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[Lettre ouverte] Liberté pour Mahmoud Nawajaa

Le 30 juillet dernier, Mahmoud Nawajaa, coordinateur du Comité national palestinien pour le boycott, le désinvestissement et les sanctions (BDS) était arrêté en pleine nuit par les forces d’occupation israéliennes à son domicile de Kfar Abu Qash (Cisjordanie). Il est depuis détenu illégalement, au mépris de ses droits fondamentaux.

Face à cette nouvelle offensive contre les défenseurs des droits humains en Israël/Palestine, L’UPJB s’est associée à d’autres organisations pour interpeller les Ministres des Affaires étrangères Philippe Goffin et de la Coopération au développement Alexander de Croo.

Bruxelles, le 11 août 2020

A l’intention de :

M. Philippe Goffin, Ministre des Affaires étrangères
M. Alexander de Croo, Ministre de la Coopération au développement

Objet:  Liberté pour Mahmoud Nawajaa

Messieurs les Ministres,

Nous, les organisations soussignées, souhaitons exprimer notre profonde inquiétude concernant le sort de Mahmoud Nawajaa, un défenseur palestinien des droits humains très respecté. En tant que leader communautaire et coordinateur du Comité national palestinien pour le boycott, le désinvestissement et les sanctions (BDS), il a défendu avec passion les droits du peuple palestinien sous l’occupation israélienne.

Il a été arrêté par les forces d’occupation israéliennes en pleine nuit et emmené loin de sa femme et de ses jeunes enfants. Depuis lors, il est détenu dans une prison israélienne sans inculpation ni accès à son avocat, ce qui constitue un acte de déportation illégale.

L’arrestation de Mahmoud Nawajaa n’est qu’un exemple de la répression systématique des dirigeants politiques/communautaires, des défenseurs des droits humains et des intellectuels par le gouvernement israélien.

Veuillez trouver en annexe un courrier sur le sujet adressée au Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de l’UE Josep Borrell et au chef de la délégation de l’UE en Cisjordanie et dans la bande de Gaza Tomas Niklasson de la part de la Coordination européenne des comités et associations pour la Palestine (ECCP), qui représente 40 organisations de la société civile et ONG européennes. Nous soutenons cette lettre et  vous demandons d’utiliser votre pouvoir diplomatique pour libérer Mahmoud Nawajaa. Amnesty International considère également Mahmoud Nawajaa comme un prisonnier de conscience et a publié une déclaration réclamant sa libération.

La Belgique et l’UE sont tenues de défendre le respect des droits fondamentaux tels qu’ils sont inscrits dans la Déclaration des droits de l’Homme. En tant que ministres représentant la Belgique, vous avez le pouvoir de vous adresser au gouvernement israélien pour qu’il mette fin à la détention illégale de défenseurs des droits de l’Homme et de militants politiques.

Confiants en votre foi dans la défense des droits humains, nous espérons que vous considérerez vous aussi qu’il est de notre devoir d’exiger du gouvernement israélien la libération de Mahmoud Nawajaa et des autres prisonniers politiques.

En vous remerciant pour l’attention réservée à la présente et dans l’espoir d’une action rapide, nous vous prions d’agréer, Messieurs les Ministres, l’expression de toute notre considération.

Signataires:

Association Belgo-Palestinienne (ABP)

Belgian Campaign for Academic and Cultural Boycott of Israel (BACBI)

CNCD-11.11.11.

De-Colonizer ASBL

Een Andere Joodse Stem (EAJS)

European Coordination for Committees and Associations for Palestine (ECCP)

PAlestina SolidariteitSolsoc

Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB)

Viva Salud

Vrede vzw

image courtesy of: Association Belgo-Palestinienne Wallonie-Bruxelles asbl

[Théâtre musical] « Ce qui marche, c’est la promenade »

Une pièce (en)chantée interprétée par des comédien·ne·s de l’UPJB et de la troupe du CPAS de St-Gilles.

Un cybercafé, là où se croisent des visages longs ou ramassés, pâles ou hâlés, sans âges ou fatigués, lieu des voyages immobiles. La pièce commence avec ces va-et-vient, avec ce passé qui parfois ne passe pas, avec la lueur d’hier qui éclaire demain. Et l’on rit. L’on attend.
Et l’on chante. Et l’on saute de Babel aux Bas-Fonds, avec ici et là, une mer à traverser…
Et l’on marche, pour voir ce qui marche. Et ce qui marche ? Entre Saint-Gilles et Dakar, entre Malines et Moscou, Pékin, Gibraltar, Ouagadougou, Liège par hasard, ce qui marche, sans doute… c’est la promenade.

Équipe artistique
Pour accompagner la quinzaine de comédien·ne·s amateur·e·s , la production du spectacle a fait appel à une équipe professionnelle avec : Serge Kribus à l’écriture des textes sur un élan d’Elias Preszow, Noémi Tiberghien à la mise en scène ; NP à la composition de musiques originales et Miko Bukowski pour en réaliser les arrangements, diriger les comédien·ne·s chanteur·se·s et composer les musiques de plateau.

Une coproduction de l’UPJB et du CCJF
Avec le soutien de la COCOF, de la Commune de St-Gilles, du CPAS de St-Gilles et de la Cité des jeunes.

 

Pour les réservations, c’est sur le site du Jacques Franck !

[Archive] L’histoire de Pourim : de sa genèse païenne à sa récupération synagogale

Issu du Points Critiques d’avril 1988, cet article passionnant écrit par Thérèse Liebman étudie le récit entourant la fête de Pourim et les thèmes littéraires qui le traversent. Origines païennes, caractère laïque et célébration peu conforme d’un mariage mixte salvateur confèrent à l’histoire de Pourim un caractère singulier. Thérèse s’est plongée dans le livre d’Esther, seul écrit rapportant explicitement le  l’origine de Pourim, ainsi que dans la littérature juive et « païenne » qui, sans pour autant le nommer, en éclairent le contexte et la signification.

La célébration de la fête du Pourim est, avec celle de Hanoucca, dont elle n’a pas l’ « aura » religieuse, la plus joyeuse du calendrier juif.

Sa signification profonde a certes sensiblement évolué au cours des siècles. Pour la retracer, même succinctement, il faut interroger l’unique texte juif qui en rapporte la tramele livre d’Esther – et la littérature tant juive que « païenne » qui, sans en parler, permet d’en découvrir le contexte, d’en saisir la portée et de comprendre l’importance et la valeur que les Juifs n’ont jamais cessé de lui accorder.

 

Il était une fois Assuérus, Esther, Aman et Mordechaï

La première particularité de la fête de Pourim tient dans ce qu’un seul écrit rapporte les faits qu’elle est censée commémorer : la Megillat Esther, le Rouleau (ou livre) d’Esther. Il s’agit d’une sorte de roman historique, dont la version définitive remonterait à la deuxième moitié du IIe siècle avant notre ère.
 Le sujet en est bien connu : le roi de Perse Assuérus, après avoir répudié sa première épouse, convoque les plus belles filles de son empire, les fait venir, à tour de rôle, chaque nuit auprès de 
lui et les renvoie le lendemain matin. Vient le tour d’Esther, nièce du Juif Mordechaï (Mardochée). Assuérus est tellement séduit par sa beauté, qu’il ne la renvoie pas, mais qu’il l’épouse. Il ignore toutefois que ta nouvelle reine de Perse est juive. Mais le vizir du roi, Aman, avait remarqué que Mordechaï, qui se tenait habituellement à la porte du palais, ne s’agenouillait ni ne se prosternait devant lui.

Le sort des Juifs de Perse 

Cet homme orgueilleux en conçut une immense colère et chercha à obtenir que le roi ordonnât l’extermination de tous les Juifs de son empire. C’est dans les termes suivants qu’Aman aurait réussi à convaincre le roi :

« Il y a un peuple dispersé et (vivant) à part au milieu des peuples, dans toutes les provinces de ton royaume, leurs lois diffèrent de (celles de) tous les peuples et ils n’observent pas les lois du roi. Il ne convient pas, pour le roi, de les laisser tranquilles » .

(Ce type d’arguments a servi à justifier bien d’autres persécutions, tant dans l’antiquité gréco-romaine qu’aux époques moderne et contemporaine).

Le roi se rangea à l’avis de son vizir et lui laissa l’initiative des modalités à suivre pour cette persécution. Selon la coutume perse, le calendrier des événements qui devaient se dérouler dans l’année à venir était fixé le premier jour de l’an par tirage au sort, « pour » (« pourim » au pluriel) en assyrien. Pour le massacre des Juifs, le sort (« pour ») tomba sur le 13e jour du mois d’Adar.

Esther devant Assuérus, Nicolas Poussin, 1655.

C’est alors que va intervenir Esther. Après avoir jeûné pendant trois jours en signe de solidarité avec les Juifs du royaume, elle invite à un festin le roi Assuérus et son premier ministre Aman. Elle réussit à confondre ce dernier et à obtenir le renversement total de la situation : c’est Aman qui sera pendu à la potence même qu’il avait fait dresser pour Mordechaï. Celui-ci allait devenir premier ministre du roi ; quant aux Juifs, ils obtinrent l’autorisation « de se rassembler et de défendre leur vie en massacrant, tuant et faisant périr, avec femmes et enfants, tous ceux (…) qui les attaqueraient par les armes, et de piller leurs biens » (VII. 11). Ainsi donc, « dans le douzième mois, qui est le mois d’Adar, le treizième jour du mois (…) au jour où les ennemis des Juifs avaient espéré triompher d’eux, la situation se retourna et les Juifs triomphèrent eux-mêmes de ceux qu’ils haïssaient » (IX, 1). Ils auraient ainsi tué 75.000 Perses !

