[Voir] Des cerises de sang en goûter d’amour

Jean-Pierre ORBAN

Jean-Pierre Orban est écrivain et chercheur. Il nous livre ses impressions sur l’exposition L’Intime & Le Monde1 au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris qui présente des œuvres de quelques familiers de la maison UPJB: Marianne Berenhaut, Sarah Kaliski et Arié Mandelbaum. Gérard Preszow (avec Lucie Duckerts-Antoine) en est le commissaire. L’exposition est visible jusqu’au 4 février.

Je côtoie Arié Mandelbaum et son œuvre depuis près de deux ans maintenant. Arié et son œuvre : ils forment un tout. J’ai de plus en plus tendance, contre le dogme classique ou – soyons pédant – structuraliste, à ne plus séparer l’artiste et sa création. Pour être plus exact, je ne veux plus que cela : visiter des œuvres auxquelles l’artiste ou l’écrivain adhère par tous les pores de sa peau, qu’il ou elle assume par toutes les respirations de sa vie. Question de me retrouver dans une œuvre comme dans une maison dont l’occupant n’aurait pas déserté les lieux en me laissant les clés. Parti tel un voleur de son âme à la nuit tombée. Cela fait près de deux ans que je fréquente Arié, peut-être son âme, dans son atelier, sa maison.

Jeudi 7 décembre, au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, j’ai découvert un autre Arié Mandelbaum. Ou plutôt : j’ai vu Arié dans une autre maison. Tout entier, mais il aurait pu ne pas être là. D’ailleurs, refugié en lui-même, en retrait des conversations et des bruits du vernissage, il était à peine là. Ses toiles l’étaient. Chacune sous la lumière qui lui donnait pleine présence, en révélait la force, le mouvement, cette insaisissable couleur du blanc qui n’est pas blanc et qu’il est quasi impossible à reproduire en photo. La chaleur, en un autre mot la vie.
Celle que je cherche dans la maison, les ateliers, les archives intimes des auteurs et artistes. Je sentais la présence d’Arié derrière moi, son regard sceptique, inquiet sur ses pièces, mais c’est comme si ses œuvres n’avaient plus besoin de lui, et si cela peut me rendre malheureux, c’est heureux. Elles vivent sans lui. Chacune était dans sa propre lumière, celle qui se dégage d’elle et outrepasse les limites du format, du temps et du lieu.

Hier (car j’écris ceci le 8 décembre), j’ai trouvé Arié dans une autre maison encore. Une maison ainsi qu’on le dit d’une famille. Dans la salle d’exposition découpée par les « commissaires » Lucie Duckerts-Antoine et Gérard Preszow en pièces qui s’invitent l’une l’autre, on passe d’un membre à l’autre. Comme d’un frère à une sœur et vice versa, et d’une sœur à une sœur. Issus d’une même généalogie. Cette généalogie qu’est en train de dessiner Arié dans son atelier pour une prochaine exposition et que tente de fixer Sarah Kaliski dans ses carnets et ses papiers : Annie Bernard, Jean Samuel, Egon-Heinrich Gamiel né le 18 mai 1934, un des 44 enfants…, Beila Biglaizer convoi n°20. Nom, prénom, âge, adresse. Ces enfants surpris, figés en pleins jeux par l’artiste et le foudroiement de l’histoire. Une généalogie absente, désincarnée dans les moules de chaussures en bois qui, chez Marianne Berenhaut, s’avancent alignés sur un rouleau de papier kraft qui se déroule ou les écrase inexorablement. Ou encore dans le landau vide, glacé dirait-on de cendres, sur une échelle qui se referme, sous une affiche d’horaires de trains et le portrait déjà rétréci d’une tante, mère, sœur ?

Une absence qui surgit des boîtes de sardine peintes par Sarah Kaliski de corps écrasés, à jamais anonymes. Un effacement qui balaie les papiers marouflés, tendus en une résistance sur les toiles d’Arié Mandelbaum qui fait affleurer contre l’insaisissable les regards, les traits du visage, les mains, une ligne, un geste, la vie, oui la vie.

Alors contre l’absence imposée, ces frères et sœurs en art et en histoire, nés en 1934, 39 et 41, expurgent la violence, celle qui se reproduit sans cesse de camp en prison, de Mauthausen à Abou Ghraïb, et creusent son semblable et contraire à la fois, l’érotisme des corps vivants, jouant avec le trépas, offerts au regard en un affront à la mort. Langues léchant les lèvres d’un sexe chez Sarah Kaliski, vulve ouverte chez Arié Mandelbaum d’après Gustave Courbet. L’origine du monde. Le rouge qui attise telle une flamme le corps et parsème de taches les toiles d’Arié comme des pierres de couleur le chemin d’un Poucet égaré.
Des taches de sang. Transfigurées en fleurs éclatantes de saisons incandescentes. Ou en fruits à cueillir contre la mort et le temps. Un festin modeste, rien que quelques fruits à partager entre enfants sur l’herbe absente. Des cerises d’amour en « goutes » de sang : c’est ce qu’a écrit Arié sur la toile qui réunit les trois artistes en tête d’affiche de l’exposition. Un t est tombé comme le Temps des cerises d’où viennent les vers. Alors je lis : en goûter de sang. Ou l’inverse : des cerises de sang en goûter d’amour.

 

1 – L’Intime & Le Monde. Marianne Berenhaut, Sarah Kaliski, Arié Mandelbaum, jusqu’au 4 février 2018 au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris