ça comme un danger…

POC : Quand tu dis « on » voit ça, c’est plus le même on ?

E : Non… que ce soit les activistes, les volontaires, les ONG, etc…

POC : Qui considèrent que ce n’est pas une bonne chose si…

E : Il y a eu des tentatives. Les seuls qui y sont arrivé c’est ADM, un groupe d’anarchistes hollandais. A Idomeni. Ce sont les seuls qui ont réussi quelque chose…

POC : A faire fonctionner un modèle qui était un peu celui qui était mis en place au Parc Maximilien : celui que vous revendiquez…

E : De participation.

POC : C’est-à-dire d’autonomie de leurs propres conditions ?

E : Oui. Sauf que… En fait, ADM s’occupait nourriture. Ils cuisinaient avec les gens du camp dans leurs maisons, à l’extérieur. Ils venaient distribuer. Comme ils avaient une camionnette, ils avaient la capacité de s’éloigner du camps… Mais tu en as qui peuvent pas marcher 600 mètres…

POC : Ils peuvent pas marcher parce que…

E : Parce qu’il y a des malades, ou que tu as des gamins… qu’il fait 35 degrés, et que tu dois attendre deux heures sous le soleil… enfin, ce qu’ils appellent des « vulnérabilités »….

POC : Quand tu dis « ils » appellent, c’est qui ?Les ONG ?

E : ONG, volontaires, l’ensemble des gens qui sont actifs dans un camp comme celui d’Idomini.

POC : Et donc tu considères que dans les camps comme ceux que tu as vu en Grèce par exemple, il y a un désœuvrement des populations, et une séparation plus nette entre les volontaires, les bénévoles, les activistes,et les personnes pour lesquelles ils agissent ? Là où dans d’autres expériences que tu as pu faire, il y avait une plus grande communauté qui naissait entre ces parties ?

E : Ce qui est beaucoup plus dur, c’est quand tu te rends compte que sur Idomeni les relations entre personnes travaillant ou faisant du volontariat sont assez faibles. Le lien, la solidarité se se fait plus.

POC : En même temps, toi tu n’es pas de là-bas…Il pouvait y avoir dans ta présence sur le Parc Maximilien à Bruxelles,une forme de légitimité, vu que c’est chez toi aussi…

E : Mais qui est de là-bas, à Idomeni ?

POC : Non, je pose la question… en demandant si les formes de rapprochement qui ont existé dans le Parc Maximilien étaient plus naturelles parce que c’était dans le même horizon que vous luttiez, vous paratgiez un territoire… alors qu’à Idomeni tout le monde est un touriste, ou un exilé…

E : Oui, c’est ça… mais c’est pas parce que personne n’est nulle part chez soi en Grèce autour des réfugiés que ça empêche le lien… la tentative de casser cette séparation entre eux et nous, nous et eux, eux réfugiés… et donc de les maintenir dans cette position misérabiliste en disant : ah le pauvre réfugié, il faut que j’aille l’aider. Ce qu’ils cherchent, je crois, c’est une approche d’une certaine normalité. C’est aller s’asseoir pour boire un thé. Comme tu le ferais avec un pote à Bruxelles. Et ça, c’est d’entrer dans cette dynamique-là ; de sortir du « je vais le voir parce qu’il a besoin de … ». Et ça c’est bloqué en Grèce.

POC : Mais en l’occurrence le combat à Bruxelles, il part du fait que cette « normalité » là que tu évoques, elle est impossible… parce qu’il y a une insécurité permanente à cause des contrôles, ou bien parce qu’aller boir une café en terrasse, c’est trop cher !

E : Oui, mais il y a une simplicité des choses que tu peux approcher aussi !

