Regards « noirs » sur des peurs « juives »: Mamadou Bah

Mamadou Bah

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Mamadou Bah est réfugié guinéen. Malgré l’obtention du droit d’asile en Grèce, il a fui ce pays après deux tentatives de meurtre de la part du parti néo-nazi Aube Dorée. La Belgique lui a octroyé un nouveau statut de réfugié qui constitue une première : cette décision signifie que la Grèce, membre de l’Union Européenne, n’est pas en mesure d’assurer la sécurité de ses habitants d’origine africaine, cibles d’une violence que l’Etat ne réprime pas sérieusement… et dont la police est complice1. La peur qu’il décrit fait penser à celle que vivaient les Juifs allemands dans les années qui ont immédiatement précédé la prise du pouvoir par les nazis : cibles d’une violence raciste organisée par la lie de la société mais tolérée par l’élite politique du pays.

Mamadou Bah « adapter cette peur à ma vie »

« On ne trouve pas un parti plus néonazi en Europe. C’est un mouvement à l’esprit militaire, une sorte de milice très virile au discours raciste revendiqué. Il faut voir le physique de ses députés, leur look de paramilitaires. Quand le leader entre, les gens se mettent debout. Le reste de l’extrême droite en Europe est beaucoup plus fin. » G. Moschonas (professeur à l’Université d’Athènes), La Libre, 21 janvier 2013.

Souvenons-nous, Hitler pour lancer son programme politique anti-juif, a joué sur la stratégie de désinformation pour intoxiquer l’opinion publique. Il a fait croire au peuple allemand qu’il constituait une race supérieure, et que les Juifs étaient des sous-hommes, accusés de salir la pureté de la race blanche.

Malheureusement plus de 70 ans après, j’ai entendu ces mêmes propos dans le programme politique d’Aube Dorée, parti politique grec d’extrême droite. En 2012, le gouvernement de droite grec dirigé par Antonis Samaras avait lancé l’opération de « nettoyage » de la ville d’Athènes, en complicité avec Aube Dorée. Cela consistait à nettoyer la ville des gens de couleur, que l’extrême droite grecque considère comme incompatibles avec son modèle racial. En quelques jours, il y a eu plus de 8.000 arrestations de personnes de couleur.

J’ai vécu en Grèce comme réfugié guinéen de 2006 à 2013. Mais de 2010 à 2013, mon quotidien était basé sur la peur.

Peur à cause de ma race car ma couleur de peau m’exposait à tous les dangers comme mes autres compatriotes. Peur parce que j’ai migré pour demander une protection, alors que l’extrême droite voyait les demandeurs d’asile comme une menace potentielle. Peur parce que j’ai eu la chance d’avoir un petit boulot où je me faisais exploiter tandis que l’extrême droite construisait son discours populiste autour des migrants qui travaillaient pour gagner leur vie en leur faisant porter la responsabilité de la crise économique. Peur d’emprunter les transports en commun en allant et en revenant du travail. Je me sentais plus en sécurité en empruntant les petites ruelles pour aller et revenir du travail. Peur de vivre dans mon appartement car je savais que je n’étais pas à l’abri de leur visite. Peur parce que la police qui était censée me protéger a été gagnée par le discours populiste. Elle pouvait me dénoncer et donner mon adresse aux milices d’Aube Dorée.

Cette peur était malheureusement justifiée. Au printemps 2013, j’ai été victime d’une agression extrêmement violente qui m’a laissé pour mort. J’ai aussi échappé à deux autres agressions, une sur mon lieu de travail, l’autre à mon domicile.

Afin de tourner cette page de peur, j’ai fui la Grèce en 2013 pour m’installer en Belgique dans l’espoir de reprendre une vie normale. Au fil des années, j’ai vu mon espoir se transformer en peur, à cause de l’alliance d’Aube Dorée avec d’autres groupuscules d’extrême droite européens sous le nom de l’« Alliance pour la Paix et la Liberté ». Ce groupe a récemment ouvert un local à Ixelles. Mais aussi, vu que la police belge n’a pas hésité à afficher un traitement de faveur lors d’une manifestation fasciste après les attentats. Au même moment, l’armée se positionne un peu partout dans l’espace urbain.

Ainsi, je continue à vivre avec cette peur car je ne suis plus à l’abri de rencontrer mes agresseurs dans les ruelles de Bruxelles. Depuis des mois, j’ai constaté que la peur reprend progressivement le dessus. Je prends des mesures de précaution : je ne réponds plus à un appel d’un inconnu ; je ne reste plus dehors après 22h ; je change de trottoir dès que je croise un inconnu. Le résultat de toutes ces mesures de précaution, c’est le repli sur moi-même comme je vivais en Grèce. J’ai fini par comprendre que je dois adapter cette peur à ma vie, un scénario que je n’avais jamais imaginé. Sans parler des conséquences psychologiques et physiques que je ressens au quotidien. Sans le vouloir, j’ai eu plusieurs nuits blanches, quand je passe à Ixelles, car cela ravive mes mauvais souvenirs de Grèce.

Le constat est sans appel, notre société est envahie par la peur. Les migrants sont les premières victimes à cause de leur couleur, leur croyance, leur culture… mais aussi ceux qui dans certains pays d’Europe se battent contre le fascisme, et qui sont la cible des fascistes. Pavlos Fyssas, militant anti-fasciste grec, assassiné le 18 septembre 2013, en est un bon exemple. Nous sommes tous victimes du fascisme, et le fascisme n’a pas d’amis. Il nous faut une réponse collective face à ce phénomène qui nous déchire. Comme le disait Ahmed Sékou Touré « la lutte n’est pas une course de vitesse mais une course de fond qui ne finit jamais ». Ne baissons pas la garde.

Publié le 6 mars 2017


1 Plus d’infos: Denis DESBONNET, « Victoire ! Mamadou Bah obtient le statut réfugié », 03/06/2014, http://www.cadtm.org/Victoire-Mamadou-Bah-obtient-le