[Points Critiques n°381] Edito

Il y a quelques années, ça devait être en 2016, j’ai vu au Jeu de Paume à Paris une exposition qui s’intitulait « Soulèvements ».

Cette exposition s’est avérée visionnaire car elle annonçait à la fois le déchaînement de la nature et le temps de la révolte des hommes et des femmes, « quand ils en ont assez d’être assujettis » (1). Soulèvement par les éléments qui se déchaînent (ouragans, tsunami…) et soulèvement par les gestes, les morts, les conflits et les désirs. Pour le commissaire de l’exposition, l’historien de l’art et le philosophe Georges Didi-Huberman, l’émotion doit faire partie de tout travail d’anthropologie politique.

La couverture du catalogue reprend une photo emblématique d’un jeune homme que l’on voit de dos, dans un mouvement d’une élégance inouïe, lancer des pierres vers les forces de l’ordre au loin. Cela se passe à Londonderry en 1969, mais ça pourrait être le ghetto de Varsovie en 1942, la Cisjordanie en 1987, Paris en 1968 ou encore Paris, un samedi de 2019 aux Champs-Elysées. A chaque fois, il s’agit d’émeutes, d’insurrections, de révolutions…

Nous avons opté pour pour « révolte » car comme Sartre, nous pensons qu’on a toujours raison de se révolter, et parce que le mot évoque un retournement de situation, un bouleversement, un mouvement soudain qui vient nous surprendre, qu’on attendait pas spécialement et qui semble pourtant s’inscrire dans la durée. Sils se soulèvent, « c’est qu’ils n’ont pas l’intention de se rasseoir dans l’immédiat », poursuit Judith Butler (1).

C’est le cas des ilets jaunes en France (et même en Wallonie comme en témoigne l’analyse de Mateo Alaluf), des lycées qui depuis des moi, se mobilisent tous les jeudis pour le climat, des féministes qui continuent leur combat pour l’égalité et qui chez nous ont fait la grève pour la première fois ce 8 mars 2019 (y compris au camp de l’UPJB-Jeunes !), des hébergeurs et des hébergeuses de migrants qui ne désarment pas malgré les risques de poursuites. Toutes ces luttes s’inscrivent dans l’urgence d’un monde qui bouge pour le meilleur… ou pour le pire.

(1) Judith Butler dans Soulèvements, Gallimard / Jeu de Paume, Paris, 2016, p. 24