« C’était te treizième jour du mois d’Adar, et le quatorzième jour, ils se reposèrent et en firent un jour de festin et de réjouissances (…) ; chacun envoie des cadeaux à son prochain » (IX, 17 .19) (Effectivement cette pratique s’est maintenue jusqu’à nos jours). « C’est pourquoi l’on appelle ces jours les Pourim, du nom de Pour (sort) » (IX, 26).
Les faits rapportés dans le livre d’Esther et qui, aujourd’hui encore, sont célébrés par de nombreux Juifs dans le monde entier, ont-ils réellement eu lieu? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, car ces faits ne sont rapportés par aucune autre source.

“Esther, Assuérus et Aman” par Jan Steen, 1665.

Entre les lignes, des thèmes littéraires aux origines multiples

Quant aux thèmes littéraires présents dans le livre d’Esther, on constate qu’ils sont d’origines diverses : juive, perse et judéo-hellénistique. Le thème d’inspiration hébraïque est celui du Juif qui, faisant partie de la cour royale, gagne les faveurs du roi pour son peuple. Ce rôle, rempli ici par Mordechaï, est, en effet, déjà présent dans la Génese à propos de Joseph à la cour du pharaon.

Le thème du roi qui ne passe qu’une seule nuit avec une compagne avant de la répudier ou même de la faire exécuter et qui, finalement, s’attache durablement à une jeune fille est d’origine persane et sera immortalisé dans les Mille et Une Nuits.

Deux autres thèmes relèvent, eux, de la littérature judéo-hellénistique. Il y a d’abord le sujet principal du livre d’Esther : celui de la femme qui, grâce à sa grande beauté, parvient à captiver le cœur du chef des ennemis et à sauver ainsi son peuple de la catastrophe.

On le trouve également dans le livre de Judith. Dans ce récit, comme dans celui d’Esther, une femme juive séduit le chef ennemi, le général babylonien Holopherne : elle parvient à se faire inviter au festin qu’il a organisé et, profitant de son ivresse, elle lui tranche la tête. L’armée babylonienne, privée de son chef, bat en retraite et Judith sauve ainsi sa patrie, la Judée, de l’occupation par l’armée de Nabuchodonosor.

Le second thème qui relève de la littérature judéo-hellénistique est celui du roi qui, au début de son règne, hait les Juifs et pense à les anéantir, mais qui, par la suite, . Il se retrouve dans un récit relatif aux Juifs d’Alexandrie (Flavius Josèphe, Contre Apion, II, 52-55) : Ptolémée VII Physcon aurait, au début de son règne, vers 140 avant notre ère, fait conduire les Juifs dans l’hippodrome d’Alexandrie pour les faire piétiner par des éléphants, auparavant enivrés par des boissons alcoolisées. Mais lorsque les Juifs se mirent à prier, les éléphants se tournèrent subitement contre les hommes du roi, dont ils tuèrent un grand nombre. C’est là, selon Flavius Josèphe, « l’origine de la fête qu’avec raison célèbrent, comme on sait, à l’anniversaire de ce jour, les Juifs établis à Alexandrie (…) ».

Ce passage rappelle l’extrait du livre d’Esther où la fête de Pourim trouve également son origine dans le renversement d’une situation catastrophique pour les Juifs : dans les deux cas, le massacre programmé pour les Juifs se retourna contre ceux qui voulaient les anéantir.

On retrouve encore ce thème dans les deux premiers livres des Macchabées (2). En 161 avant notre ère, le roi de Syrie Démétrios envoya en Judée son général Nicanor pour combattre Judas Macchabée et incendier le Temple de Jérusalem. Mais en dépit de la supériorité numérique de l’armée syrienne, celle-ci fut vaincue par la petite troupe juive.
Selon le livre des Macchabées, le peuple fut en grande liesse et on célébra ce jour comme un grand jour d’allégresse. On décida de célébrer ce jour-là chaque année le treize d’Adar. Et le Livre II de préciser que le treizième jour du mois d’Adar est « la veille du Jour de Mardochée ». Cette coïncidence chronologique mérite d’être relevée.

Ce même livre en contient une autre, tout aussi intéressante. Il se termine, en effet, par l’évocation du décret par lequel les Juifs instituèrent la fête de leur victoire sur Nicanor. de même que le livre d’Esther s’achève sur l’institution de la fête de Pourim.

La partie finale de chacun de ces deux ouvrages pourrait ainsi laisser croire qu’ils ont été composés pour expliquer l’origine de ces fêtes.

Ainsi donc, il semble bien qu’au moins jusqu’au milieu du lle siècle avant notre ère (quand Jason de Cyrène composa le Livre li des Macchabées) ou peut-être même jusque vers 60 avant notre ère (lorsque fut rédigée la version abrégée, la seule qui nous soit parvenue), les Juifs de Judée célébraient le 14 d’Adar une fête appelée non “Pourim”, mais “Jour de Mordechaï”.

Même si on admet que l’onomastique babylonienne avait eu encore cours au lle siècle avant notre ère, le choix du nom de Mordechaï pour désigner la fête du 14 d’Adar ne semble pas être le fait du hasard. Je crois, au contraire, que le rapprochement avec Mardouk prend tout son sens, surtout si on se réfère à la fête de ce dieu protecteur de Babylone, qui était célébré le premier jour de l’an babylonien, vers le 15 mars, au tout début du printemps. Or cette date correspond approximativement à celle de la fête de Mordechaï, de Pourim.

La célébration de la fête du nouvel an babylonien commençait par de longues lamentations, par des hymnes pour pleurer la mort de la nature, symbolisée par Mardouk, créateur de l’univers. Soudain, à ces hymnes de lamentations et à ces plaintes de désolation succédaient, sans transition, des hymnes de joie qui célébraient le renouveau de la nature, la libération triomphante de la vie : c’était le retour de Mardouk, après sa lutte victorieuse contre le chaos.

Ces faits étaient célébrés par une grande procession triomphale qui conduisait des statues articulées de Mardouk, accompagné des autres dieux, dans un cortège vers son temple. Sa victoire était alors célébrée par un grand banquet. Entretemps était mimée une sorte de drame sacré qui faisait revivre les différents épisodes de la vie de Mardouk, après quoi le dieu était conduit à la « chambre du lit » pour l’hiérogamie, le mariage sacré avec la déesse Ishtar.

Enfin, au cours de ces fêtes qui marquaient le début de l’an, Mardouk et les autres dieux devaient fixer les destinées (pourim) des hommes pour l’année à venir.

Ainsi, plusieurs étapes de la fête du nouvel an babylonien se retrouvent dans la célébration de Pourim et dans le livre d’Esther qui y était lié :

  • le choix de la date : vers le 15 mars, à l’approche de l’équinoxe de printemps ;
  • les noms des divinités babyloniennes Mardouk et Ishtar qui apparaissent sous des formes hébraïsées ;
  • le jeûne d’Esther et des Juifs qui craignaient de mourir sous les coups des Perses rappelle les lamentations des Babyloniens à cause du sommeil de la nature et de la mort de Mardouk ;
  • la joie, l’allégresse et les festins qui célèbrent, d’un côté, le retour de Mardouk et le réveil de la nature et, de l’autre côté, la victoire des Juifs qui ont échappé à la mort que leur préparaient les Perse
  • mimes et représentations scéniques de l’épopée de Mardouk se retrouvent dans les « Purimspiele » ;
  • enfin, la fixation des destinées des hommes par les divinités babyloniennes fait penser au tirage au sort – pourim – fixé, au début de l’année, dans l’empire perse en présence d’Aman.

Les nombreux Juifs qui avaient été déportés à Babylone ne pouvaient ignorer avec quel faste leurs voisins babyloniens célébraient le nouvel an. On peut imaginer que certains d’entre eux aient voulu fêter cet événement à leur manière en mettant sur pied un psychodrame où l’acteur principal ne serait plus le Babylonien Mardouk, mais le Juif Mordechaï, d’où l’allusion au Jour de Mordechaï dans le Deuxième Livre des Macchabées.

Dans le livre d’Esther, toute la partie où intervient Mordechaï semble avoir été un pastiche de la fête babylonienne de Mardouk, qu’il tournait en quelque sorte en dérision :

  • lorsque Mardouk était le prototype du dieu païen, son quasi homonyme Mordechaï, lui, apparait, tout au contraire, comme le symbole de la résistance irréductible de l’esprit juif face au paganisme ambiant, il est même le seul sujet du roi à refuser de se prosterner devant Aman. Il se promène à travers la ville revêtu d’un vêtement royal, monté sur un cheval appartenant au roi et conduit par le vizir en personne, de même que Mardouk était conduit en procession dans la ville ;
  • tout comme le dieu avait remporté une lutte contre le chaos, Mordechaï sortit vainqueur du conflit qui l’opposait à Aman ;
  • c’est ce dernier qui, sur ordre du roi, fut pendu à la potence même qu’il avait érigée pour le « résistant » juif ;
  • ce furent les ordres donnés par Mordechaï
 qui furent suivis dans l’empire perse ; ainsi, les gouverneurs des provinces durent-ils non seulement renoncer aux persécutions qu’Aman avait prévues pour les Juifs, mais encore permettre à ces derniers d’attaquer leurs ennemis.

