Accueil Actualités Interview de Janette Habel — Conférence sur Cuba le 13.06

Interview de Janette Habel — Conférence sur Cuba le 13.06

Le samedi 13 juin à 20h15, nous recevrons Janette Habel pour aborder la situation de Cuba à partir de l’histoire (lien vers l’évènement). Cette rencontre sera placée sur le thème : « Le rêve cubain des années soixante, que nous dit-il pour aujourd’hui ? ». Cet événement est d’une actualité brûlante. Le président Trump a récemment menacé d’attaquer Cuba avec la marine des Etats-Unis « dès que le boulot sera terminé en Iran ». La révolte populaire s’intensifie contre un régime arc-bouté sur son maintien au pouvoir en étouffant toute possibilité d’expression démocratique indépendante de l’Etat et où l’écart entre les privilégiés et la masse de la population s’accroît ostensiblement dans un contexte de grande pénurie.

A l’occasion de cette rencontre, nous reproduisons une interview de Janette Habel par Véronique Kiesel publiée par « Le Soir » le 8 avril 2026.

« La révolution cubaine fut exceptionnelle. Et donc unique »

Le 1er janvier 1959, de jeunes barbus prenaient le pouvoir à La Havane sous les hourras d’un peuple cubain plein d’espoir. 67 ans plus tard, fissurée par les erreurs de ses leaders et étranglée par un cruel blocus américain, la révolution a tourné au désastre. La politologue française Janette Habel revient sur cet épisode unique.

Même si un pétrolier russe est arrivé à Cuba en début de semaine, brisant le blocus énergétique imposé par Trump depuis le 9 janvier dernier, la situation y reste extrêmement critique. Et les capacités de survie du régime, qui vient d’annoncer la libération de plus de 2.000 détenus à l’occasion de Pâques, sont très incertaines. Janette Habel, politologue et grande spécialiste française de la révolution cubaine, dresse pour nous un portrait de ce que fut la révolution cubaine.

En quoi la révolution cubaine a-t-elle été particulière ?

Elle a été réellement exceptionnelle pour plusieurs raisons. Elle a d’abord été très radicale : à partir de 1959, en l’espace de deux ans, on a assisté à une révolution sociale, à la nationalisation de l’essentiel de l’économie, dont des entreprises détenues par des firmes américaines, et à une réforme agraire considérable, avec une part importante des terres des grands propriétaires saisies par l’Etat. C’est dans ces immenses domaines qu’était produite la canne à sucre, premier produit d’exportation vers les Etats-Unis. C’est le Congrès américain qui déterminait les quantités de sucre qui allaient être importées, et le prix. Il y avait donc une dépendance totale de l’économie cubaine. Cette réforme agraire et les nationalisations ont déclenché aussitôt des ripostes très fortes du président américain Eisenhower : les premières d’une longue série… Aucune autre révolution en Amérique latine n’avait été aussi loin : celles qui ont été tentées ailleurs ont débouché sur des réformes beaucoup plus limitées.

Quelles étaient ses autres particularités ?

Deuxième chose exceptionnelle : cette révolution-là est partie d’une petite insurrection armée, dirigée par Fidel Castro dans la Sierra Maestra, à l’est, avant de se propager au reste de l’île. Elle s’est combinée à des manifestations et mobilisations urbaines ayant le soutien de l’écrasante majorité de la population. Même s’il y avait une minorité qui était contre, la population était en faveur de cette insurrection parce qu’elle allait renverser la dictature de Batista, qui était brutale et violente.

Troisième exceptionnalité : ce mouvement était dirigé par des jeunes, entre 25 et 30 ans, avec même des adolescents de 15 ou 16 ans intégrés à la guérilla. Mais surtout, la direction de cette insurrection armée ne dépendait pas du parti communiste cubain, qui y était opposé, tout en étant contre Batista. Ces jeunes barbus, très populaires, ne ressemblaient en rien aux bureaucrates des pays de l’Est. Et il y avait dans leur lutte armée un côté éthique : même si c’était la guerre, qu’il y avait des morts, ils respectaient des normes humanitaires face aux soldats de Batista. Les prisonniers malades étaient soignés, notamment par Che Guevara, qui était médecin. Ils avaient aussi un discours porteur défendant les objectifs de la révolution, à la fois nationaliste et très internationaliste : Cuba a en effet été le dernier pays à s’émanciper de la colonisation espagnole.

Car Cuba n’a connu qu’une indépendance tardive et très relative…

L’île n’est devenue indépendante qu’en 1902, alors que la plupart des indépendances latino-américaines ont eu lieu au début du XIXe siècle. De surcroît, il n’a s’agit en effet que d’une pseudo-indépendance, confisquée par les Etats-Unis. Pendant un demi-siècle, jusqu’à la révolution de 1959, Cuba était pratiquement une néo-colonie américaine. Le Larousse de 1924 parle de Cuba comme d’un protectorat nord-américain… L’aide américaine à la dictature de Batista a été absolue, notamment via des livraisons d’armes. Le désir de se libérer de cette tutelle pesante a rendu cette révolution immensément populaire.

