[Culture] Revenir à Vienne – “L’armoire” de Jérôme Segal

Récit abondemment illustré, “L’armoire” raconte sur cinq générations et à la première personne l’histoire d’une famille entre Autriche, France, Ukraine et République Tchèque. Le livre de Jérôme Segal invite le lecteur à “réfléchir sur la façon dont chacun est tissé, habité par son passé familial, avec ses silences, ses anecdotes, ses légendes” commente Françoise Nice, journaliste, historienne qui s’entretiendra avec l’auteur à l’occasion d’une visioconférence organisée par l’UPJB le vendredi 12 mars.

 

À peine arrivé à Vienne en 2004, au milieu des cartons du déménagement, le jeune diplomate Jérôme Segal branche son ordinateur et lance la recherche « Arnold Segal Wien », le nom de son arrière-grand-père paternel. Il y a pas mal de mentions, une longue recherche commence. Elle va l’occuper pendant des années, parallèlement à sa vie professionnelle et familiale. Il réalise qu’une grande partie de son histoire familiale s’est jouée à Vienne. Ses arrière-grands-parents et leurs enfants ont du quitter leur château de Schwadorf au sud de Vienne dans les semaines qui ont suivi l’annexion de l’Autriche par Hitler.  Faussement accusés de trafic de devises, l’arrière-grand-père et son grand-oncle sont arrêtés une première fois le 14 mars 1938 dans leur château. L’Autriche est occupée rapidement, des scènes d’agressions antisémites se déroulent à Vienne, alors qu’Hitler est en route pour la capitale et n’a pas encore prononcé son discours triomphal devant la Heldenplatz. L’Autriche annexée au Reich devient le laboratoire de la politique de persécution et d’élimination des juifs. Qu’on ne s’y trompe pas, « L’armoire », le dernier livre de Jérôme Segal, n’est pas un livre sur le judéocide en Autriche, mais un récit abondamment illustré qui raconte, sur cinq générations et à la première personne, l’histoire de sa famille paternelle. Un livre qui invite à réfléchir sur la façon dont chacun est tissé, habité par son passé familial, avec ses silences, ses anecdotes, ses légendes.

L’arrière-grand-père Arnold, sa femme et un de ses fils, Heinrich fuient l’Autriche pour Prague le 15 mai 1938, en signant une déclaration à la police. La politique d’expulsion forcée des Juifs vient de mettre en place. Un peu plus tard, il signe l’inventaire de ses biens exigé par les nazis dans le cadre de la spoliation méthodique des juifs. Arnold, le grand bourgeois qui a fait fortune dans l’exploitation du pétrole de Galicie, Juif assimilé de 61 ans, déclare jusqu’à sa tabatière et sa montre. Ce document est conservé aux Archives nationales autrichiennes à Vienne. À partir de là, Jérôme Segal a mené son travail d’historien. Ses recherches l’ont mené en Autriche, en France, en Ukraine, en République Tchèque. Lui ont fait compulser une quantité impressionnante de sources, rencontrer des chercheurs ou des collectionneurs, lire la presse de l’époque, compulser la publication Dorotheum, équivalent de la maison Christie’s, pour retrouver la trace de la Tatra, la voiture de luxe qu’Arnold Segal commande en 1936, alors que l’Autriche voit l’essor des « austrofascistes » et l’attitude de plus en plus agressive des sympathisants nazis locaux.

Déclaration de patrimoine forcée d’Arnold Segal. Archives de l’État autrichien (Österreichisches Staatsarchiv).

