Voyages au pays du collage et des collagistes

Jacques Aron

Collage Agneau-Aron
©Jacques Aron
La Belgique est depuis longtemps une terre d’illustrateurs. Que serait la Bible sans eux ? Et la fascination des images ne date pas d’hier. Je cède volontiers à la passion du collage, cure de jouvence du regard, antidote à l’abstraction épuisante du langage. Y a-t-il une seule vie qui ne soit le produit d’une succession de hasards avec lesquels il nous faut composer ?
J’ai baigné dès l’enfance dans la grande peinture flamande. Je suis né à Anvers, avenue de Belgique. Mes grands-parents habitaient rue Jacob Jordaens, entre la rue du Pélican – l’oiseau qui nourrit ses petits de diamants – et le Parc Van Eyck. Ce nom m’a été très tôt familier. Cette première chronique copiée/collée lui sera donc dédiée. Et puis, l’ « Agneau mystique » que l’on vient de restaurer, c’est aussi en quelque sorte une histoire de famille au sens large. C’est la Pâque de ces grands-parents superbement célébrée avec et contre les Juifs, une tradition millénaire. Déjà chassés depuis soixante ans quand le ou les Van Eyck rallient autour du Sacrifice, version chrétienne, tous les fidèles monothéistes. Un manifeste de politique européenne des nouveaux maîtres, les ducs de Bourgogne, ses employeurs. Avec leurs rêves de grandeur et de nouvelle croisade. Près de six cents ans déjà, comme le temps passe.
Aussi me suis-je précipité à Gand pour voir démonter, nettoyer, restaurer, oserais-je dire repeindre l’imposant retable, avec toutes les armes de la chirurgie picturale. Et voici qu’à son tour, la ville d’Ostende charge un artiste (Kris Martin) de dresser sur la plage, face aux Thermes, le squelette décharné du polyptique, avec la Mer du Nord de Brel pour seul paysage. En hommage à Jan Hoet, figure emblématique du nouveau culte des images mondialement célébré par l’institution muséale. Membre de la caste de prêtres qui indiquent aux fidèles les nouveaux « ismes » en vigueur. Mais les anciens dieux veillent et ne se laissent pas détrôner si aisément. Ils rayonnent encore, tandis que le bateau Belgique et ses Églises s’enfoncent dans les sables. Les maillots de bain d’Adam et Êve sèchent au soleil. Abel et Caïn se battent sur l’estran, alors qu’un ange compatissant nourrit l’Agneau. Qui continue imperturbablement de saigner de tous les péchés du monde.
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