A la fin, quand Batista s’est enfui et que la dictature s’est effondrée, c’est parce que Fidel Castro avait lancé un appel à la grève générale, fortement suivi dans tout le pays. L’administration américaine a tenté de mettre au pouvoir quelqu’un de plus présentable que Batista, mais ça n’a pas marché. La révolution cubaine a aussi coïncidé avec un grand mouvement à l’échelle internationale, celui des mouvements de libération nationale, qui ont secoué le monde en Afrique, en Amérique latine, en Asie.

Le modèle de la révolution cubaine a d’ailleurs été copié dans plusieurs pays…

En effet, mais ces expériences n’ont jamais réussi. Parce que chaque pays a ses modalités propres et que, comme l’a écrit Régis Debray, il y avait une interprétation simpliste de la révolution cubaine. En caricaturant un peu, c’est comme s’il suffisait d’une bande de jeunes qui partait sac au dos, fusil sur l’épaule, tirait quelques coups de feu façon Robin des bois, et puis revendiquait la victoire. Or, il fallait prendre en compte les conditions concrètes de ces pays, type de régime, sensibilité politique du moment, etc. A Cuba, il y avait une dictature militaire brutale, un sentiment national très puissant depuis la guerre d’indépendance, ce qui a créé des conditions favorables à une révolte de la jeunesse, à ces mobilisations impressionnantes parallèlement à la guérilla. Un des pires échecs de ces luttes armées a eu lieu en Bolivie, avec la mort du Che, en 1967.

La révolution cubaine avait d’ailleurs acquis, dans les années 60, une stature mythique…

Oui, c’était assez incroyable, cette petite île des Caraïbes a eu un écho dans le monde entier. Partout il y a eu des écrits, une littérature consacrée à la révolution cubaine, des controverses, des débats. Parce qu’il y avait ce côté David contre le Goliath américain. A Cuba, on parle de la sardine contre le requin, avec une résistance cubaine hors du commun durant plus de 60 ans face aux agressions menées par Washington. Fidel Castro a commis énormément d’erreurs, mais a été un stratège exceptionnel qui a résisté à treize présidents américains…

Et puis cet élan révolutionnaire s’est abîmé – répression, mauvaise gestion – poussant à l’exil des millions de Cubains, plongeant le pays dans une crise terrible…

Les échecs politiques ont été au moins aussi importants que l’échec économique. Dans cette île quasi sans ressources et confrontée à l’hostilité hégémonique du voisin américain, cette révolution radicale ne pouvait pas survivre. Le pouvoir a donc cherché des appuis, et les a trouvés en URSS. Cette aide soviétique arrive très tôt, dès 1961-1962, et elle va aller en s’amplifiant. Elle a permis la survie de la révolution cubaine, et en même temps, a eu des effets très négatifs. En reprenant les achats du sucre abandonnés par les Etats-Unis, l’URSS a maintenu l’île dans cette monoproduction. Or, la révolution voulait en finir avec cette monoculture, qui induisait la dépendance du pays, et voulait lancer un vrai développement autonome de l’île et son industrialisation, qui n’ont pas été concrétisés. Cuba en paie le prix aujourd’hui.
Sur le plan politique, Fidel Castro a finalement adopté, sous la pression du Parti communiste, un système politique très proche du système stalinien qui existait en URSS : parti unique, répression des dissidents – même s’il n’y a jamais eu de goulag –, pas de pluralisme dans les débats, et très souvent, alignement sur les positions soviétiques. Castro s’est très bien adapté à ce qu’il y avait de plus négatif dans le système politique soviétique, qui s’est ensuite effondré. Le régime cubain s’est bureaucratisé, les élites se sont peu à peu coupées de la population. Il y a eu de la petite corruption dans certains secteurs, des privilèges accordés.

Que reste-t-il de l’élan révolutionnaire du début ?

Au fil des décennies, les efforts d’éducation et de santé ont été colossaux. Il y a à Cuba des générations qui ont été formidablement éduquées, avec des niveaux de connaissances très supérieurs à ceux d’autres pays du Sud. Mais elles ont vécu avec une camisole de force sur le plan politique, bridées dans leur expression et sur le plan démocratique. Petit à petit, les conquêtes de la révolution ont été oubliées. Et abîmées par la crise économique. Avec le retour de Trump au pouvoir, Cuba s’est retrouvé face à une administration américaine, qui ne s’est pas contentée de l’embargo habituel, en place depuis plus de 60 ans, mais a imposé un blocus maritime interdisant toute fourniture de pétrole. Avec des effets dramatiques : écoles et universités sont quasi mises à l’arrêt, le secteur médical est paralysé, enfants et vieillards en sont réduits à chercher à manger dans les ordures. Du jamais vu… Y aura-t-il moyen de sauver ce qui était les conquêtes de cette révolution ? La seule réponse, c’est un grand point d’interrogation…

Interview de Janette Habel par Véronique Kiesel publiée par « Le Soir » le 8 avril 2026.

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