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[Théâtre musical] « Ce qui marche, c’est la promenade »

Une pièce (en)chantée interprétée par des comédien·ne·s de l’UPJB et de la troupe du CPAS de St-Gilles.

Un cybercafé, là où se croisent des visages longs ou ramassés, pâles ou hâlés, sans âges ou fatigués, lieu des voyages immobiles. La pièce commence avec ces va-et-vient, avec ce passé qui parfois ne passe pas, avec la lueur d’hier qui éclaire demain. Et l’on rit. L’on attend.
Et l’on chante. Et l’on saute de Babel aux Bas-Fonds, avec ici et là, une mer à traverser…
Et l’on marche, pour voir ce qui marche. Et ce qui marche ? Entre Saint-Gilles et Dakar, entre Malines et Moscou, Pékin, Gibraltar, Ouagadougou, Liège par hasard, ce qui marche, sans doute… c’est la promenade.

Équipe artistique
Pour accompagner la quinzaine de comédien·ne·s amateur·e·s , la production du spectacle a fait appel à une équipe professionnelle avec : Serge Kribus à l’écriture des textes sur un élan d’Elias Preszow, Noémi Tiberghien à la mise en scène ; NP à la composition de musiques originales et Miko Bukowski pour en réaliser les arrangements, diriger les comédien·ne·s chanteur·se·s et composer les musiques de plateau.

Une coproduction de l’UPJB et du CCJF
Avec le soutien de la COCOF, de la Commune de St-Gilles, du CPAS de St-Gilles et de la Cité des jeunes.

 

Pour les réservations, c’est sur le site du Jacques Franck !

[Communiqué] Combattre l’antisémitisme ET la spoliation des Palestiniens

Une fois encore, des cris antisémites détournent l’attention d’une manifestation digne et juste

 L’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) a participé au rassemblement organisé par l’Association belgo-palestinienne (ABP) ce 28 juin place du Trône à Bruxelles, pour protester contre le projet d’annexion par Israël de 30 % de la Cisjordanie. A un moment de cette manifestation, un slogan en arabe, appelant à la guerre contre les Juifs a été lancé par une personne inconnue des organisateurs. Il a été repris par une vingtaine de personnes (sur un total d’au moins 500 participant·es). Suite à l’intervention immédiate de Palestinien·nes et des organisateurs, cet incident fut de courte durée. Après la manifestation, qui n’a connu aucun autre incident, l’Association belgo-palestinienne a publié un communiqué de presse condamnant ces slogans antisémites et rappelant «que la cause palestinienne repose sur la défense du droit et des aspirations à la justice et à l’égalité » et qu’« elle est par conséquent incompatible avec toute forme de racisme, l’antisémitisme inclus ». Nous saluons ces réactions exemplaires.

Ce n’est pas la première fois que des slogans antisémites sont scandés lors de manifestations pour la défense des droits des Palestinien·nes. Nous les condamnons fermement. Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt. L’immense majorité des personnes qui s’engagent pour défendre les droits des Palestinien·nes ne sont pas antisémites. Elles veulent seulement que justice soit rendue à ce peuple, tellement maltraité et ce depuis si longtemps.

Le succès de telles mobilisations ne fait manifestement pas plaisir à certaines associations juives qui semblent à l’affut du moindre incident, qu’elles montent alors en épingle et relaient vers la presse dans le but de discréditer le combat que mènent celles et ceux qui réclament justice pour les Palestinien·nes. C’est le cas du Comité de coordination des organisations juives de Belgique– une structure dont l’UPJB n’est pas membre et dont une des missions est de promouvoir « le soutien par tous les moyens appropriés à l’État d’Israël, centre spirituel du judaïsme »  et de la Ligue belge contre l’antisémitisme, dont l’activité principale vise à criminaliser toute critique radicale de la politique israélienne en la faisant passer pour de l’antisémitisme.

Cet amalgame porte un tort considérable à la véritable lutte contre l’antisémitisme. Pour être efficace, celle-ci ne peut s’isoler de la lutte contre toutes les formes de racisme, y compris du racisme institutionnel pratiqué par l’État d’Israël à l’égard de ses minorités non juives.