Enfin, comme l’écrit l’auteur du livre d’Esther (9.22) : « l’affliction s’était changée en réjouissance et le deuil en jour de fête », exactement comme le retour de Mardouk avait métamorphosé les lamentations des Babyloniens en cris d’allégresse.

Le thème du renversement de situation se retrouve, nous l’avons vu, dans d’autres récits juifs : Judith et Holopherne, Judas Macchabée et Nicanor, les Juifs d’Alexandrie et les éléphants do Ptolémée Physcon. Mais dans chacun de ces cas, le renversement se produit avec l’aide de Dieu.

Parcontre, dans Le livre d’Esther, Dieu n’intervient jamais. L’absence totale du nom de Dieu dans cet écrit pourrait précisément s’expliquer par le fait que les Juifs auraient trouvé inconvenant de mêler le nom divin à une fête, si récemment encore, purement païenne.
C’est peut-être même pour camoufler tout ce substrat païen qu’a été rédigé le livre d’Esther.

Les Juifs auraient, par ailleurs, manifesté ainsi qu’ils étalent prêts à se prendre en charge pour assurer, sinon un salut mythique, du moins leur survie dans le monde souvent hostile que constituait le royaume des Séleucides.

À ce seul égard, Pourim apparaît comme récupérée par le Judaïsme religieux qui, s’il n’ose jamais mêler directement Dieu à cette singulière histoire, s’empressa néanmoins d’ouvrir les portes de ses synagogues à la célébration de cette fête.

Esther et Mordechaï par Aert de Gelder, 1685.

Le personnage d’Esther me paraît, lui aussi, assez singulier. Certes, c’est elle qui tient un rôle de tout premier plan, mais il n’empêche que Mordechaï joue un rôle tout aussi important. Un passage du Rouleau d’Esther semble même trahir la période où Mordechaï était à l’avant-scène : c’est lui qui aurait donné les ordres concernant Pourim (9.20-23), mais, dans le même chapitre, lorsque l’auteur évoque ces ordres, il écrit : « comme les avaient établis Mardochée le Juif et la reine Esther » (9.31). Ainsi donc, ces passages font apparaître comme une hésitation concernant le personnage qui devrait occuper le devant de la scène. À en croire le livre II des Macchabées, il semble bien qu’au moins jusqu’en 161, les Juifs célèbrent le jour dit de Mordechaï.

Si, finalement, le nom d’Esther supplanta celui de Mordechaï dans le titre du livre où est consignée la version écrite de Pourim, c’est, selon moi, parce que son rédacteur anonyme était tenu de soumettre son texte à deux sortes d’exigences, malaisées à concilier : le respect des valeurs traditionnelles incarné par Mordechaï et la nécessité d’intéresser et de captiver ses lecteurs en leur racontant une histoire passionnante où l’audace et l’imagination, plus aisément attribuables à une jeune lemme séduisante devaient avoir leur part. Au substrat idéologique – la volonté de faire pièce à des dieux païens sans s’attirer pour autant les foudres des autorités civiles et religieuses – s’ajoutaient donc les nécessités d’une rédaction anecdotique : le « miracle » de Pourim, sur le plan littéraire, c’est la combinaison habile, sinon harmonieusement équilibrée, de ces deux éléments, qui sont aussi les principaux ingrédients de cette fête.

Le paradoxe est que l’auteur du livre d’Esther a célébré les mérites exceptionnels d’une jeune Juive qui, fût-ce malgré elle, avait épousé un non-Juif et qui, grâce à ce « mariage mixte » a réussi à sauver son peuple d’un véritable génocide. L’hommage, peut-être involontaire, mais insistant et appuyé, rendu au conjoint juif d’un tel mariage est, à ma connaissance, une «première » qui, jusqu’ici, n’a trouvé aucune suite dans la liste, pourtant longue, des héros et héroïnes de l’histoire juive véhiculée par la tradition.

Ses origines païennes, son caractère laïque et sa justification, au moins implicite, d’un hymen si peu conformiste, confèrent à Pourim une originalité que la tradition juive véhicule depuis plus de deux millénaires.

La popularité de cette fête ne s’est, en tout cas, jamais démentie, le Talmud lui-même lui rendant le plus grand hommage dont ses auteurs étalent capables : à l’en croire, Pourim est l’unique fête juive qui survivra à toutes les vicissitudes de l’histoire et qui, seule, subsistera après l’avènement du Messie.

Ce qui n’empêche que, selon les époques et les pays, la célébration de Pourim s’est très diversement colorée. Ainsi en Italie, dès le XVle siècle, sous l’influence du Carnaval qui, tout comme Pourim, concorde avec la première éclosion du printemps, les Juifs prennent-ils l’habitude de se déguiser, les hommes mettant des vêtements féminins et vice-versa.

On connait l’importance des déguisements dans toutes les fêtes païennes à rituel agraire qui saluent, vers fin février, début mars, la mort de l’hiver et le réveil de la nature, le déguisement étant l’occasion idéale de participer à l’inversion et au renversement. Le travesti peut changer de sexe, mais aussi de classe sociale, comme Mordechaï qui avait revêtu un costume royal. Dans notre analyse du livre d’Esther, nous avons souligné les nombreux renversements qu’il contient.

Dans les communautés d’Europe centrale et orientale, qui avalient souvent été victimes de persécutions, Pourim donna lieu à des représentations scéniques. Au cours de ces Purimspiele, les Juif pouvaient, tout en parodiant la persécution de leurs « ancêtres » dans l’empire perse et leur sauvetage par la reine Esther, se défouler et exprimer l’agressivité qu’ils étaient constamment obligés de contenir.

 

Pourrim chez les Loubavitch © Elie Gross

Car, comme le Carnaval, Pourim permet l’expression du désordre et de la violence, pour autant qu’elle soit canalisée par les autorités civiles et religieuses.

Comme au temps d’Esther, Pourim s’accompagne encore « de festins et de réjouissances » (IX, 17.19), arrosés de nombreuses boissons adloyada « jusqu’à ce qu’on ne puisse plus voir la différence entre béni soit Mordechaï et maudit soit Aman (…) Pas plus que les Juifs de Perse, on n’oublie d’« envoyer des cadeaux à son prochain » (IX, 19) et, aux enfants, des haman­taschen (des pochettes d’Aman), gâteaux triangulaires (comme les oreilles d’Aman) remplis de graines de pavots ou d’autres douceurs qu’on ne peut connaître avant de les déguster, car on ne peut savoir à l’avance quel sera son sortpour »).

Les enfants participent d’ailleurs activement à la fête et même à l’office de la synagogue, puisqu’au cours de la lecture de la Megillat Esther, ils doivent, chaque fois qu’est prononcé le nom d’Aman, agiter des crécelles et laper du pied, tout comme, dans la Rome primitive, au début du printemps, des prêtres-danseurs frappaient bruyamment le sol de leurs pieds et tapaient sur leurs boucliers avec leurs lances.

Ainsi, les fêtes de la fin de l’hiver et du début du printemps sont-elles une constante dans l’histoire de l’humanité, depuis la lointaine Babylone jusqu’aux carnavals d’aujourd’hui. Les Juifs y participent à leur manière en lui attribuant une valeur historique.

Imaginé à partir d’un modèle païen, aussitôt transposé dans une vision particulariste de l’histoire Juive, Pourim a su conserver, à travers les siècles, une inaltérable et contagieuse jeunesse.

(1) Esther, III, 8 : Tous les passages du livre d’Esther repris dans cet article sont empruntés à la traduction de F. MICHAELI parue dans la Bibliothèque de la Pléiade.

(2) I Macc. 7, 43-48 et II Macc. 15,25-36. Les traduction reprises ici sont dues à A. GUILLAUMONT dans la Bibliothèque de la Pléiade.

(3) À propos de “et la reine Esther”, le traducteur F. MICHAELI écrit, en note, “c’est peut-être une addition au texte.

Thérèse Liebmann

Quelles suites donner au procès Mawda ? Rencontre avec Selma Benkhelifa et Benoit Van Keirsbilck

Afin de respecter les mesures sanitaires, cette rencontre aura lieu en visioconférence. Elle sera diffusée sur Zoom via le lien suivant : 
Pour rejoindre la conférence, il vous suffit de vous connecter sur Zoom et d’entrer votre adresse mail.
Vous pouvez poser des questions via l’onglet « Q. et R. » de votre fenêtre Zoom.
Les modérateur·trices tenteront de poser un maximum des questions du public à Selma Benkhelifa et Benoit Van Keisrbilck
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Le procès de la mort de Mawda Shawri s’est terminé le 12 février. Le policier a été condamné à un an avec sursis, beaucoup moins lourdement donc que le présumé chauffeur de la camionnette. A aucun moment, la politique d’immigration qui mène à de tels drames n’a été remise en question. A aucun moment, l’attitude vis-à-vis de la famille, empreinte d’un racisme structurel, n’a été désavouée.

Il est maintenant question d’une commission d’enquête parlementaire. DEI-Belgique (Défense des Enfants International) a décidé de ne pas attendre et porte plainte contre l’état belge.

Nous reviendrons sur ce procès avec Selma Benkhelifa, l’avocate de la famille Shawri, et examinerons avec Benoit Van Keisrbilck, directeur de DEI, les manquements qui mènent cette organisation à porter plainte.

