Editorial

« La démocratie occidentale offre au citoyen bien moins de prise sur la société qu´elle ne l´affirme. (…) Cela provoque le mécontentement et crée la confusion et un sentiment paralysant d´impuissance (…). (La) majorité est réduite au rôle de spectateur et voit triompher la non-transparence, un mélange éhonté d´intérêts particuliers et d´inefficacité. (…)Le succès de l´extrême droite doit être compris comme un symptôme de phénomènes sociaux sous-jacents qui amènent une déstructuration sociétale ».

Ce diagnostic a 25 ans . Il est issu de la Charte 91 [1]. Il y a 25 ans, le précurseur du Vlaams Belang, le Vlaams Blok passait de 2 à 12 sièges au Parlement lors de ce dimanche noir du 24 novembre 1991, ce « zwarte zondag » de sinistre mémoire. Très vite, la société civile se mobilise à l’appel de trois intellectuels issus de la génération 68 [2] et lance une charte, Charta 91 qui s’engage à exclure le Vlaams Blok de toute participation au pouvoir « tot het onzalige tij is gekeerd » (jusqu’au retournement de la vague maléfique) [3]. Le Cordon sanitaire était né.

25 ans plus tard, notre bonne vieille démocratie est plus malade que jamais. Non seulement, les « phénomènes sociaux sous-jacents » n’ont pas été résolus, puisque les inégalités sociales s’aggravent, et que le racisme et l’intolérance liés à l’insécurité matérielle augmentent, mais les succès de l’extrême droite un peu partout en Europe et aux Etats-Unis se confirment. En Flandre le Cordon sanitaire est remis en question par la N-VA qui n’hésite pas par ailleurs à mener une attaque en règle contre l’Etat de droit tout en faisant partie du gouvernement.

Le déficit démocratique est particulièrement flagrant du côté des institutions européennes qui depuis l’Euro imposent des politiques budgétaires restrictives drastiques aux gouvernements nationaux. Cette politique d’austérité totalement contre-productive sur le plan économique et social ne laisse aucune marge de décision aux citoyens des pays concernés, comme le démontre l’exemple de la Grèce de Tsipras [4].

Le débat sur le CETA initié par Paul Magnette et le Parlement wallon a montré pourtant qu’un autre fonctionnement est possible. Nous publions dans ce numéro une rencontre entre lui et Eric Corijn [5] qui en témoigne tout en pointant les difficultés et les divergences de vue sur les moyens d’y parvenir.

En effet, quelle démocratie désirons-nous ? Représentative, délibérative, participative ? Un peu de tout ça ? Comment faire dans un monde où les états (nationaux) et les marchés (planétaires) ne sont plus en adéquation, un monde où l’exécutif prend le dessus sur le législatif et le judiciaire, un monde où des gestionnaires ont remplacé les militants, où les individus se retrouvent de plus en plus seuls et sans organisation qui les représentent face aux politiques ? Un début de réponse semble émerger de la société civile qui de « Tout autre chose » en « Nuit debout » s’organise dans un esprit de partage et de don pour palier aux manques de l’Etat et de la démocratie « réellement existante ».

Aurons-nous le temps de réinventer la démocratie ? Le monde change, il fait drôlement penser aux années 30 du siècle dernier, celui du « Monde d’hier » de Stefan Zweig à qui Françoise Nice adresse un vibrant appel d’espoir, mêlé d’inquiétude [6] . Le « Monde d’hier » des trente glorieuses y remplacerait la Vienne cosmopolite évoquée avec nostalgie par le citoyen du monde qu’était Zweig. Que nous réserve l’avenir sachant ce qu’il est advenu de l’Europe, de Zweig et de ses amis dans les années 30 et 40. Tout est encore possible, l’histoire ne se répète pas… mais elle bégaie. Restons vigilants.

Notes

[2Paula Burghgraeve, Eric Corijn et Paul Verbraeken

[3phrase ajoutée à la fin de la Charte par Hugo Claus, qui en fut un des ardents défenseurs avec Tom Lanoye.

[4Voir page 16, l’article de Yorgos Mitralias

[5Voir le Pilpoul, page 9

[6Voir ci-après page 5