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[Points Critiques n°386] Sommaire

EDITORIAL
Anne Grauwels

FOCUS – Controverses
> Le Pardon est-il possible ? Simon Gronowski
> Fallait-il publier un article sur le J’accuse de Polanski ? Achille Renard & Hannah Vander Ghinst Lachterman
> Kazerne Dossin, un musée au bord du burn out Anne Grauwels
> De quoi les incidents à Kazerne Dossin portent-ils le nom ? Isabelle Rashevski

VOYAGE EN TERRITOIRE PALESTINIEN
> Je le savais mais je n’imaginais pas à quel point… Pascal Decraye

ISRAËL – PALESTINE
> Gantz, traître ou… roublard ? Henri Wajnblum

CONFINEMENT ET MIGRATIONS
> La précarité à nu Françoise Nice

LIRE
> Mémoire et transmission, le questionnement d’Ychaï Sarid Tessa Parzenczewski
> Nathalie Skowronek, chronique d’une vie secrète Tessa Parzenczewski
> Ne pas séparer la poésie de la colère Antonio Moyano
> Confinement avec une Black First Lady Marianne De Muijlder
> Du “manque d’air” au printemps à venir Elias Preszow

FICTION
> Les visiteurs Judith Lachterman

VOIR
> Places Nettes, quand les invisibles donnent de la voix Elias Preszow

HUMEURS JUDEO-CONFINEES
> Virulangues Anne Gielczyk

VIE DE L’UPJB
> Camp de carnaval, un 8 mars à l’UPJB-Jeunes Leila Vander Ghinst Lachterman

[Points Critiques n°386] Camp de Carnaval, un 8 mars à l’UPJB-Jeunes

L’année dernière déjà, le 8 mars 2019, la Journée internationale des droits des femmes avait lieu alors que nous étions en plein camp de carnaval. Les moniteurs et monitrices avaient donc eu l’idée d’organiser un atelier autour des questions de genre en non mixité choisie, c’est-à-dire, garçons et filles séparé.e.s délibérément pour laisser à chacun.e la possibilité de s’exprimer librement et, plus précisément, dans une idée d’auto-émancipation. Les enfants qui se sentaient « filles » ont rejoint un groupe et ceux qui se sentaient « garçons » en ont donc rejoint un autre : une belle introduction à la trans-identité.

Personnellement, j’étais présente en tant qu’intendante, j’avais donc un regard quelque peu extérieur sur l’événement et, n’ayant pas assisté au groupe de parole des garçons, je ne vous parlerai ici que de celui des filles.

Toutes confondues, du plus petit groupe des Da Silva, jusqu’aux monitrices et intendantes, en passant par les ados du groupe des Julianos, nous étions une bonne trentaine. L’atelier s’est fait sous forme de discussion en cercle où chacune a pu s’exprimer sur sa position en tant que fille, au sein de l’UPJB-jeunes, de son école, de sa famille, au sein de ce monde.

Beaucoup d’histoires et d’émotions en sont ressorties : pour les unes, des difficultés à avoir la balle au foot au sein des ateliers sportifs de l’UPJB car « moins fortes que les garçons » ; pour d’autres, des expériences extérieures douloureuses de harcèlement dans les transports publics ou en pleine rue ; pour certaines encore, la volonté d’affirmer leur identité féminine malgré des cheveux court, des pantalons foncés, des goûts dits plus « masculins ».

Cette année, suite à cette première expérience, la nouvelle équipe de moniteurs  a décidé de réitérer l’aventure, toujours en non-mixité choisie mais, cette fois, sous la forme de différents ateliers, pour aller au-delà du partage de nos ressentis. Chacune pouvait donc choisir celui qui lui convenait le mieux et passer de l’un à l’autre : anatomie des organes reproducteurs féminins sur base de schémas ; débats mouvants pour discuter de nos positions ; dessins, pour les plus petites, dans l’idée de déconstruire les stéréotypes, et un atelier de lecture/écriture sur base d’un manuel traitant du consentement et de la sexualité. Nous avons évoqué les femmes qui se sentent femmes, celles qui ne savent pas ce que cela veut dire, celles qui souffrent de leurs règles, les étiquettes qu’on nous colle, qu’on se colle à soi-même, la violence et ses origines, les personnes qui ne se reconnaissent pas dans le sexe qui leur a été assigné à la naissance, la convergence des luttes et j’en passe…

Pour clôturer ces expériences, nous avons fait un tour de parole, toutes ensemble, réunies, pour partager nos réflexions et nos sentiments. Ce moment doit certainement compter parmi les plus forts de mon existence. Moi qui, plus jeune, avais rêvé – et proposé plusieurs fois – un thème de camp sur les questions de genre, et à qui on avait répondu que « ça n’était pas un sujet assez important que pour le traiter durant une semaine entière », moi qui souffrais du fait que le progressisme et la lutte contre les inégalités à l’UPJB ne puissent pas rejoindre cette lutte primordiale qu’est le féminisme, je voyais de mes propres yeux les choses bouger, les langues se délier, les espoirs se (re)construire. Je voyais ma petite sœur, monitrice pour son premier camp, répondre si naturellement à ces petites filles sur des sujets pourtant si difficiles à aborder, je voyais des jeunes femmes découvrir ce qui m’aurait tant aidé à grandir. La promesse d’un avenir meilleur, à l’UPJB, en Belgique… Dans ce monde ?