Participants : Selma Benkhelifa, avocate, faisant partie du réseau PROGRESS Lawyers Network depuis 2001. Spécialisée en droit des étrangers, cette avocate s’est illustrée notamment dans la défense de grévistes de la faim afghans, kurdes et iraniens et des occupants de l’Eglise Saint-Boniface à Bruxelles. Selma Benkhelifa a reçu le prix Kirschen du Barreau de Bruxelles en 2004.

Benoit Van Keirsbilck, directeur de Défense des enfants International (DEI) Belgique. Il est actif au sein du Centre interdisciplinaire des droits de l’enfant (CIDE) qui organise des formations académiques et des recherches, et est le rédacteur en chef du Journal du droit des jeunes (Belgique). Il a récemment été élu membre du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies.

Lire le compte-rendu du procès par Françoise Nice, journaliste.

Voir la rencontre avec rencontré Benoit Van Keirsbilck et Jacques Fierens, avocat, sur la procédure contre l’état belge sur DEI

[Culture] Au cœur de l’Emprie russe, entre paix trompeuse et révolution

Schalom Asch © Library of Congress Prints and Photographs Division, New York World-Telegram and the Sun Newspaper Photograph Collection. 

Au cœur de l’Emprie russe, entre paix trompeuse et révolution avec Schalom Asch, écrivain yiddish

par Tessa Parzenczewski

 

Publié entre 1929 et 1931, Avant le Déluge, une extraordinaire trilogie, vient d’être réédité.  Pétersburg , VarsovieMoscou , autant d’étapes parcourues par Zakhari Mirkin, le personnage principal dont la trajectoire épouse toutes les convulsions, tous les bouleversements qui secouent l’empire russe de 1910 à 1920. Dans sa préface à la première édition, Stefan Zweig note “C’est dans le cœur juif que Schalom Asch entend le mieux battre le cœur du monde”, mais il écrit aussi “que c’est véritablement Schalom Asch qui le premier installa le yiddish au sein de la littérature universelle”.

Zakhari Mirkin sera le fil conducteur de cette épopée, une véritable fresque,  où au cœur du monde slave, se détachent les communautés juives, dans leurs extrêmes diversités, des richissimes hommes d’affaires assimilés, à la judéité quasi effacée, comme le père de Zakhari, Gabriel Khaïmovitch  Mirkin, ou le brillant avocat Halperine, et à Varsovie, la famille Hurwitz, autour de la quelle se rassemblent ceux qui veulent lutter contre l’obscurantisme, s’ouvrir au monde et le changer. Zakhari accomplira un long chemin périlleux, des palais somptueux de Pétersburg, aux cours misérables de Varsovie. Ignorant tout du judaïsme, il ira à la découverte du monde juif, de sa langue, de ses rites. Il rejoindra le foyer des Hurwitz, où le père instituteur et sa femme Rachel-Léa, incarnent une sorte de fraternité chaleureuse où le shabbath, tous entonnent des chants révolutionnaires. Révolté contre son monde d’avant, Mirkin se cherche, se questionne. Aucun des personnages de Schalom Asch n’est simpliste. Tous recèlent une complexité, des contradictions, et c’est là la force de cet écrivain, faire cohabiter l’intensité des vies intérieures avec le vent violent de l’Histoire. Soucieux de cohérence, ennemi des compromis, Mirkin renonce à l’aide paternelle et connaîtra lui aussi la faim. Car ce qui le sépare de ses nouveaux compagnons, c’est l’urgence de la survie, loin des discours théoriques sur la révolution. Il se donnera comme but de contribuer à amener les masses juives dans le mouvement libérateur, avec le rêve de les arracher à leurs ateliers miséreux, de les transformer en ouvriers dans les nouvelles usines textiles de Lodz. Cela restera un rêve.

La guerre de 1914, les grèves et les manifestations, la répression féroce, l’auteur les évoque dans des passages où le réalisme côtoie le lyrisme, dans une écriture qui happe le lecteur,  le submerge, comme dans ce défilé du 1ermai à Varsovie: “La joie rayonnait sur les visages, les yeux brillaient, les bras se dressaient. La foule avançait, franchissait des frontières invisibles, pénétrait dans un nouvel univers, où elle se libérait, s’affranchissait des entraves qui la tenaient naguère prisonnière des tsars et des tyrans, pareille à un fleuve libéré des glaces qui coule paisiblement dans son lit à travers  champs et plaines”.

Et lors de la révolution de Février à Pétersbourg: “Tous les jours de février le soleil brilla dans le ciel de Pétersbourg. Il pouvait bien neiger, les ouragans pouvaient bien s’abattre sur la terre entière, le soleil brillait de tout son éclat quand les hommes libérés de leurs chaînes parcouraient les rues, avec le sentiment  de ne jamais toucher le sol. Tout flambait rouge: rouge sur la neige blanche, rouge sur la masse noire des hommes, bannières rouges précédant les défilés enneigés. Rouge aux revers des vestes et des manteaux, rouges les brassards autour des manches. La neige tamisait cette débauche de rouge. Blanche la terre, rouges les hommes”.

Dernière étape: Moscou. La guerre dans les rues. Les Bolcheviks rassemblés dans le palais du gouverneur et des hommes d’affaires et des aristocrates, dont le père de Mirkin et l’avocat Halpérine à l’hôtel Métropole. Asch se livre alors à des descriptions féroces d’une société au bord de l’abîme, avec en finale, surgissant des sous-sols, la horde des domestiques  criant vengeance.

Zakhari a rejoint la révolution, mais toujours en proie au doute: “Il lui semblait que tout cela n’était qu’un rêve, qu’un mirage: lui, Mirkin, servant une mitrailleuse placée dans une lucarne ouverte sur la place du Théâtre à Moscou? Comment en était-il arrivé là? (…) Ce sentiment d’impuissance physique et en lui ce tumulte, ce bouillonnement! C’était cette fureur, ce cri de douleur face à l’innocence violée, face à tous ces hommes massacrés, traînés comme des bêtes à l’abattoir, c’était cela qui l’avait mené à Moscou, jusqu’aux portes du palais du gouverneur. (…) Il cherchait à clarifier sa propre démarche, à la justifier. Il fallait remonter dans sa mémoire, pas à pas tout ce chemin sanglant parcouru depuis que la guerre avait éclaté pour essayer de comprendre ce qu’il faisait là, dans la grisaille de l’aube, sur un toit de Moscou, au pied d’une mitrailleuse”.

Plus tard, la guerre civile. Des pogroms encore. Et puis les caves de la Loubianka déjà…  Parfois Shalom Asch s’attarde à des descriptions de la nature, comme hors temps. Un univers éminemment romanesque aussi, où ne manquent pas les épisodes amoureux, jamais simples. Et surtout,  quel plaisir de lire! Dans une remarquable préface, Rachel Ertel évoque toute l’œuvre prolifique de Schalom Asch (1880-1957), du théâtre, des nouvelles, des romans, du shtetl à New York.

 

Avant le déluge

Pétersbourg. Préface de Stefan Zweig. Traduit de l’allemand par Alexandre Vialatte. Archipoche. 420 p., 8,95 €

Varsovie. Préface et notice d’Henri Raczymov. Traduit du yiddish par Aby Wieviorka et Henri Raczymov Archipoche. 415 p., 8,95 €

Moscou. Traduit du yiddish et préfacé par Rachel Ertel. Archipoche. 562 p., 8,95 €

[Visioconférence] Entretien avec Jérôme Segal – Auteur de L’Armoire

Afin de respecter les mesures sanitaires, cette rencontre aura lieu en visioconférence. Elle sera diffusée sur Zoom via le lien suivant : 
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Vous pouvez poser des questions via l’onglet « Q. et R. » de votre fenêtre Zoom.
Les modérateur·trices tenteront de poser un maximum des questions du public à Jérôme Segal.

Sur quatre générations, à mi-chemin de l’histoire et de la littérature, Jérôme Segal cherche ses racines en tirant les fils d’une enquête quasi policière.

On découvre ainsi les arrière-grands-parents ayant fait fortune dans un pays défunt, la Galicie de l’empire austro-hongrois, et qui, fuyant la Première Guerre mondiale, se retrouvent à Vienne sans bien sûr se mêler à la pauvreté des masses prolétaires juives; le grand-père, que «l’Histoire avec sa grande hache» oblige à fuir son pays en mai 1938, et le château de Schwadorf où il a vécu, avant d’être interné au stade de Colombes près de Paris; les parents, militants communistes dans les années 1970, qui participent à Saint-Quentin-en-Yvelines à l’utopie d’une vie nouvelle, bientôt ravagée par l’islamisme… et une armoire qui constitue le pivot entre les chapitres. La quatrième génération est celle de l’auteur lui-même, qui décide en 2004 de faire le chemin inverse de celui de son grand-père, quittant la France pour s’installer à Vienne où le passé de sa famille se fait de plus en plus présent.

Dans ce texte à la mesure du monde, l’auteur, devenu citoyen autrichien, en apportant son grain de sel dans la  conversation entre les vivants et les morts, donne à l’indifférence de l’Histoire le don du concret et de la véracité. La littérature devient, pour reprendre une expression de Claude Lanzmann, une fiction du réel.

Après la fin du procès sur la mort de Mawda : Questions autour du jugement de Mons

© Photo : Karmakolle

Le tribunal correctionnel de Mons a rendu son jugement sur l’affaire Mawda le vendredi 12 février. Françoise Nice, journaliste, était sur place. Elle nous livre son compte-rendu.