Comment ma famille a-t-elle vécu cette montée des périls ? se demande plus d’une fois Jérôme Segal. Comment cette famille originaire de Drohobycz (aujourd’hui en Ukraine), installée à Vienne à la veille de la Première Guerre mondiale, comptant des hommes d’affaires et des avocats, menant grand train de vie, avec ses places réservées à l’année à l’opéra, ses loisirs de riches, comment ma famille a-t-elle vécu la montée de la menace nazie ? On s’attache à la photo d’Heinrich en joueur de tennis, à tel portrait de groupe à la faveur d’un mariage. Photos de famille, cartes postales, documents administratifs, lettres, extraits de presse : Jérôme Segal fait parler ces documents. Mais si Vienne est l’épicentre de la saga, avec ce point de basculement de l’Anschluss du 15 mars 1938, Jérôme Segal déroule son récit sur cinq générations. Il décrit l’ascension sociale d’une famille bourgeoise juive assimilée, sans pratique religieuse, l’exil forcé en France et en Grande-Bretagne, la plongée dans la guerre et la Résistance, l’histoire de la famille jusqu’à aujourd’hui.  On suit Heinrich le grand-père, arrêté en France en septembre 39 parce que sujet d’un pays ennemi, interné dans deux camps pour ressortissants ennemis, contraint de s’engager dans la Légion étrangère en espérant recevoir un statut autre que celui d’« ex-autrichien » qui ne le prémunit de rien, en service en Algérie. Il rentre en France début 1941, trouve un emploi dans la Société nationale de viscose, s’engage aussitôt dans la Résistance. C’est dans cette usine de Grenoble qu’il rencontre sa future épouse, Jacqueline Levy, résistante elle aussi, discret courrier et dotée d’une très belle plume.

Heinrich/Henri Segal est mort en 1982, alors que Jérôme n’avait que 11 ans. Comme beaucoup de survivants, le grand-père n’a pas parlé. La grand-mère pas beaucoup plus. Les enfants n’ont pas posé de questions. Ou peu. C’est donc Jérôme le petit-fils qui a mené les recherches et met à jour une histoire terrible. Son récit intègre l’histoire de Samuel, ses fils Aron/Arnold et son frère Abraham/Adolf, nés en Galicie (Ukraine), dans cette province éloignée de l’Empire austrohongrois, un far-east que l’empereur François-Joseph ne visite que rarement, une terre ou la course à l’exploitation du pétrole va déchaîner les appétits de profit et les luttes sociales.

Heinrich Segal en jeune homme à la raquette. 1925, Atelier Setzer.

Le livre ne suit pas un fil chronologique, alterne les époques, s’arrête sur tel ou tel membre de la famille, à la manière d’une caméra qui effectue un zoom, change de plan, puis revient sur le personnage précédent. « L’armoire », le seul meuble rescapé de la spoliation est arrivée en Grande-Bretagne avec une partie de la famille, puis en France en 1989. Elle fut transformée en meuble tv-bibliothèque par les parents de Jérôme, Jacques et Marie-Laure. En rupture avec leurs origines bourgeoises, le couple adhère au Parti communiste français en 1974 et va s’installer dans une des villes nouvelles de la banlieue parisienne, où le rêve des architectes urbains devait conduire à de « nouveaux horizons », mixtes et multiculturels. Jérôme a grandi avec des parents militants, engagé l’un dans la médecine sociale, l’autre dans l’enseignement de la philosophie et un mandat d’adjointe au maire, chargée de la culture.

Soigner les corps et élever les consciences, cet héritage parental est pour beaucoup dans les engagements de Jérôme, qui se dit « ontologiquement opposé aux injustices ».  Son père lui interdisait de participer à la vente de « L’Humanité Dimanche », Jérôme fera son propre parcours militant, aux côtés des Roms de Montreuil et d’Autriche, aux côtés des réfugiés ces dernières années.

Inscrit dans le présent de la recherche, ce livre permet aussi d’aller au-delà de nos clichés sur Vienne et l’histoire des juifs d’Europe centrale et orientale. Jérôme Segal évoque aussi sa vie à Vienne aujourd’hui, Vienne qu’il aime – verte, spacieuse, culturelle-, Vienne qui le révulse, pour son passé nazi qui ne passe pas : « A Vienne le racisme est endémique tout comme une forme particulièrement conservatrice du nationalisme ». Vienne mal dénazifiée, comme chacun sait, peu ou prou. Journaliste et historien, essayiste, Jérôme Segal mène au quotidien un travail de vigilance antifasciste.

En faisant parler les documents qu’il a découverts, Jérôme Segal parvient à camper avec soin chacune des époques. Le récit est passionnant et efficace, le style alerte. À la manière des autobiographies et sagas familiales d’Edmund De Waal (« Le lièvre aux yeux d’ambre »), de Philippe Sands (« Retour à Lemberg »), Daniel Mendelsohn (« Les disparus »), Ivan Jablonka (« Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus »), les petits-fils et arrière-petits-fils des victimes de la Shoah désensablent le passé et la mémoire. Le réveil de l’extrême-droite populiste, néo-nazie ou postfasciste, la multiplication des agressions racistes de toute nature exigent ces livres- balises.

Françoise Nice