POC : Je me demande dans quelle mesure les relations que tu évoques pour là-bas et qui seraient absentes sont transposables ici,… Quand j’allais par exemple boire un thé à l’église du Béguinage avec les Afghans, ça ne me paraissait pas du tout normal, ça me paraissait quelque chose de profondément bizarre comme situation. C’était pas du tout comme aller boire un café avec un pote. C’était dû à la configuration dans laquelle ils se trouvaient ; et c’était l’enjeu d’une lutte de prouver que c’était possible… mais c’était d’abord parce qu’ils étaient là…parce qu’ils n’avaient pas d’autres endroits où se manifester…

E : Tu parles de l’ « église du Béguinage »… Moi, quand j’allais à Idomeni, sur le camp, je n’allais pas au camp…j’allais dans la tente de celui-ci ou de celle-là. C’est compliqué évidemment, puisqu’il y a dix mille personnes, je ne peux pas faire le tour de toutes les tentes. Mais tu te laisses la possibilité de faire des rencontres, peu importe le contexte : c’est parce qu’ils sont coincés à Idomeni que nous avons la possibilité de nous rencontrer. Mais la rencontre se fait en dehors de l’existence du camp. Elle se fait dans une tente. Et la tente aurait pu être n’importe où. Elle pourrait être en Syrie, par exemple.

POC : Mais en l’occurrence, toi, quand tu entres dans une tente, quand tu es dans un camp, à Idomeni, mettons… eux, ils sont en mesure de t’accueillir parce que ils ont une attente vis-à-vis de toi ? Je pose la question. Ils te reçoivent, parce qu’il y a peut-être pour toi la possibilité de donner écho à leurs demandes, ou de les épauler concrètement dans leur existence ?

E :… en tout cas c’est pas du tout la dynamique dans laquelle on est… La seule attente c’est le moment de vie ; le moment de partage. Le reste… Certes, ils posent parfois des questions, sur les demandes d’asile ou la régularisation, mais j’ai pas les réponses… parce que personne n’a les réponses… ils savent très bien que personne les a. C’est plutôt des discussions qu’on a ensemble. Non pas des discussions du style : je te demande que tu me donnes une réponse… mais des discussions comme ils ont avec leur voisin. La tente d’à côté… on partage un repas ensemble, on discute…

POC : Oui, sauf que toi, dans ta tête, tu es là, tu es dans une démarche, j’entends qu’elle est personnelle – et c’est ici sans doute qu’on retrouve ce conflit ou cette dissociation entre l’aspect personnel et l’aspect politique – mais il se fait que toi, quand tu vas là-bas, j’imagine que ça doit être difficile de t’ôter de la tête que tu travailles pour MSF ?

E : C’est bizarre mais il y a un aspect peut-être schizophrénique là-dedans… dans le sens où je passe des journées entières… il y a ce truc où je dois faire certaines choses, que ce travail me demande…

POC : Par exemple ?

E : De faire un suivi des projets qui sont sur le camp, et de voir s’il y a moyen d’apporter un soutien…

POC : Quels types de projets ?

E : Par exemple, le centre culturel, l’école. Qui a été construite. A Idomeni.

POC : Où il se passait quoi ?

E : Des cours de langue, des cours pour les enfants… des spectacles de clown… de la musique, des magiciens. Et l’après-midi, il y avait des trucs pour les adultes. Des cours de langue… des cours de yoga.

POC : Et vous supervisiez ces activités ?

E : Non… on ne supervisait pas. Ils sont autonomes. On n’est personne pour aller coordonner des groupes déjà constitués… mais par exemple, ils ont pas les ressources nécessaires… par exemple au moment où ils ont monté cette école, il y avait un problème pour la location du terrain, parce qu’en fait on louait des terrains au fermier…

POC : C’était pas dans le camp ?

E : Si si… mais tout le camp était situé sur des terrains qui appartenaient à des paysans, et que MSF louait. L’animosité des fermiers à ce moment là était assez forte, parce qu’on détruit leurs terres. On les leur louait, comme ça ils ont quand même une rente de leurs terres abîmées. Donc le centre culturel en question avait un problème avec la location du terrain, et MSF a permis de mettre ce terrain à disposition en payant un loyer… Et puis, ils n’avaient pas de palettes pour couvrir le sol ; il y avait de la boue, etc… et donc là, on a fourni les palettes et le matériel nécessaire pour qu’ils puissent construire un sol correct. Ce sont des petites choses qui permettent de faciliter l’existence de certains projets. Tout en disant voilà, on vous donne des palettes et vous vous arrangez avec. C’est le genre de suivi que je faisais.