[Points Critiques n°386] Virulangues

C’est comme ça depuis le début du confinement, je n’arrive plus à me concentrer. Je ne sais pas où donner de la tête entre les (longues) conversations par téléphone, les rendez-vous sur Zoom pour voir les amis, fêter Pessah en famille, faire de la gym ou encore pour fabriquer ce numéro de Points Critiques, la lecture des journaux, des mails, des WhatsApp, Messenger, Facebook (avec modération), Twitter, Instagram, et le décryptage des statistiques et autres nouvelles viru(s)lentes quotidiennes. Sans compter la présence 24heures sur 24 de mon amoureux qui me sauve sûrement par sa présence intelligente et aimante du basculement dans le délire et la dépression (soyons prudente, il risque de lire ma chronique…). Une amie à qui je confiais mon désarroi, m’a conseillé de “sculpter” mon temps. C’est joliment dit,  mais avec moi, ça ne marchera pas, je n’ai jamais été très douée en arts plastiques. Je préfère les mots et justement je voulais vous parler de ces mots qui ont émergé depuis l’apparition du virus, et qui se répandent aussi vite que le virus en question.

J’en ai listé quelques dizaines. Il y en a de toutes sortes, des scientifiques, des statistiques, des sympathiques, des symptomatiques, des asymptomatiques, des drôles, des moins drôles.

Prenons d’abord les mots (et les maux) de la médecine : à commencer par ‘Coronavirus’ et ‘Covid-19’. C’est quoi la différence ? Le premier c’est le virus, et le deuxième la maladie.  Vous pouvez très bien être ‘porteur’ du premier sans développer la maladie, vous êtes alors ‘porteur asymptomatique’. ‘Asymptomatique’, un mot qui vous fait rêver ces temps-ci,  car vous avez compris intuitivement, que ça implique que vous avez fabriqué des anticorps qui vous protègent de la maladie, sans même avoir été malade. Eh bien, détrompez-vous, rien n’est moins sûr, ça pourrait même se révéler ‘contre-intuitif’ !  Par contre, ce qui est sûr, c’est qu’en tant que ‘porteur asymptomatique’ vous contaminez sans le savoir d’autres personnes, ça vaut aussi pour les personnes ‘présymptomatiques’. Pour le savoir, il faut ‘tester’. ‘Tester’ est un mot qui à la question récurrente, “quand ?” est accompagné invariablement de “dans quelques jours”, ou même “dans quelques semaines”. Ça vaut aussi pour le mot ‘masque’. Mais là, on entre dans le domaine du politique.

Les mots politiques sont : ‘Première Ministre’, ‘pouvoirs spéciaux’, ‘première ligne’, ‘personnes à risque’, ‘Prenez soin de vous’ (qui se traduit en Flandre par ‘Blijf in uw kot’). Vous remarquerez qu’ils commencent tous par p, le p de politique, ce qui ne veut pas dire que c’est le cas pour tous les mots politiques; prenez par exemple ‘retour à la normale’, ou si on veut ‘à l’anormale’, et bien sûr le ‘confinement’ et son ‘déconfinement’, ‘distanciation sociale’, etc.. De même, tous les mots en p ne sont pas politiques, comme par exemple ‘Pangolin’, ‘patient zéro’, ‘papier WC ‘et ‘Pourquoi-le-papier-WC ?’. Ce dernier n’a jamais reçu de réponse convaincante. Il faut dire que les experts sont occupés ailleurs pour le moment.

Alors, les mots des experts… Ce sont souvent des chiffres, en courbes et en diagrammes; courbes ascendantes, descendantes, rampantes, paniquantes, renversantes et inversées. Malheureusement, elles sont souvent ‘exponentielles’, tout en étant ‘ascendantes’ (celles –paniquantes- du début de la progression de la maladie). À un moment donné, elles atteignent un ‘pic’, très attendu le pic, certains de ces pics atteignent des sommets (les morts en maison de repos par exemple). C’est grave mais l’avantage du pic c’est que ça descend après, ah zut! voilà un nouveau pic, oui ça arrive, la cause en est un certain ‘relâchement’ il y a deux semaines, mais “qui se fait sentir maintenant”.

Les économistes, eux pensent ‘relance’, certains même ‘autrelance’, c.à.d. qu’il faut profiter de la crise pour changer radicalement de mode de production. D’autres se contentent de ce ‘moment keynésien’ (où l’état reprend ses droits en matière économique) pour préconiser un New Deal, comme Roosevelt à l’époque, mais plus vert, ça s’appelle le Green Deal. C’est-à-dire qu’on fait marcher la planche à billets pour financer des projets plus ou moins écologiques, plus ou moins durables. Pour ce faire, des ‘think thank’ réfléchissent à l’abri des regards, pour nous, mais sans nous. Certains (la Commission européenne pour ne pas la nommer) vont jusqu’à commander une étude sur la finance durable au groupe BlackRock, la multinationale américaine, première gestionnaire d’actifs au monde avec 6500 milliards de dollars d’actifs investis dans la finance, le pétrole, les énergies fossiles et l’armement… un vrai scandale !