Cinquante pages à lire et traduire en sorani, une longue après-midi dans la petite salle où se sont retrouvés les parents de Mawda, parties civiles, et les trois prévenus, le policier et les deux jeunes Irakiens présumés chauffeur et convoyeur de la camionnette boxer Peugeot. Une longue après-midi, et quelques heures de plus, pour analyser ce jugement.

Vendredi, début d’après-midi : devant le Palais de justice, les militants des différents comités de soutien à Mawda sont là. Quelques militants du PTB et de la Gauche anticapitaliste sont là avec banderoles, ce qui choque profondément d’autres activistes. Personnellement, ce n’est pas leur présence qui me gêne, mais l’absence d’autres formations et militants progressistes. Car au-delà de la mort d’une petite fille tuée par une balle policière, tout le procès pose d’autres questions, auxquelles la justice n’a pas répondu : le traitement imprégné de racisme structurel, « le climat délétère, raciste et déshumanisant dont nos clients ont été victimes » … « il faut aussi oser parler de racisme. Si ce n’étaient pas des migrants, jamais on aurait osé les traiter comme ça » (Selma Benkhelifa, l’avocate de la famille, 23/11/20).

Mais le jugement le précise d’emblée : « Aussi légitimes que leurs interrogations puissent être, il n’appartient pas au tribunal de se prononcer sur ces éléments dès lors qu’ils dépassent l’ordonnance de la saisine qui ne concerne que le comportement des trois prévenus lors de la course-poursuite du 17 mai ».

Les faits rien que les faits, donc.

Selma Benkhelifa, avocate de la famille Shawri © Photo : Françoise Nice

Le jugement rappelle la chronologie de la course-poursuite, les échanges radio indirects entre les polices de Namur et de Mons, le fait que le policer a oublié sa propre radio et écoute via celle de son collègue au volant du véhicule Volvo qui se lance à 2h01 à la poursuite de la camionnette. Une minute trente plus tard, le coup de feu est parti. À 2h03 :17 secondes, la camionnette quitte l’autoroute pour s’immobiliser sur l’aire du bois du Gard près de Maisières. A 2h05 :04, le père de Mawda crie « ambulance, ambulance ». Les secours arrivent à 2h15, la camionnette est encerclée par les véhicules de police, une vingtaine de personnes sont assises par terre. Vers 2h20 Jacinto V. prévient le commissaire qu’il a fait usage de son arme à feu. Mais l’équipe d’enquêteurs envoyée sur place ne l’apprendra que 40 minutes plus tard. Information qui ne sera pas révélée non plus aux urgentistes, le médecin légiste Dewaele (qui ne se rend pas sur place) exclut l’usage d’une arme à feu. L’info tourne en boucle entre les urgentistes, les policiers, et malgré l’état de la victime, « un ambulancier voit un trou à l’avant et à l’arrière du crâne mais ne voit pas de trace d’entrée d’un projectile ». Un autre ambulancier dit qu’on leur a parlé d’enfant jeté par la fenêtre du véhicule. A 2h32, le 100 annonce le décès de Mawda. La fillette est déjà décédée à son arrivée au CHU de Jolimont et il n’y a donc pas d’examen approfondi. Le pédiatre a précisé que personne ne lui a parlé de coup de feu et qu’il a constaté une plaie assez profonde à droite de la narine.

Ce long récit détaillé est atroce et tant Phrast, la mère de Mawda, que Shamdin Chawri, le papa, s’essuient les yeux. Cela ne peut qu’être insoutenable. Dans la salle des pas perdus, une amie garde le petit frère né après cette tragédie. Le bébé dort dans sa poussette. Les journalistes et activistes admis au Palais de justice suivent l’audience par écran interposé. Il y a de nombreux policiers. Ils ont silencieux aussi. L’atmosphère est lourde, grave.
Le jugement ne reprend aucun élément du récit des parents. Rien sur la policière qui a tiré Phrast par les cheveux pour l’empêcher de monter dans l’ambulance avec sa fille, rien sur l’absence de toute aide psychologique et le fait que les parents et leur fils apprendront la mort de la fillette des heures plus tard, gardés au cachot toute la journée du 18 jusque vers minuit.

Phrast Chawri, la mère de Mawda © Photo : Françoise Nice

La présidente poursuit sa lecture. Le jugement épingle les problèmes de communication radio, indirecte ou non enregistrée à cause d’un problème technique. Au passage on note les défaillances de l’équipement de communication, des « petites » défaillances ou fautes humaines — le policier auteur du tir a oublié sa radio, mais il avait son pistolet, deux chargeurs avec 7 et 17 balles — qui aboutiront à ce tir fatal, à ce qu’il dise n’avoir pas entendu les consignes répétées par un collègue namurois quant à la présence d’enfants dans une camionnette de migrants et demandant de « calmer le jeu ». Il a pu répéter lors du procès « je ne savais pas, si j’avais su qu’il y avait un enfant, jamais je n’aurais sorti mon arme, pas même de son étui » (23/11).

Des éléments restent flous, mais on mesure le mélange de cafouillages, de pannes techniques, de petites négligences, de mépris ou d’hostilité pour ces 27 migrants clandestins qui a entraîné un début d’enquête aussi hasardeux que le tir du policier.
Quant à l’argumentation. Le jugement charge Del, le chauffeur présumé. Qui a toujours nié être le pilote de la camionnette, reconnaissant uniquement l’avoir manipulée pour une manœuvre sur une aire de parking. Lors de l’instruction d’audience, ses propos n’étaient pas convaincants. Il est le seul à avoir entendu plusieurs coups de feu, il n’a pas répondu vraiment aux questions accusatrices du procureur. Mais c’est son droit. Ses avocats Thomas Gillis et Dimitri de Beco ont souligné qu’à part un témoin, personne ne l’a reconnu. Et que la présence de son ADN sur un mégot de cigarette et un foulard ne suffisent pas pour l’accuser. Les juges sont d’un autre avis. Del a été condamné à Dunkerque en 2017, il a reconnu avoir aidé à faire monter des migrants dans des camions. A ces mots Del perd son calme ; dans la salle des pas perdus, des sympathisants l’applaudissent. La présidente lui dit « calmez-vous » et sermonne les trublions. Elle suspend la séance pour dix minutes.

© Photo : Françoise Nice

En résumé, pour la justice montoise, les préventions d’entrave méchante à la circulation et de rébellion armée sont établies. Et « il n’y a pas le moindre doute raisonnable que Del ne soit pas le chauffeur ». Et que « La mort de Mawda est en lien causal avec l’entrave méchante à la circulation » qui lui est imputée. Ce sont des conclusions tout à l’opposé des plaidoiries de Maître Gillis et de Beco qui avaient démontré l’absence de preuves ou leur fragilité et demandé son acquittement. Mais pourquoi 4 ans et non 10 comme demandé par le procureur ? Je ne sais pas. Fallait-il garder une certaine proportionnalité par décence avec la peine d’un an avec sursis décidée pour le policier ? Est-ce parce Del est aussi jugé à Liège pour la même affaire, mais sous le chef de trafic d’êtres humains et que là, l’avocate générale a demandé 5 ans ? Dans ses motivations finales, la présidente montoise souligne que malgré son état de récidive, son absence de conscience, il a été tenu compte de son jeune âge (18 ans lors des faits) et de ses conditions de vie (de refugié irakien). 4 ans ferme, parce que récidiviste, il n’a donc pas droit au sursis. Del est en prison depuis 30 mois.

Pour Dilman, le donneur d’ordre et convoyeur présumé, le tribunal n’a pas pu établir sa responsabilité et n’en fait pas un co-auteur de la mort de Mawda. Tout en étant convaincu de son rôle dans l’achat de la camionnette a à Liège, notamment par ses post sur sa page Facebook, « le tribunal constate avec la défense que le témoin anonyme pouvant constituer une preuve n’est pas suffisant ». En l’absence d’autres éléments probants, il ne peut être tenu responsable d’entrave méchante à la circulation et de rébellion armée, ni même d’entente concertée avec le chauffeur. A la sortie du tribunal, son avocat Maître Discepoli s’est dit satisfait, tout en soulignant que l’affaire est aussi jugée à Liège « dans un imbroglio belge ». Dilman, en prison depuis deux ans et demi n’est donc pas encore innocenté. Et un appel est toujours possible.

Un an avec sursis pour le policier

Oui, le policier est coupable. Le jugement donne corps à une version, celle du coup de volant à gauche donné par la camionnette, suivi d’un coup de volant à gauche du co-pilote de Jacinto. Ce double déport l’a déstabilisé et il a tiré par crispation. Son coup de feu est accidentel. IL ne s’agit donc pas d’un tir volontaire, le jugement rejette comme non fondé l’argument des parties civiles qui demandaient la requalification de l’homicide involontaire en homicide volontaire ou en coups et blessures ayant entrainé la mort sans intention de la donner. Mais le jugement reconnait une faute, celle d’avoir chambré son arme et tiré, recouru à un tir que tous les autres policiers ont déconseillé. Pourquoi ? parce qu’en regard de l’article 37 de la loi sur la police, le policier ne peut recourir à son arme que s’il n’y a pas d’autres moyens et pour autant que le recours à l’arme soit proportionnel à l’objectif poursuivi, ici, arrêter la camionnette. Plusieurs fois ses collègues de Namur ont dit de calmer le jeu, de mettre en place un autre moyen comme l’installation d’un barrage routier. Pour le tribunal, quand de surcroît Jacinto souligne son manque de formation, cela aurait dû être une raison supplémentaire pour ne pas « essayer quelque chose » comme il l’a expliqué, parce qu’il se sentait menacé. « La faute est établie sans doute raisonnable, avec la mort de la victime pour conséquence ». Le policier risquait une peine de trois mois à deux ans maximums et 8000 euros d’amende. Son avocat Maître Kennes demandait l’acquittement ou une suspension du prononcé. Pour le tribunal, « celle-ci ne serait pas de nature suffisante à la réflexion, avec le risque de minimiser voire de banaliser l’acte ». Mais parce que Jacinto a exprimé des regrets sincères et qu’il n’a pas de condamnations antérieures, la juge lui accorde un sursis probatoire de trois ans. Il est condamné à une amende de 400 euros.