POC : Et les gens qui construisent l’infrastructure, ce sont des migrants ?

E : C’étaient des activistes espagnols avec des réfugiés.

POC : Donc ces activistes-là sont aussi des intermédiaires : ils se servent des instruments et du matériel que vous leurs fournissez ?

E : Oui. Ils viennent me voir en disant : on a besoin de palettes…

POC : Ils viennent te voir ? Toi, tu as une permanence quelque part ?

E : Non, ils m’appellent…Je tournais beaucoup. Je me baladais entre guillemets. Ils m’appellent, et on se donne rendez-vous quelque part.

POC : Donc tu arrives le matin sur le camp, tu fais ce que tu as à faire, tu restes en étant disponible au cas où il y a des personnes qui ont besoin d’un coup de main, et le reste du temps tu vas ici et là à la rencontre des gens qui habitent sur place dans ces tentes.

E : Oui. Quand je suis fatiguée, à 16 heures, je vais faire une sieste dans la tente des réfugiés… Dans ce genre de rapport, il y a la possibilité de dire : « bon, je suis crevée, est-ce que je peux faire une sieste chez vous ? » Dans l’optique de faire de ce lieu un lieu commun, sans pour autant me sentir impliquer ou responsable d’une situation qui n’est pas la mienne…

POC : Et toi, après, tu as à rendre compte de ton emploi du temps ?A quoi tu occupes tes journées ?

E : Pas tellement, non. A partir du moment où ça roule, où ça fonctionne…

POC : En l’occurrence, ça roule pas et ça fonctionne pas pour Idomeni, si ?Le camp a été démantelé, et la plupart des migrants vivent dans une situation précaire avant de se voir exprimer un refus de s’installer dans un pays d’Europe…

E : Oui, ça dépend évidemment de ce qu’on appelle « marcher ». Mais d’un point de vue logistique, la situation journalière du camp à ce moment là, les choses qu’on devait accomplir étaient faites. Maintenant que c’était foireux… le fait est que ce genre de camp ne devrait jamais existé… mais ce qui est fait… Là, ils ont évacué le camp…

POC : ça doit être un paradoxe assez fou de mettre ton énergie pour maintenir en état de survie que t’aspire à voir détruit..

E : Effectivement. Je pense qu’il y a cependant une nécessité de « faire »… Même dans le cas de ces camps : que soit les camps du gouvernement, ou Idomeni, ou même le Parc Maximilien : toutes ces choses sont vouées à disparaître, ne devraient pas exister, ne devraient jamais prendre naissance quelque part…

POC : Mais le fait qu’on se donne rendez-vous dans ces bureaux prouve par ailleurs qu’il y a un grand et brillant avenir pour e genre de structures…

E : Alors ça c’est la question de l’humanitaire ! On peut en venir à cette question-là…

POC : Je remarque que la situation critique dont tous ces camps sont les symptômes semble être promise à une certaine réussite…

E : C’est clair ; mais c’est la question de l’humanitaire, qui existe depuis longtemps déjà ! Le paradoxe ne date pas d’hier… Finalement, j’entends tout à fait les critiques, et je critique moi-même ces infrastructures mais elles répondent quand même à une forme de besoin. C’est-à-dire que si elles n’existaient pas, les quarante personnes qui sont atteintes d’un cancer dans le camp seraient mortes parce qu’il y aurait pas eu une aide médicale, et des référents qui permettent de mettre en place un service de relocalisation plus rapide, etc.… Aujourd’hui, puisque rien n’est fait, qu’on laisse ces gens comme des animaux, il y a des infrastructures qui prennent place avec l’aide d’organisations déterminées, qui prennent naissance malgré tout. Les gens qui partent, qui vont en Grèce -on appelle ça le « volontourisme »- ils vont faire des photos entre eux avec des réfugiés, alors qu’ils ont même pas passé une demi-journée sur place… ces Grecs qui venaient une après-midi à Idomeni distribuer des vêtements, qui faisaient des ravages parce que les gens ont tellement rien sur place qu’ils se battaient pour une paire de chaussettes. Dans la nécessité, il y a quelque chose de complètement malsain, mais il y a quand même une nécessité à laquelle il faut pouvoir répondre, même dans une moindre mesure : faire un camp MSF ou n’importe, des petites maisons, avec des espaces communautaires, des cuisines, j’en sais rien, enfin un truc viable.
(long silence)