Les mots scandaleux. Black Rock’ (voir ci-dessus), ‘appels aux dons’, ‘origamis’ ou comment nous faire payer la négligence, le manque de vision, le cynisme des politiques sanitaires néolibérales qui ont fait systématiquement des économies dans tout ce qui est services publics et plus particulièrement dans le secteur de la santé, sans compter les grands groupes privés (encore BlackRock) qui ont investi en masse dans des maisons de repos de luxe tout en économisant sur le personnel. On ne meurt pas qu’au CPAS.

Je terminerai par un mot sur la Flandre où des dizaines de nouveaux mots sont venus enrichir le vocabulaire du quotidien grâce à ces fameux mots valises qui n’existent pas en français. En voici quelques-uns, faciles à comprendre :  skyperinha, WhatsApperitieven, balkonbezoek, balkonsolidariteit, balkonversatie, Coronacoalitie, Coronakilo’s…

Et puis surtout ‘Prenez soin de vous’, à vous de voir si ça veut dire la même chose que ‘Blijf in uw kot’.

[Points Critiques n° 386] Places Nettes, quand les invisibles donnent de la voix

Places Nettes est un film produit par le Centre Vidéo Bruxelles, réalisé par un collectif. Il nous parle de Saint-Gilles, la commune aux nombreuses places où cohabitent Saint-Gillois de toujours, SDF et “Sans Difficultés Financières”, jeunesse violentée et nouveaux arrivants. Quelle place chacun trouve-t-il ? Que deviennent les histoires personnelles et collectives quand l’économie de marché recouvre la ville de son vernis implacable ?  

On regarde un film.

On reconnaît des visages, des rues, des places.

On reconnaît une ambiance, une atmosphère, un air.

Saint-Gilles.

Place Morichar : skaters et zonards, gamins et parents, bobos et étudiants…

Place Van Meenen, ses terrasses, ses night-shop et ses wasserrettes, son marché plus vraiment populaire.

Le Parvis, attractif pour qui en a les moyens… Les têtes du Carré-de-Moscou, les anciennes, les nouvelles. Et puis les bancs qui disparaissent peu à peu du paysage, comme les arbres et les cabines téléphonique.

Le square Jacques-Franck, son mobilier froid et ses caméras de surveillance.

Place Bethléem, les meilleurs petits-os du monde !

Saint-Gilles sous toutes ses coutures, c’est dans Places Nettes, un film d’atelier réalisé par sept habitants, et produit par le CVB.

Les voix se superposent pour interroger le devenir de cette commune.

La gentrification et l’augmentation du prix des loyers; la pollution sonore des soirées qui tardent à finir; la place réservée aux jeunes, aux vieux, aux marginaux; l’exclusion et la délinquance; la place des femmes; la case prison; les violences policières; la place des rêves; un Haut et un Bas, un Centre, toujours fuyant, le 1060 dans tous ses états…

Bref, tout ce qui fait de ce lieu géographique un espace de luttes et de contradictions, de désirs et de frustrations, d’indifférences et d’interactions. Tout ce qui fait que nous sommes Saint-Gilles autant que Saint-Gilles est en nous. Tant il est vrai que ce qui nous entoure nous habite jusqu’au plus profond de la mémoire, mais que la réalité présente, parfois, nous semble étrangère. Fantomatique. Irréelle. Où l’Absurdie, c’est toujours tout droit.

Curieux paradoxe dans lequel l’image du monde paraît s’éloigner de la représentation que nous en avons. Entre l’être et l’apparence, le privé et le public, c’est toute l’histoire des transformations urbaines qui se joue, une fois dit que le système économico-politique dans lesquelles elles s’inscrivent nous frappe comme une machine impossible à stopper.

Alors, comment réinvestir l’espace pour lui donner un sens ? Comment tracer son chemin dans un décor en carton-pâte où seul l’argent est roi, et le consommateur unique citoyen ?

Mais, surtout, dans ce qui reste, comment aller à la rencontre de ceux et celles qui poursuivent leur vie, au quotidien ? Comment faire en sorte que le mélange puisse avoir lieu, par-delà les classes, les nationalités et les différences culturelles ?

La caméra pose son regard sur des corps et soudain leur présence nous raconte quelque chose.

Leurs paroles confèrent à cet environnement comme une charge affective, un questionnement irréductible à toute logique administrative. Les routines et les habitudes, tous les automatismes et les conditionnements sautent devant un témoignage un peu sincère. Aussi infime soit-il, la bulle éclate. Chacun dévoile une part du fil mystérieux qui nous attache à un endroit de la terre. L’anecdote, alors, tend vers la parabole. Et la gravité, parfois amère, du constat, une force de libération. Les ghettos ne sont pas nécessairement là où l’on croit.