Que retenir de tout cela ?

A aucun moment le témoignage des parents n’a été retenu. Il n’y a rien dans le jugement qui évoque la façon déshumanisante dont ils ont été traités. La justice n’a pas accordé foi à leur version (prononcée séparément) d’un coup de feu sur la camionnette alors qu’elle était déjà à l‘arrêt, ni au fait que le père a déclaré à l’audience d’instruction avoir vu le policier dans les yeux.

Shamdin Chawri, le père de Mawda. © Photo : Françoise Nice

Il reste du flou sur ce qui s’est passé et dans a camionnette et dans les premières heures de l’enquête, avec des mensonges et des négligences des policiers et des membres du parquet. L’enquête du Comité P a été menée de manière pas vraiment consistante. Les policiers se sont revus juste après l’enterrement de la victime et ont conclu à une « opération réussie ». Enterrement qui a été un moment prévu le lendemain des faits, dans le carré des indigents à Mons. Vite, très vite. Mawda a été inhumée le 30 mai au cimetière d’Evere avec plusieurs centaines de personnes vêtues de blanc, choquées par cet acte de violence policière, une catastrophe rendue possible par les opérations Médusa décidées par le gouvernement Michel et son ministre de l’Intérieur de l’époque Jan Jambon.

Tout est dit ?

Au sortir du tribunal, vers 19 heures, les parents ne disaient rien, haussaient les épaules dans une réaction d’impuissance. Je n’ai pas osé les questionner. Les autres journalistes ne sont pas non plus allés vers eux. Leur situation devait être difficile, d’autant plus embarrassante que le secrétaire d’état à l’asile et à la migration Sammy Mahdi avait rendu public, le matin-même sur les ondes de la RTBF radio, sa décision discrétionnaire prise en décembre de leur accorder un droit de séjour illimité en Belgique pour qu’ils puissent faire leur deuil de manière apaisée.

Dans le soir du 13 février, Beatrice Delvaux écrit : « Le geste de Sammy Mahdi est le premier vraiment digne posé par nos autorités dans cette affaire ». « Deux ans et demi après les faits, les parents de Mawda sont enfin considérés comme les victimes : victimes de ces guerres qui les ont forcés à quitter leur pays, victimes de passeurs qui leur ont extorqué leur argent et les ont mis en danger de mort à de multiples reprises, victime de la police belge lancée dans une poursuite qu’elle n’était pas capable de maîtriser, victimes des ratés de la politique de migration européenne ». Tout est dit ? Non. Pour l’avocate de la famille, « toutes les responsabilités de l’Etat ont été éludées ».
Del et Dilman pourraient encre être condamnés à Liège dans le volet « trafic d‘êtres humains ».

L’avocat du policer fera-t-il appel ? son client a l’impression de ne pas avoir été entendu et d’voir été abandonné par l’Etat belge. Jacinto va-t-il pouvoir reprendre du service comme s’il ne s’était rien passé ? Il a exprimé ses regrets, affirmé que sa vie a basculé depuis cette nuit de mai 2018 : va -t-il changer d’affectation voire de métier ? on ne sait pas ce qu’il a fait dans les heures précédant sa brutale, rapide et fatale intervention dans la course-poursuite ? on sait juste qu’il n’avait pas pris d’alcool. Dans quel état était ce policier envoyé en intervention vers 2 heures du matin ?

Plus largement, quelle sera la pédagogie de ce jugement auprès des policiers ? Les opérations « Médusa » de traque de migrants sur les routes vont -elles être maintenues ? repensées ?

Est-ce une bonne justice qui a été rendue ? 4 ans de prison pour le chauffeur présumé et sa conduite dangereuse, 1 an avec sursis pour l’auteur du tir, plusieurs activistes et défenseurs des droits humains y voient un déséquilibre manifeste.

La place est maintenant aux politiques pour voter ou non l’installation d’une commission d’enquête parlementaire. A ce stade, seul le PTB y pense, le député fédéral écolo Simon Moutquin plaide lui pour une nouvelle enquête du comité P, un député socialiste flamand compte bien interpeler le gouvernement, de même que François De Smet (Défi) sur l’aspect plus global des voies migratoires. Au Parti socialiste, la discussion est en cours. La pétition lancée par le comité Justice pour Mawda a été signée par plus de cinquante associations, dont l’UPJB, et plus de 1500 personnes. Sur le plan judiciaire encore, DEI, Défense des enfants international s’apprête à déposer plainte contre l’Etat belge pour les fautes commises à l’égards des mineurs d’âge qui étaient présents dans la camionnette.
Donner des papiers à la famille de Mawda n’efface pas plus le drame qu’il n’éteint le scandale. Promettre une gestion plus humaine et efficace de frontières à renforcer comme le promet Sammy Madhi n’augure pas d’un apaisement. La question des violences policières sans sanction est suffisamment actuelle que pour que tout soit mis en œuvre pour éviter leur répétition.

Françoise Nice

 

À écouter : Le podcast “Le prévenu que personne n’a entendu”.

Marie-Aurore d’Awans, Pauline Beugnies et Kristin Rogghe préparent un spectacle sur la tragédie de Mawda. Les parents de Mawda sont partie prenante du défi artistique.

Elles ont suivi le procès de Mons, et, choquées par le mépris témoigné par le tribunal de Mons le 10 décembre, en toute fin d’audience, quand le droit à la parole fut quasi refusé aux deux prévenus présumés, chauffeur et convoyeur, elles ont décidé de reconstituer cette scène dans un podcast: “Le prévenu que personne n’a entendu”.

Parce que le droit de tout justiciable à un procès équitable a été quasiment refusé ce jour-là aux deux inculpés, alors que le policier auteur du tir, fils d’immigré portugais devenu belge et maîtrisant le français avait pu longuement s’exprimer et en appeler à l’humanité de la cour. Parole refusée aux deux réfugiés irakiens, prévenus comme le policier, mais enfermés au propre et au figuré dans le rôle de « migrants passeurs donc criminels ».

Boycott des produits israéliens : Lettre ouverte à Eric Dupond-Moretti

Par une circulaire, le Ministre de la Justice français a demandé aux procureurs et présidents de tribunaux de condamner les appels au boycott de produits israéliens, pour cause de « discrimination à l’égard d’une nation ». Parce qu’un peuple entier – le peuple palestinien – est bel et bien « privé de ses droits les plus fondamentaux », un ensemble de personnalités s’élève contre le « mépris » du ministre pour un peuple ghéttoisé et colonisé par Israël ainsi que ceux qui le défendent, alors même que la CEDH a légitimé l’appel au boycott pour des raisons politiques.

Source : Le Blog de Mediapart

 

Monsieur le Ministre de la Justice, 

Vous avez récemment diffusé une circulaire (« dépêche ») à l’attention de tous les procureurs et des présidents de tribunaux, dans laquelle il leur est demandé de condamner les appels au boycott des produits israéliens qui correspondraient à une « provocation à la discrimination à l’égard d’une nation », et cela en dépit de l’arrêt du 11 juin 2020 de la Cour Européenne des Droits de l’homme (CEDH).

Cet arrêt a pourtant clairement légitimé l’appel au boycott d’un État et de ses produits pour des raisons politiques, et a détaillé les raisons de sa légalité, au visa de l’article 10 de la CEDH, en tant que modalité d’expression protestataire, interdisant une restriction de la liberté d’expression dans ce cas. Il a même condamné l’État français à verser plus de 100 000 euros de dommages et intérêts à des militants de Mulhouse qui avaient été sanctionnés en raison de leur appel au boycott d’un régime d’apartheid et des produits qu’il exporte.

Les quelques précautions de rédaction contenues dans votre circulaire (où vous conseillez notamment aux magistrats de « mieux motiver » leurs condamnations) cachent mal le fait que vous revenez à la charge en tentant d’assimiler le boycott d’Israël à de l’antisémitisme, comme le réclament des groupes de pression  pro-israéliens.

Et vous en apportez la preuve en recommandant aux magistrats, dans le paragraphe sur les pénalités, d’obliger les boycotteurs (« sauf comportement réitéré ») à effectuer un « stage Shoah » !

Non content de faire peu de cas de l’indépendance de la magistrature – en vous adressant aux présidents des tribunaux – et des jugements de la CEDH auxquels la France a pourtant l’obligation de se conformer, en tant que membre de l’Union européenne, et a fortiori du Conseil de l’Europe [1], vous venez, Monsieur le Ministre, quand on veut se porter au secours du peuple palestinien sous occupation, colonisé, ghettoïsé, martyrisé, nous parler des persécutions subies par les Juifs ? C’est une démarche absolument abjecte, c’est une insulte.

