Histoires de shmattès

Tessa Parzenczewski

Shmattès: fringues, fripes, loques, en yiddish.

C’est dans le monde de la couture que nous plonge Nathalie Skowronek. Un voyage du fin fond du shtetl jusqu’aux années prospères de l’après-guerre. Ce continuum était notre religion: tailleur, machine à coudre, juif, se refaire, s’enfuir, tout cela faisait partie pour nous d’une seule et même histoire.

Ils sont rescapés ou enfants de rescapés. Le métier est resté le même mais la pratique change. De la confection artisanale en chambre, encore vivace dans les années 50, on passe au commerce du prêt-à-porter. Et en même temps qu’une histoire familiale, se déploie devant nous une sorte de dynamique conquérante. Les succursales se multiplient, Gand, Liège, Charleroi, Bruxelles… C’est de l’intérieur de cet univers clos, enfermé dans sa spirale de réussite, que nous parle la narratrice. Elle y a travaillé avant de bifurquer vers la littérature. D’une plume indulgente mais lucide, elle en dévoile les mécanismes, les étapes,  et toutes les stratégies tendues vers un seul but: se développer encore et encore, s’enrichir, dans une sorte de frénésie, comme pour murer à jamais le spectre de la vulnérabilité et de la traque. Parfois l’auteure sort de cette bulle sécurisante et telle une sociologue,  nous décrit aussi, en amont et en aval, l’historique des vêtements, avant leur mise en lumière dans les vitrines. Litanie des rues du Sentier à Paris, où oeuvrèrent longtemps les artisans juifs, aujourd’hui remplacés par les Pakistanais et les Chinois, et bien plus tragique, la mort de plus de mille ouvrières dans l’effondrement et l’incendie d’un immeuble à Dacca, au Bangladesh, où dans des conditions inhumaines, elles confectionnaient desvêtements pour les plus grandes marques de luxe européennes … Un monde sur mesure, un monde qui se mesure à l’aune d’un secteur particulier mais où affleurent en creux les grandes questions d’aujourd’hui, à l’ère d’une mondialisation ravageuse.

Au-delà des descriptions minutieuses, quasi documentaires, Nathalie Skowronek évoque, en arrière-plan, les membres de sa famille, ceux qui s’avancent, flamboyants, vers une nouvelle vie, et ceux qui peinent à renaître … La tragédie reste omniprésente.
Un amas de vêtements dans un coin du magasin, et voilà que surgit l’image de ces vêtements de déportés entassés dans le lieu dénommé «Canada» où d’autres déportés devaient les trier, et dans la foulée, l’installation quasi mimétique de Christian Boltanski, Réserve. Canada. La boucle est bouclée.

D’un sujet qui pouvait sembler aride, Nathalie Skowronek  tire un récit sur plusieurs registres, jamais univoque, à l’écriture fine, subtile, sans effets de manche,  écho d’un moment et d’un milieu, où se conjuguent attachement affectif et regard critique.

Nathalie Skowronek présentera «Un monde sur mesure» à l’UPJB le 27 octobre à 20H15.


Nathalie SKOWRONEK, Un monde sur mesure, Grasset, 189p. 18€

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