Le temps passe, certes, sans qu’on puisse rien y changer. Mais il arrive aussi qu’il nous pénètre d’une sorte de vérité. Comme s’il résistait à cet abîme qu’est l’oubli.

Il suffit d’un plan, d’un montage bien rythmé pour que se délivre cette promesse de bonheur que tout flâneur amoureux de Saint-Gilles a déjà rencontré quelque part sur sa route. Et qu’il brûle de transmettre à son tour : Dis-le qu’on est là !

Places Nettes : Un film de : Jos Beni, Pierre Corbisier, Xavier Dupont, Latifa Elmcabeni, Nadia Elmcabeni, Maud Girault, Jonathan Vard – Production : Centre Vidéo de Bruxelles – CVB – Michel Steyaert

[Points Critiques n°386] Les visiteurs (fiction)

Au 255e jour du confinement, les singes  sont apparus. C’étaient de petits gibbons roux, les yeux cerclés de noir, un air placide et narquois sur le museau. Personne ne pouvait dire d’où ils étaient venus et toutes sortes de théories circulaient sur leur compte : ils s’étaient échappés de Pari Daiza et avaient pris le train jusque Bruxelles ;  détenus dans un zoo privé du côté de Uccle, ils avaient mis leur gardien en pièces avant de s’évader dans la ville ; ils venaient de Chine par avion cargo ; c’étaient des infiltrés de la CIA… Dans la rue, les gens vêtus de combinaisons faites maison, chacun la sienne comme pour un mardi gras, les évitaient soigneusement. D’ailleurs on ne croisait pratiquement personne d’autre que des agents de police à vélo, des journalistes qui cherchaient des passants à interroger, des ambulanciers qui embarquaient les malades et les morts, et les singes bien sûr. La presse n’en parlait jamais, si bien que, étrangement, chacun en venait à douter de leur existence. Parfois, lors du journal télévisé du soir, lors d’un micro-trottoir, on pouvait apercevoir une de ces créatures à l’arrière-plan, derrière un passant déguisé, emmitouflé, qui tentait laborieusement de répondre aux questions d’un journaliste à travers son masque de laine, de polyester ou de lin (selon les recommandations officielles). Et comme les journalistes eux-mêmes portaient des combinaisons et des masques, les échanges étaient pénibles à comprendre et nous ne prêtions plus attention aux gibbons qui passaient presque inaperçus à l’arrière-plan.

Dans les parcs, alors que nous nous nous adonnions à l’exercice hebdomadaire obligatoire, seuls les singes et les policiers pouvaient rester assis sur les bancs. Ces derniers chronométraient nos allées et venues. À l’époque, nous ne pouvions nous déplacer à une vitesse inférieure à 2,6 km/h et certains d’entre nous n’y parvenaient pas. Les plus lents étaient renvoyés chez eux avec une amende, et les singes, bien installés, semblaient se moquer, ouvrant grand la gueule, dévoilant leurs dents pointues et poussant un cri aigu.

Quand le mardi nous faisions la file avec nos tickets de rationnement, les singes dépassaient systématiquement, ils se tenaient en groupe, sur leurs deux pattes arrière, juste à l’entrée du magasin, et quand la porte s’ouvrait enfin, ils se précipitaient dans le désordre pour se saisir des fruits et des légumes frais.

En réalité, nous n’en parlions que rarement entre nous. Nous ne parlions d’ailleurs que très rarement, et cette question des singes était comme taboue. Notre vie s’était tant dégradée depuis leur arrivée et peu d’entre nous trouvaient le courage d’évoquer cette affaire quand, par chance, il nous arrivait de pouvoir contacter un proche via internet ou les lignes fixes. Tout était détraqué.

Les singes trainaient en bande. Ils descendaient les avenues avec une sorte d’arrogance, leurs fruits à la patte, jetant parfois une banane vers un passant comme s’il lui faisait l’aumône. Nous n’avions plus, à l’époque, beaucoup d’amour propre et aucun d’entre nous n’aurait hésité à se mettre à quatre pattes pour attraper un fruit frais. Même les journalistes. Et même les policiers. D’ailleurs, qui aurait pu nous reconnaître, sous nos couches protectrices et nos masques officiels ? Nous n’étions plus vraiment nous-mêmes.