Vous montrez par là, non seulement votre mépris pour un peuple opprimé, mais aussi pour les femmes et les hommes de conscience qui sont contraints de recourir, comme l’ont fait Gandhi, Martin Luther King ou Mandela, à l’appel au boycott, parce que nos gouvernants n’ont aucun respect pour les résolutions et conventions qu’ils ont signées en matière de droits de l’Homme et de droit international, dès qu’il s’agit d’Israël.

Ignorez-vous par ailleurs qu’il y a de nombreux juifs au sein du mouvement international BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), et parmi eux des enfants et petits-enfants de déportés qui pourraient vous donner quelques leçons en matière de génocide des juifs, y compris par la France, cette France où en 1941 un seul magistrat a refusé de prêter serment de fidélité à Pétain (les magistrats juifs ayant déjà été écartés). Et bien peu de gens ont malheureusement retenu le nom de Paul Didier, quasiment jamais cité dans les hommages qui sont rendus à ceux qui ont résisté à la propagande ambiante.

L’État français est déjà tombé bien bas en inquiétant des personnalités comme Stéphane Hessel, Edgar Morin ou Daniel Mermet pour leurs critiques sur la politique israélienne. S’ils vivaient en France, il en serait sans doute de même pour Noam Chomsky, Norman Finkielstein, Ken Loach, Roger Waters, Desmond Tutu, Ronnie Kasrils et bien d’autres, qui appellent au boycott d’Israël et sont qualifiés d’antisémites par Israël.

Et pensez-vous qu’un « stage Shoah » pourrait convenir aux Israéliens juifs qui, eux aussi, appellent au boycott de ce même État, comme l’historien Ilan Pappé (Ilan Pappé à la BBC, traduction ici), le journaliste Gideon Levy ou encore la présidente de l’association israélienne des Médecins pour les Droits de l’Homme, Ruchama Marton ? Que feriez-vous de l’ancien président du parlement israélien, Avraham Burg, qui a tellement honte de la politique israélienne qu’il a demandé à ce que sa « nationalité juive » soit supprimée ? Quelle sentence pour les jeunes Israéliens juifs, ces refuzniks, qui préfèrent aller en prison, plutôt que de servir dans une armée d’occupation ?

Monsieur Dupond-Moretti, ce serait une grave erreur de penser que tous les juifs sont coulés dans un même moule, et qu’ils soutiennent tous un État qui commet des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, uniquement parce qu’il se prétend juif.

Ce n’est pas parce qu’on ne leur donne jamais la parole que les juifs sachant reconnaître l’injustice et l’oppression n’existent pas.

Ils sont heureusement nombreux – et même de plus en plus nombreux – en Europe, aux États-Unis et même en Israël, à s’élever contre l’occupation, la colonisation israélienne et son cortège d’atrocités, telles que les bombardements de populations civiles, les démolitions d’écoles et de cliniques, la détention et la torture des enfants, les ghettos privés d’électricité, d’eau potable, de soins et de nourriture comme à Gaza.

Vous osez parler de « discrimination à l’égard d’une nation », quand un peuple entier est privé de ses droits les plus fondamentaux, dont sa liberté de mouvement, depuis des décennies, par un occupant brutal, qui viole en permanence les droits de l’homme et le droit international, en remettant au goût du jour la notion de race supérieure [2]?

Monsieur Dupond-Moretti, attention à ne pas contribuer au développement de l’antisémitisme en France.

En érigeant Israël au-dessus des lois, en lui garantissant l’impunité, en envoyant aux magistrats une circulaire qui ne traite que du boycott d’Israël, et d’aucun autre pays, en vous soumettant aux volontés d’un lobby pro-israélien sans scrupules, qui encourage en France les agissements violents des nervis d’extrême-droite de la « Ligue de Défense Juive », on répand l’idée malsaine, et au final antisémite, que les juifs forment une catégorie de gens à part, au-dessus des lois.

Au lieu de vouloir nous bâillonner parce que nous appelons à des sanctions contre Israël visant à donner du sens à vos « Plus jamais cela » de façade, vous devriez comprendre, Monsieur le Ministre, que les actions BDS, qui réunissent des personnes de toutes confessions (y compris juive) et athées, sont au contraire de nature à lutter contre le racisme, dont l’antisémitisme.

[1]L’adhésion des États à la Conv. EDH a pour conséquence l’obligation pour ces États de se conformer aux arrêts définitifs de la CEDH dans les litiges auxquels ils sont parties (Conv. EDH, art. 46, 1°). Ces arrêts doivent être exécutés. Afin de se conformer aux arrêts de condamnation de leur États, les juridictions nationales intègrent directement la jurisprudence européenne dans leur interprétation. Au sein de la hiérarchie des normes de leur ordre interne, les États européens doivent même accorder une valeur supra-législative à la Conv.EDH. Mais sur le plan législatif, comme il n’existe aucune loi en France, interdisant l’appel au boycott d’un État pour des raisons politiques, la France n’a donc pas à modifier sa législation dans le cas présent.

[2]Voir la Loi sur l’État-Nation votée le 19 juillet 2018 qui définit Israël comm«foyer national du peuple Juif» et

 

Signataires :

Ludivine Bantigny (historienne)
Saïd Bouamama (sociologue et militant du FUIQP)
Janos Borovi (militant antiraciste ; enfant caché rescapé de la Shoah. Grand-mère fusillée en 1944 à Budapest)
Sohil Budjellal (avocat)
Jacques-Marie Bourget (journaliste, écrivain)
Alain Brossat (universitaire)
François Burgat (politologue, Aix en Provence)
Dominique Cochain (avocate)
Christine Delphy (sociologue, féministe)
Christophe Denantes (médecin anesthésiste, Hôpital Avicenne Bobigny)
Georges Yoram Federmann (psychiatre gymnopédiste, Strasbourg)
Mgr Jacques Gaillot (évêque de Partenia)
Claire Gaillard-Strauss (biologiste, chargée de recherche au CNRS)
François Gèze (éditeur)
Sefen Guez Guez (avocat)
La Troupe artistique JOLIE MOME
HK
 (artiste, musicien, auteur)
Sarah Katz (participante à la flottille de la liberté de 2018)
Olivier Le Cour Grandmaison (universitaire)
Adrien Nicolas (militant anti-guerre)
Roland Nurier (réalisateur)
SIDI WACHO (artistes)
Pierre Stambul (fils d’un membre du groupe Manouchian, déporté à Buchenwald)
Odile Tobner (écrivain et essayiste)
Bérenger Tourné (avocat)
Françoise Verges (politologue, féministe décoloniale)
Olivia Zémor (militante antiraciste, pour une Palestine libre

Santé mentale en temps de covid : rencontre avec Manu Gonçalves

Afin de respecter les mesures sanitaires, cette rencontre aura lieu en visioconférence. Elle sera diffusée sur Zoom via le lien suivant : 
Pour rejoindre la conférence, il vous suffit de vous connecter sur Zoom et d’entrer votre adresse mail.
Vous pouvez poser des questions via l’onglet « Q. et R. » de votre fenêtre Zoom.
Les modérateur·trices tenteront de poser un maximum des questions du public à Manu Gonçalves.

Face à la Covid 19, les diverses mesures prises depuis mars 2019 ont mis à nu les inégalités sociales. En Belgique de nombreuses personnes et familles vivent dans la précarité. La crise actuelle a renforcé des situations devenues parfois insurmontables. La détresse sociale coexiste avec la détresse psychique, et celle-ci concerne tout un chacun.

Le JT nous rappelle régulièrement que la santé mentale des citoyen·nes est mise à mal : des cas de psychoses déclenchées chez des personnes sans antécédents psychiatriques, des cas de dépressions, de suicides, de violence intrafamiliale.

Comment cette crise est-elle prise en charge par les professionnels de la santé mentale ?

Manu Gonçalves, co-directeur du service de Santé Mentale de Saint-Josse, Le Méridien, et président de la Ligue Bruxelloise pour la Santé Mentale amènera à la fois un point de vue clinique, celui de sa pratique; un point de vue institutionnel et un questionnement éthique : l’engagement des travailleur·ses de la santé mentale face à un courant déshumanisant, visant essentiellement des réductions de coût.

[Visioconférence] Entretien avec Nina Paley – Réalisatrice de «Seder-Masochism»

Lucy Grauman s’est entretenue avec Nina Paley, la réalisatrice de Seder-Masochism, un long-métrage d’animation suivant librement le fil d’un Seder Pessah traditionnel.

 

Les événements du Livre de l’Exode y sont racontés par Moïse, Aharon, l’Ange de la Mort, Jésus et le père de la réalisatrice. Mais cette histoire comporte une autre dimension : celle de la Déesse, la divinité originelle de l’humanité. Seder-Masochism ressuscite la Grande Mère dans une lutte tragique contre les forces du patriarcat.

Disponible gratuitement sur Vimeo : https://vimeo.com/263398514

 

En 2008, Nina Paley avait réalisé un premier long métrage musical d’animation acclamé par la critique intitulé Sita Sings the Blues, lui aussi disponible en ligne gratuitement.

Ses mésaventures avec le système de droit d’auteur l’ont en effet amenée à s’engager pour l’art libre et à rejoindre QuestionCopyright.org en tant qu’artiste en résidence en 2008, où elle a produit une série de courts métrages animés sur la liberté intellectuelle appelés Minute Memes.

