Éditorial

ANNE GRAUWELS

Bob Dylan l’a chanté, notre Premier ministre l’a déclamé [1], « les temps changent ». Charles Michel s’est même fendu d’une citation de Nelson Mandela pour expliquer comment son gouvernement avait à cœur de protéger les pauvres : « La lutte contre la pauvreté n’est pas un acte de charité. C’est un acte de justice. C’est la protection des droits fondamentaux de l’homme, de son droit à la dignité et à une vie décente. ». C’est ce qu’on appelle de la « grande lessive », ou comment récupérer des valeurs humanistes de gauche pour servir une politique de droite. Où est l’acte de justice quand aucun impôt n’est levé sur la fortune ? Qu’en sera-t-il de la dignité humaine quand près d’un milliard d’ « efforts » sera consenti par le secteur des soins de santé ?

La « grande lessive », c’est le focus de ce numéro de novembre-décembre de Points Critiques. Oui, les temps changent, nous l’observons depuis quelques années, des valeurs dites de gauche, d’égalité, de partage, de solidarité, d’équité… servent aujourd’hui à justifier des politiques de droite voire à servir bien souvent, trop souvent, d’alibi pour justifier une nouvelle forme d’intolérance, de discrimination, voire de racisme. L’exemple le plus frappant est celui de l’égalité hommes-femmes. En France, Nicolas Sarkozy s’en vante : « Les militants de droite sont les seuls aujourd’hui à défendre strictement l’égalité homme-femme » [2] alors que son parti paie chaque année 3,5 millions d’euros de pénalités pour n’avoir présenté aux législatives de 2012 que 26% de femmes et que Nathalie Kosciuso-Morizet est la seule femme à se présenter aux primaires de la droite ! À l’instar d’ailleurs du gouvernement fédéral belge, à droite lui aussi, qui compte beaucoup de défenseurs déclarés de la cause des femmes, mais très peu de femmes en son sein (4 femmes pour 14 hommes).

EGALITE HOMMES-FEMMES

L’égalité hommes-femmes est invoquée aussi bien à gauche qu’à droite d’ailleurs, pour justifier l’éternelle interdiction du port du foulard, une mesure qui divise les féministes. Car ce n’est pas le moindre des paradoxes que de défendre dans ce cas précis la liberté vestimentaire (port du voile ou du burkini pour ne pas les nommer), puisque ceux-ci visent à cacher le corps plutôt qu’à le montrer. La liberté vestimentaire, une liberté chèrement acquise par les femmes occidentales consistant justement à enlever fichus, corsets et autres soutien-gorge… Mais qu’il s’agisse de mettre ou d’enlever, de voiler ou de dévoiler, c’est bien de liberté qu’il s’agit, une liberté individuelle et personnelle, une déclinaison de la liberté d’expression [3], en l’occurrence la liberté pour les femmes de se vêtir comme bon leur semble. Une liberté confisquée aujourd’hui par les décideurs (majoritairement masculins, faut-il le dire), « ces membres de la confrérie des grands émancipateurs » comme le formule ironiquement Irène Kaufer [4], en décidant à leur place ce qui est bon pour elles.

LA NOUVELLE LAÏCITE

L’interdiction du port du foulard dans l’espace public et celui, plus récent, du burkini sur les plages, Manuell Valls, le Premier ministre français en a fait son cheval de bataille cet été, au nom de la laïcité. Laïcité à la française comme nous l’explique Henri Goldman [5], à distinguer de la laïcité à la belge. Cette laïcité française, qui, après avoir joué un rôle d’apaisement pendant un siècle, est récupérée aujourd’hui, notamment par la droite et l’extrême-droite françaises, mais pas seulement, pour servir une politique aux relents racistes.

Cette appropriation de la laïcité, nous la retrouvons, autre signe des « temps qui changent » à la N-VA, le parti le plus à droite – hormis le Vlaams Belang – du paysage politique flamand qui s’est fait remarquer, notamment par sa participation aux Gay-Prides de 2015 et 2016 et par ses prises de position contre le foulard et le burkini.

L’ANTI-ANTISEMITISME

On le sait depuis l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme est aussi à gauche, comme le sexisme d’ailleurs, mais aujourd’hui, si le bon vieil antisémitisme chrétien n’a pas disparu, un nouvel antisémitisme s’est révélé dans la foulée de la question israélo-palestinienne. Antisionisme et antisémitisme, les deux sont-ils indissociables ? C’est ce que veulent nous faire croire les dirigeants israéliens, mais même si tout antisionisme ne peut être assimilé à de l’antisémitisme en ceci qu’il ne vise pas les Juifs dans leur ensemble mais l’existence d’un État juif, celui-ci cache souvent des pensées (et parfois même des actes) antisémites. Et c’est pourquoi, par ces temps qui changent, le combat contre l’antisémitisme est essentiellement porté par la droite (et par la communauté juive). A gauche, l’anti-antisémitisme passe trop souvent à la trappe de la lutte contre l’islamophobie. Quant à la gauche, ce sont « des gens comme vous et moi, ou alors juste comme moi, très soucieux d’antiracisme, de progrès, d’égalité, d’humanité, de Palestine bien sûr… mais pas d’antisémitisme, il m’a bien fallu l’admettre », comme le constate amèrement Judith Lachterman [6].

Dérapages islamophobes dans les combats contre les fondamentalismes et l’antisémitisme [7], complaisances à l’égard des islamismes dans la lutte contre l’islamophobie, ce sont les pièges de la concurrence des antiracismes. Pour les éviter, certains [8] préconisent la conjugaison de trois angles de lutte indissociables : à la fois contre les fondamentalismes islamistes, l’islamophobie et l’antisémitisme.

Notes

[1Lors de sa présentation du budget à la Chambre le dimanche 16.10.2016

[2À la tribune du Campus d’été de son parti à La Baule le 4.9.2016

[3Voir sur ce sujet de la liberté vestimentaire, l’excellent article d’Anne Chemin : « Tenue correcte exigée », dans Le Monde du 3.9.2016

[4Voir son article « Des alliances empoisonnées », p. 5

[5Voir son article ci-après p. 8-10 « Nouvelle laïcité ou nouveau racisme ? »

[6Voir « Les antisémites, ils sont partout ? » p. 11-12

[7Voir également la chronique de Daniel Liebmann dans ce numéro « Une autre rue juive » p. 36-37

[8Voir Philippe Corcuff : « Assumer la pluralité de nos identités », Tribune dans Libération, 6.9.2016