Au bout de trois longs mois de sidération, privés de liens, d’identité et de nourriture fraîche, la colère commença à gronder. C’étaient des petites manifestations spontanées. Certains descendaient dans la rue avec des pancartes : « A bas les singes ! », « Libérez-nous des singes ! » ou, plus martial, « A mort les gibbons ! ». Ils les brandissaient tous en même temps, anonymement sous leurs carapaces de tissus, tout en respectant les deux mètres réglementaires de distanciation sociale. Ces cortèges de manifestants silencieux évoluaient dans la ville à la vitesse constante de 2,6 km/h, et quand les marcheurs croisaient une bande de primates, ils agitaient leur pancarte dans leur direction, comme si les singes avaient été capables de lire.

Au 365e jour de confinement, les singes disparurent. Pas progressivement, d’avenue en avenue, de parc en parc, mais brusquement, comme s’ils n’avaient jamais été là. Il nous fallut cependant un certain temps pour comprendre qu’ils ne reviendraient pas. Au début, les citoyens, toujours bien camouflés sous leurs textiles, déambulèrent un peu dans les rues et, contrairement à tous les règlements en vigueur, ils ralentirent, s’arrêtèrent même parfois pour vérifier que les primates n’y étaient plus. Les malchanceux glissaient sur des bananes trop mûres, mais tout cela se faisait dans une grande joie. Une joie muette, qui respectait les distances de sécurité. A la distribution de nourriture du mardi, on entendait comme un bourdonnement satisfait. Chacun faisait la file avec patience et repartait avec son lot de légumes et de fruits, le serrant fort sur sa poitrine comme un cadeau de Noël attendu tout au long de l’année. Lors de nos séances d’exercices dans le parc, presque tous parvenaient à tenir la cadence, même les quelques anciens qui avaient survécu. Et les policiers devenus indulgents ne distribuaient plus d’amendes à la moindre défaillance.

Petit à petit, nous avons retrouvé la capacité de parler. Les problèmes techniques étaient moins fréquents et nos langues se déliaient peu à peu. Quelle histoire incroyable, impossible à croire. Nous même, nous en doutions. Nous en avions toujours douté. Les singes avaient-ils vraiment envahi Bruxelles, paralysée par le confinement ? Avaient-ils volé nos fruits ? Nous avaient-ils jeté des bananes que nous nous étions abaissés à ramasser ? Quel soulagement indicible nous apportait leur mystérieuse disparition. Quelle joie de retrouver notre monde tel que nous le connaissions, ordonné, structuré, sans fioritures et sans imprévus. Bien sûr, les gens tombaient malades et ils continuaient à mourir. Mais nous n’avions jamais été aussi heureux.

[Points Critiques n°386] Du “manque d’air” au printemps à venir

« L’air devient partout aussi lourd. »
Claude Levi-Strauss, Tristes tropiques
« Mais tant qu’on ne m’a pas de terre comblé la bouche, il n’en sortira que de la gratitude. » J. Brodsky

Le transit se prolonge. Depuis des jours le décor n’a pas bougé. Derrière la fenêtre, le ciel est bleu, puis blanc. Et chaque jour qui passe voit éclore de nouveaux bourgeons aux branches qui se balancent dans le vent léger de mars. Tout est calme. Étonnamment calme. Si on ne démarre ni son ordinateur ni n’ouvre la radio, si on ne regarde pas la télévision ni ne s’empresse d’allumer son téléphone, on pourrait se croire au paradis. Un paradis d’occasion. Avec tous les bouquins qu’on n’a jamais pris le temps de lire. Les vieux vinyles qu’il est peut-être l’heure de découvrir… On avait des choses à faire, des plans, des projets. On attendait même de déménager, de s’installer ailleurs, dans une nouvelle vie. Mais Bruxelles voyage immobile, et tout semble soudain suspendu. Alors on se dit, oui, bizarrement, ce virus a du bon. Et pourtant, ce virus, c’est la mort qui rôde autour de nous. Qu’en penser ?

Après le terme de « puissances émergentes » pour nommer les pays soi-disant en « voie de développement », voici venue l’époque des « maladies émergentes » où le vrai héros : c’est « celui qui reste chez lui ». Outre le fait que cela ne dit rien de ceux qui n’ont pas de « chez eux »,ou bien ceux et celles qui ont dû le quitter par la force des choses et des événements, cela ne dit rien non plus de la nature de cette soudaine épidémie en train de se développer chez nous autres gaulois.

Il paraît que le symptôme de ce virus se manifeste par un certain « manque d’air ». D’où l’arrivée progressive au « lock down », espèce de “couvre-feu”, d’ « état d’urgence sanitaire pour soulager les « équipes de soignants », par « solidarité »…

Ou comment les vieux idéaux refont surface lorsque cela arrange la gouvernance d’un certain ordre du monde capable dans l’urgence de mettre tout en place pour sauver les vies qui valent la peine d’être sauvées : c’est-à-dire isolées, mises en quarantaines, en bref enfermées, emmurées, séparées les unes des autres.