[Visioconférence] Entretien avec Piotr Smolar, auteur de «Mauvais juif»

Piotr Smolar, grand reporter, a été pendant plusieurs années le correspondant du Monde en Ukraine, puis en Israël.

Nous l’avons « rencontré » par visioconférence le 5 février 2021 pour échanger avec lui autour de son livre « Mauvais Juif », sorti en 2019.

« Mauvais Juif » croise les parcours de trois générations. Hersch, le grand-père communiste, organisateur de la résistance du ghetto de Minsk. Il tente de réorganiser la « rue juive » dans la Pologne de l’après-guerre. Il doit quitter son pays pour Israël en 1970. Aleksander, le père, a été une figure marquante de l’opposition démocratique. Exilé en France à partir de 1971. Piotr, né en 1974, arrive en Israël en 2014 comme correspondant du Monde « J’écris ce récit qui est un voyage au bout de la loyauté : à quoi devons-nous être fidèles ? ».

Entretien avec Laurent Vogel et Dominique Rodriguez.

“Mauvais juif” de Piotr Smolar
Éditions Équateurs
203 pages
ISBN : 978-2849906514

[Appel] Rassemblement de soutien aux personnes sans papiers de l’Église du Béguinage

Photo : Coordination des sans-papiers de Belgique.

Depuis ce dimanche 31 janvier, l’Église du Béguinage est occupée par plusieurs collectifs de personnes sans papiers. Elles réclament une régularisation de leur situation et le droit de travailler, notamment dans les secteurs qui manquent actuellement de main d’œuvre. Le choix d’occuper cette église n’est pas anodin puisqu’elle a déjà accueilli plusieurs occupations par le passé, dont une grève de la faim entamée par 200 personnes sans papiers en 2009. Sur leur page Facebook Occupation politique 2021, les occupant.e.s se définissent comme les oublié.e.s du confinement, les autorités n’ayant rien fait pour leur octroyer un statut pendant cette période de crise sanitaire.

Un rassemblement de soutien est prévu devant l’Église du Béguinage ce mardi 9 février à 17h30.

Venez nombreux.ses! Il est important de soutenir cette action.

Les occupant.e.s ont aussi besoin d’aide matérielle : couvertures, bouteilles d’eau, café, lait sucre, papier de toilette, produits de nettoyage… Les visites de solidarité sont les très bienvenues !

Source : https://bx1.be/bruxelles-ville/pas-de-regularisation-massive-pour-les-occupants-de-leglise-du-beguinage/

Ci-dessous, un reportage sur place réalisé dimanche 7 février par Laurence Vanpaeschen et Elias Preszow.

Il neige au dehors, ce dimanche sept février.

Pendant qu’au-dedans des matelas s’amoncellent.

La langue que les gens parlent ici ressemble à de l’arabe.

Est-ce celui du Maroc, ou celui de l’Algérie, celui de la Tunisie ou bien de la Libye ?

Dans cette église du Béguinage, mon français est bien impuissant à rendre le sentiment d’étrangeté que j’éprouve devant cet amas de couvertures, de vêtements, de sacs et de corps qui s’entremêlent sous les colonnes gothiques, les nefs…

Il paraît que la commune n’est pas d’accord avec cette occupation.

Que le « droit d’asile » n’existe plus depuis des années maintenant ; et que la police pourrait forcer l’entrée à tout moment pour raisons sanitaires.

Une rumeur continue peuple ce lieu d’attente et d’exil.

Ici, des hommes vont et viennent, emmitouflés dans leurs vestes, un bonnet sur la tête.

Ils se tiennent sur le seuil de l’Europe, espèrent qu’on les reconnaisse enfin, qu’on daigne accepter leur présence sur le territoire belge. Ou, du moins, qu’on fixe des critères clairs et précis, justes enfin, pour pouvoir être régularisés.

Un filet de musique se faufile un passage dans l’air froid de l’hiver.

Il y a ceux qui discutent entre eux, assis ou debout.

Ceux qui sont couchés, somnolant sous les vitraux.

On vous  salue simplement, d’un signe bref, personne ne vous demande qui vous êtes, ni ce que vous êtes venu faire là.

Dans un coin, j’ai trouvé une chaise et sorti mon cahier.

Parfois, je lève les yeux pour me mettre au défi de comprendre ce spectacle désespérant, de l’affronter sans illusion.

Et je me demande ce qu’est la vie de ces hommes, jeunes, vieux, entre deux âges, pour qu’ils décident d’occuper ainsi ce lieu à l’hospitalité incommode.

Quel est le sens de la politique, si elle ne rime avec le geste de l’accueil, de la solidarité, de l’entraide ?

Que faut-il encore pour convaincre nos soi-disant dirigeants que ces personnes ont leur place parmi nous ?

Sans doute qu’aucune réponse n’est simple, qu’aucun discours n’est à la mesure de la situation.

Mais la complexité du monde a-t-elle jamais empêché d’agir pour autant ?

Je n’écris pas sur les migrants comme si c’était là un quelconque sujet de dissertation.

Je m’interroge et me questionne : comment soutenir cette lutte ? Comment faire pour que la vie de ces êtres humains soit digne ?

Retour au Béguinage.

Je refais l’histoire sur le chemin, sous les flocons. Combien d’occupations dans cette église, déjà ?

1998, 2008, 2014, 2021…

Et ce film Cent jours au Béguinage, réalisé par des amis sur l’occupation de 98. Il commence sur cette citation du ministre de l’Intérieur de l’époque, Louis Tobback : « Les réfugiés abusent de la procédure d’asile. Ils se ruent ici comme des mouettes sur une décharge, parce qu’il est plus facile de vivre ici que de pêcher chez eux ».

Le même mépris, au fil des années. Explicite, comme celui de Tobback ou de Francken. Celui de leur successeur est plus policé : « Ça n’a pas de sens, on ne me fera pas chanter », dit Sammy Mahdi…

Vingt-trois ans, et rien n’a changé.

À l’intérieur de l’église, la volonté d’organisation est visible.

Service d’accueil, gel désinfectant, bienvenue.

Les matelas alignés, ordonnés.

Des hommes, en majorité.

Le « quartier » des femmes et des enfants est abrité par des draps et des paravents.

Je cherche Tarik, un des porte-parole, Elias me rejoint.

Discussion à laquelle se mêlent plusieurs occupants, jeunes pour la plupart.

Échanges politiques et d’informations factuelles.

Les occupant.e.s sont Marocain.e.s, Algérien.ne.s, Tunisien.ne.s, Libyens, Egyptiens, Pakistanais, Equatoriens.

Les histoires s’enchaînent et se mêlent. Se ressemblent.

En Belgique depuis 5, 10 ou 20 ans , le travail au noir, payé – dans le meilleur des cas – 3 euros de l’heure, l’exploitation comme quotidien, la dépendance sociale, économique et affective, l’humiliation d’une existence au rabais, définie par l’absence administrative, absurde…

L’occupation est politique, insistent-ils. On n’est pas là pour avoir un logement, on en a un. On est là pour revendiquer nos droits, pour nous rendre visibles, pour sortir du silence dans lequel les autorités nous enferment.

Des questions aussi. Toute occupation n’est-elle pas politique ? Les occupations de la Voix des sans papiers à Bruxelles, Liège et Verviers, des sans papiers de St Josse, du Collectif des Afghans, etc. le sont aussi. Oui, elles sont imposées par le non accès au logement de personnes sans ressources parce que sans papiers, elles sont donc également fondamentalement politiques.

Arrive le père Daniel Alliët, indéfectible soutien des personnes sans papiers, entre autres exclu.e.s. Les nouvelles ne sont pas bonnes. La commune de Bruxelles a dépêché cette semaine des expert.e.s sanitaires et logistiques. Le verdict est tombé : l’occupation est contraire aux mesures prescrites par le Covid, elle doit cesser. Un local du CPAS est proposé, les sans papiers refusent. La Fabrique d’Eglise n’est pas favorable à l’occupation du Béguinage, elle préconise la dispersion des occupant.e.s dans d’autres églises, par 15 personnes maximum.

Le prêtre et les occupants avec lesquels nous discutons sont d’accord : aucune visibilité, donc aucune pression politique n’est possible dans ces conditions. Ils verront dans les jours qui viennent comment poursuivre le combat …

Le père Daniel avait appelé toutes les églises, mosquées et synagogues à accueillir ce nouveau mouvement d’occupations pour la régularisation. Il nous apprend que deux occupations de personnes sans papiers dans des synagogues d’Anvers ont été interrompues manu militari par la police ces derniers jours, avec amendes en sus. Aucun relais dans la presse, francophone du moins… Mais, les lieux de culte sont des asiles inviolables, non ? Et bien non, nous dit-il. C’est fini, depuis plusieurs années. La police peut donc entrer dans les lieux de culte et en déloger les personnes indésirables… sauf pendant les célébrations religieuses. Nous planifions donc une messe incessante au Béguinage ! Une « adoration perpétuelle », propose le père Daniel, qui n’en est pas à une subversion près, à décliner par tous les cultes.

Je reviens, le soir, au film « Cent jours au Béguinage ».

Je le revois, après des années.

Les revendications sont les mêmes. Les personnes, heureusement, pas.

Le film se termine sur ce constat : « La politique des sans papiers en Belgique demeure immuable ».

Le combat aussi.

Elias Preszow et Laurence Vanpaeschen

 

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