POC : C’est toute la question de la récupération puisque, dans une certaine mesure, cette aide qui est apportée, elle ne va pas sans une forme de course à la légitimité de l’organisation qui la porte, et sans une certaine image de marque que revendique cette organisation ?Ce qui est complètement secondaire, mais qui passe au premier plan… on était tout à l’heure dans l’ascenseur pour arriver ici et tu parlais du logo de l’association Dyade que vous êtes occupés à créer, on voit qu’il y a une fatalité à ce que des questions secondaires et sans importance par rapport à l’état d’urgence qui est à l’origine de cette activité, prennent le pas sur la raison d’être…

E : Ca voudrait dire que ça prend plus d’importance que ce qu’on essaye de faire… non. Mais ce sont des choses qui… il y a un conformisme. Qu’il faut critiquer, sans doute. Une manière d’aller dans une direction parce que il y a une structure qui nous l’impose mais qui peut déboucher sur quelque chose d’intéressant : sous le couvert d’une organisation… par exemple pour Dyade, on a eu une réunion la semaine dernière avec les protagonistes, différentes personnes, différentes identités – réfugiés, pas réfugiés, hommes, femmes, d’Afghanistan, de Syrie, de partout… peu importe.

POC : ça c’est une organisation bruxelloise… ancrée à Bruxelles ?

E : C’est justement en mettant en place ce truc, ce logo, cette identité plus neutre, avec une symbolique qui exprime que c’est la rencontre qui importe, eh bien, tu casses l’identité propre du groupe qui sépare les Belges des réfugiés, etc… tu vois ce que je veux dire ?

POC : Je vois mais est-ce que c’est la neutralité qu’il s’agit de mettre en avant ?

E : Pas la neutralité… qu’on est porteur de quelque chose en commun…

POC : Et quelle est cette chose commune que vous portez ?

E : Ce sont les projets qu’on a envie de faire ensemble. Que chacun ait une égalité de parole, et qu’on sorte de ce truc où on dit qu’il est réfugié et que donc c’est à nous, Belges, de le prendre en charge, de l’ « aider »… On veut faire des choses ensemble parce qu’on a des intérêts communs, alors on les fait ensemble…dans l’idée qu’ils sont tout à fait aussi capables, responsables, tout ce que tu veux que nous… donc il y a besoin de prendre un espace que la société ne donne pas aujourd’hui pour mener ces projets-là… et qu’il y ait de la rencontre, etc… etc…

POC : Et le fait que tu sois amenée à tellement bouger ces derniers temps, ça te permet néanmoins d’avoir la force ou l’attention requise pour élaborer un lieu ; c’est—à-dire un point fixe dans l’espace, j’allais dire un pont, et qui s’inscrit dans une durée qui ne soit pas non plus discontinue et fracturée, celle dont tu parlais tantôt, de l’action humanitaire ou de l’action politique telles que tu as pu les vivre jusqu’à présent ?

E : D’une part, je crois que je vais moins bouger, sauf ce mois-ci… après, j’espère… on verra. Et oui. C’est un point centrale dès que je reviens, c’est la première chose que je fais, c’est de me consacrer à ce lieu, c’est de penser à cet espace là, de l’imaginer : peut-être à certains égards de le fantasmer, en tout cas de le faire vivre quelque part. Quand je reviens, c’est une des choses à laquelle je me consacre… Là je pars demain, et ce soir, on a une réunion autour de ça…

POC : Mais les gens que tu rencontres, même s’ils n’ont pas d’attente, dans l’idée que tu te fais de la relation que tu peux entretenir avec eux, par delà les identités ou les catégories quelles qu’elles soient, ce sont des gens avec qui tu restes en contact, ou pas forcément ?

E : Pas forcément… La première fois que j’ai quitté Idomeni, on a été très fort en contact, et maintenant, de fil en aiguille, beaucoup moins. Parfois on s’écrit, et quand on s’écrit on se répond, mais y a pas une obligation de rester en contact… si eux ils ne me donnent pas de nouvelle, ou que moi je ne donne pas de nouvelle… parfois j’écris et ils ne répondent pas…

POC : Tu croises leur chemin à un moment donné ?

E : Oui. Et les chemins peuvent être amenés à se recroiser. Là, je ne t’ai pas encore dit pas Abud, est en Serbie.

POC : Un ami que tu as rencontré à Idomeni ? Un Syrien d’une trentaine d’années, c’est ça ?

E : Dix-neuf ! C’est celui sur lequel, pour lequel j’avais écrit le texte… et il y avait toute la question de savoir si on paye un « smugler », un trafiquant, enfin peu importe… il a passé la frontière, il est à Belgrade. Là, effectivement, il y a un contact plus régulier, tous les jours on se parle. Et hier il me téléphone pour me dire qu’il a pas d’endroit où dormir, il a pas de logement.. J’ai quelques potes à Belgrade, que j’ai appelés, et j’ai dit : « c’est un ami qui cherche un endroit où dormir. » Je ne l’ai pas présenté comme un réfugié : « j’ai un ami qui est à Belgrade et qui cherche un logement… »

POC :Est-ce que tu penses que ce rapport-là peut être institutionnalisé ? Le fait qu’il y ait une rencontre comme ça, et que tu fasses jouer tes relations, dans le bon sens du terme, pour filer un coup de main à un gars que tu apprécies, est-ce que tu penses que cette façon là d’envisager les questions qui se posent à la « crise migratoire », au phénomène d’ « afflux massif »..

E : D’afflux pas massif !

POC : D’afflux pas massif d’étrangers… Je voyais ce matin les « boat-people » qui arrivent sur les côtes européennes… même si c’est vingt personnes, ou cinquante personnes à la fois, ça semble un grand nombre quand tu découvres ça à la téloche…et quand tu vois des réfugiés dans des camps qui sont des milliers, ça paraît impressionnant en terme de destins…c’est quelque chose de vertigineux.

E : Si tu prends dans les proportions… C’est l’image qu’on en fait aujourd’hui, et la focalisation de l’attention, quasi l’obsession médiatique et politique de cette « crise », qui en fait un truc massif. Mais si tu regardes les chiffres… ily a pas plus d’arrivées. Enfin, ça dépend si tu regardes ou non sur le long terme, il y a eu d’autres crises migratoires, et qu’on en à environ un million de personnes qui sont arrivés en Europe sur une population de 510 millions…l’année passée. Avec tout ce qui va avec les expulsions, les gens qui vont pas rester. Quand tu sais que le Liban, c’est deux millions ; la Jordanie, pareil ; la Turquie, deux millions… on en est dans des nombres qui proportionnellement… tu as 2 millions de réfugiés sur une population de dix millions d’habitants, au Liban. Là on peut parler de crise humanitaire, avec une incapacité de gérer un afflux massif… avec tous les problèmes politiques déjà existant au Liban. Tu vois ce que je veux dire ?

POC : Mais au niveau mondial…

E : De nouveau, en termes mondiaux…

POC :Est- ce que ça peut s’institutionnaliser, les pratiques de solidarité et d’entraide que tu mets en avant avec un ami… dans une vision globale des chose ?

E : Mais qu’est-ce que tu entends par « institutionnaliser » ?

POC :Est-ce qu’un travail « humanitaire » a un sens dans la façon dont tu rencontres des gens, par rapport à ce que tu peux pour eux ?