Pendant ce temps, les petites mains qui huilent les rouages de nos sociétés de consommation continuent à maintenir un semblant de normalité : agents d’entretien et de maintenance, travailleurs sociaux et aides à domicile, employés de supermarché et des transports en commun, livreurs de toutes sortes etc., tous ces invisibles qui permettent à l’économie de tourner.

Alors, plutôt que de répéter les discours de la télé, de la radio, des journaux, plutôt que de surveiller sa toux, sa température, en tournant en rond avec pour seul mot d’ordre « l’auto-surveillance » en cherchant compulsivement les dernières statistiques des morts en Chine, en Italie ou en Grande-Bretagne, nous aimerions pouvoir nous ressaisir de ce moment d’arrêt, de cette interruption relative du monde tel qu’il va, pour nous interroger sur ce qui nous permet vraiment respirer. Pour ralentir le rythme. Nous remettre à l’écoute. Cela peut se faire, notamment, en relisant ces bouquins que nous ne prenons jamais la peine d’ouvrir faute d’espace mental disponible.

Le Traître, d’André Gorz, par exemple, dans lequel il décrivait en 1958 une situation qui s’éclaire subitement sous un nouveau jour, celle de l’homme séquestré : A l’homme séquestré dans un monde étranger et hostile se proposent trois possibilités : travailler à son évasion ; se résigner à son sort et s’évader dans la rêverie ; tenter de s’amadouer l’ordre qui le tient prisonnier, se conformer à ses exigences, fût-ce au prix d’une désadaptation de soi.

Et le penseur de l’écologie concluait de la sorte : Si le mot d’aliénation doit avoir un sens, cet homme aliéné ne pourra loger ni dans la troisième ni dans la seconde attitude sans souffrir, sourdement au moins, de leur contradiction et de leur inauthenticité, et donc sans être tenté de les dépasser vers la première (y réussira-t-il ? C’est une autre question). C’est cette dialectique que son histoire me semble illustrer.

En bref, peut-être y a-t-il lieu de retrouver dans cette fin d’hiver les signes du printemps qui s’approche. Qu’après la crise dans un système à bout de souffle, nous prenions à nouveau plaisir à apprécier la beauté des arbres qui vont reverdissant. Et l’intime certitude que c’est bien d’eux que notre survie dépend.

Ce texte, lu par Vincent Tholomé est diffusé sur le site de la revue sonore “Le grain des choses” legraindeschoses.org

[Points Critiques] Confinement avec une Black First Lady

18 Mars 2020. Les librairies ferment. Mais concurrence déloyale, le ‘Grand Carrefour’ reste ouvert avec un rayon livres très bien achalandé…. En tête de gondole, comme on dit, ‘Devenir’ de Michelle Obama, 755 pages, parfait pour le ‘Restez chez vous’. Le voilà donc dans le caddie à côté des pâtes, légumes et vins bios.

Mais dès les premières pages, mon petit sourire narquois se fait la malle et je me surprends à presser le pas, à écourter ma promenade journalière, pour retrouver l’odyssée de cette petite fille d’un quartier populaire du South Side, à Chicago, arrière-arrière-petite-fille d’esclave, qui devient un jour la première « Black First Lady » des Etats-Unis. Un récit authentique à l’écriture fluide où l’on comprend qu’au défi de réussir quand on est une femme parmi les hommes, s’est ajouté pour Michelle Obama celui de réussir quand on est une femme noire dans un monde d’hommes blancs.

Car c’est une lutte de tous les jours pour passer de l’école du quartier à un bon lycée, du bon lycée à Princeton, de Princeton à la faculté de droit de Harvard et devenir enfin avocate. Le lecteur découvre page après page, le racisme ordinaire et pernicieux qui demande à chaque fois d’être plus à ‘la hauteur’ que les autres, d’avoir une volonté de fer pour ne pas jeter l’éponge et retourner parmi les siens, se marier, avoir des enfants et se contenter de ce ’bonheur-là’.

Elle est donc cette lycéenne qui a pour amie une des filles du pasteur Jesse Jackson, un proche de Martin Luther King, avec qui elle participe à sa première manifestation, puis une universitaire qui découvre le monde des filles et fils des nantis ‘blancs’, ensuite une avocate (dans un cabinet où parmi 400 juristes , il y a quatre afro -américains) qui veut prendre sa revanche, gagner de l’argent, habiter de l’autre côté de Chicago, dans ces rues chics où passait son bus scolaire, emportant les enfants noirs vers d’autres destinées …

Mais … arrive le jeune avocat Barack, un Blanc et Noir, Africain et Américain qui n’a qu’une idée en tête : lutter contre les inégalités, affirmer les droits des Noirs (comme celui de voter)… bref, le futur Monsieur Yes We can!. La suite, c’est non seulement une belle histoire d’amour (et j’aime ça) mais aussi et surtout le récit d’une passion pour changer la donne par l’accès à l’éducation, aux soins de santé pour les plus défavorisés, pour les femmes et pour ‘les sœurs et frères’ de couleur. Michelle quitte son prestigieux cabinet d’avocats pour travailler à la mairie de Chicago, à la direction d’un hôpital public, va aux réunions dans des arrière-salles, persuader des jeunes en dérive qu’ils ‘valent’ mieux que ça et bientôt accompagne Barack dans ses campagnes électorales au fin fond des petites villes américaines, prenant de plein fouet mais sans faillir, le racisme à l’encontre de ce couple « noir ».