E : Je crois que cette institutionnalisation permet… il faut les deux. Ça nous ramène à cette sorte d’identité schizophrène dont je te parlais avant… parce que, du point de vue humanitaire au sens strict, ma manière d’agir et d’interagir avec des réfugiés est remise en question, on va me reprocher de rentrer dans des trucs trop personnels, et pas assez professionnel… ce qui me rend malade, parce que la professionnalisation stricte du truc, et ça tu le vois : il y a des gens chez MSF qui sont dans une distance : « ils font »… ils montent des tentes, et y a aucun… Ils se disent non-politiques… alors que c’est fondamentalement politique ce qu’ils font… et de l’autre côté, la casquette avec la vareuse, qui me donne accès à ces outils dont je te parlais avant… il y a une forme de complémentarité, et une difficulté à accepter et à faire accepter cette complémentarité là… de savoir jouer un peu sur les deux… enfin, un pied dans l’un, un pied dans l’autre… et de trouver un équilibre…d’où l’idée que Dyade est important à créer, de chercher quelque chose qui n’est pas professionnalisant du tout, et qui entre dans une prise de position…

POC :Est-ce l’équilibre, peut-être qu’on peut finir là-dessus, cet équilibre dont tu parles, à partir de cette tension entre le personnel et le politique…est-ce que les textes que tu écris, les derniers qui sont parus sur Internet par exemple, est-ce que cette démarche de publier ainsi des textes te permet de trouver une sorte d’équilibre spirituel, ou du moins mental comme on dit, qui te permettrait d’atteindre une autre distance… qui ne soit pas celle de l’absence de sensibilité, ou d’affect, ou d’empathie, mais une distance qui soit d’ordre intellectuel, ou d’un travail critique,est-ce que c’est cet enjeu-là pour toi de raconter ce qui t’arrive, et de le publier ?

E : Il y a une forme de nécessité… Tu sais toi-même que d’habitude, je ne partage pas ça… que je ne publie pas… au départ, c’est individuel…prendre la distance… en tout cas prendre suffisamment de distance, pour regarder de l’extérieur ce qui se fait, et chercher cet équilibre dans le positionnement… et puis dans le partage, c’est la nécessité de… justement de sortir de cet aspect individuel… et d’arriver à faire vivre ces choses là à l’extérieur, et de moi, et du camp…

POC :Par ce texte, tu as eu des retours de gens qui travaillent à MSF ? Ou des remarques de gens qui bossent dans l’humanitaire au sens classique ?Ou au contraire, des gens qui seraient plus militants ?

E : Oui, c’est marrant parce que j’ai eu des retours positifs. Aussi bien chez les gens qui travaillent dans l’humanitaire, chez MSF, les retours ont été très positif… et même des gens qui ne sont pas du tout des militants… qui ne sont pas dans les trucs de réfugiés ou de sans-papiers, et qui ne se positionnent pas du tout là-dessus…eh bien, il y a eu beaucoup de retours… et chez MSF, ce que j’ai entendu, c’est que ça rendait soudain bien plus humaine toute l’action que eux mènent, et qu’ils me disaient que c’est ça qui manque…que chez des militants plus politisés…ça permettait d’exprimer ce que chacun à vécu comme ça, au quotidien, mais qu’on n’en parle pas, parce qu’on n’a pas le temps, ou qu’on sait pas comment, etc. On sait pas quoi quand où… et donc de pouvoir le dire, de donner une vision, un partage… un entendement, disons, autour de ça… finalement donnait des mots à tout le monde… c’est le retour que j’ai eu en tout cas… et puis des gens plus neutres, moins impliqués, comme mes parents par exemple, que ça les bouscule tout d’un coup. Les retours étaient étonnamment positifs… dans une forme d’équilibre.

POC : Concluons sur la forme de l’équilibre…

E :Ah !

POC : merci beaucoup.

E : Bienvenue chez MSF. Je peux déjeuner ?

POC : Je t’en prie !