Le reste fait partie de l’histoire … mais on comprend au bout de ces 755 pages pourquoi Michelle Obama ne se présentera pas à la présidence des USA : elle aime trop les combats de tous les jours, les actes concrets, travailler en équipe avec d’autres femmes, résilientes comme elle. Et surtout, comme elle le dit “Je n’aime pas la Politique!”, la politique avec un grand P…

Michelle Obama : Devenir, Livre de Poche, 755 pages, 10 euros.

[Points Critiques n°386] Ne pas séparer la poésie de la colère

Par ces temps de confinement, beaucoup (re)découvrent la poésie. Celle-ci est inséparable de l’indignation.

Si si, j’ai désobéi, je suis parti me balader loin de mon quartier avec Venus poetica de Lisette Lombé. Et j’ai vu sur les murs de la ville le mot FÉMINICIDE, et j’avoue avoir pensé : C’est exagéré, non ?! Mais lisant La Malédiction d’être fille, l’enquête de Dominique Sigaud, jamais plus je ne dirai : c’est exagéré. Vous savez, la poésie/l’actualité ne sont pas (forcément) des ennemies. Un point positif du confinement : j’ai découvert la plateforme Zoom et la joie des réunions en ligne.

C’est notre ami Gérard qui m’a dit : Lis vite Lisette Lombé, en voilà une qui n’a pas sa langue en poche ! Pour la propagation de la poésie, le bouche à oreille c’est infaillible. Et j’ai lu son Venus poetica le long des trottoirs (et interdit de s’asseoir) du Basilix Shopping Center jusqu’à Forest place Saint-Denis. C’était un dimanche, fin mars, le soleil brillait…

Slameuse. Performeuse. Autrice. Collagiste. C’est ainsi que Lisette Lombé se présente sur sa page Facebook. « En 1998, ce corps avait 20 ans… » est le début d’un slam extrêmement fort de Lisette Lombé. Et le slam c’est quoi ? L’envol en 3 minutes 30 d’un poème voulant se tirer de la trop étroite et petite feuille de papier. Et le poème prendra son envol par le souffle, le rythme, le flow. Peut-on dire que c’est un juste retour vers l’ancestrale tradition de la poésie orale ? Les mots « griot » ou « trouvère » ont-ils un féminin ? Pour « griot », je ne sais mais le mot « trouveresse » existe. Venus Poetica se raconte et se dénude : de la petite enfance à l’adolescence jusqu’à l’état de mère enceinte, ouvertement et sans ambages, Lisette Lombé dit le sexe, la soif de s’en sortir, les affres du désir et des hommes. Parfois la lisant je me disais : non, là, elle invente, elle n’a pas vécu tout ça, et puis va-t-en savoir. De la difficulté à la fierté d’être Noire, celle d’une femme qui constate que le célèbre ascenseur de l’ascension sociale… hé bien, c’est pas demain la veille qu’on va le réparer ! Il vaut mieux que tu prennes les escaliers. Son style me semble si beau que j’ai pensé à James Baldwin. Et par l’audace et la crudité des aveux, en exposant le plus intime, Lisette Lombé fait face avec superbe aux risques de la désapprobation.

À cause de la pandémie du COVID-19, bibliothèques publiques et librairies étant fermées, je n’ai pu me procurer ses autres livres : On ne s’excuse de rien ! , un recueil de textes issus d’ateliers d’écriture (Maelström reEvolution, 2019), Black Words (L’Arbre à Paroles, 2018), La magie du burn-out (Image publique, 2017). Ces titres m’étant inaccessibles, j’ai cherché à mieux la connaître en naviguant sur YouTube; voici un collage-patchwork de ses paroles : « Dans ce poème Soudain surgit  Semira Adamu – Je m’appelle Lisette Lombé, conçue à Kinshasa et née à Namur, la rencontre du Tiers-Monde et du Quart-Monde – Que mes enfants n’oublient pas de quel ventre ils sont nés – Assumer pleinement mon goût pour les peaux citoyennes – J’ai été une travailleuse épuisée – Les identités professionnelles interrogent le capitalisme et les stéréotypes – Il y a le Kasaï et il y a la Meuse – Le Congo est inscrit sur mon visage – Hommage à Patrice Lumumba – Être Noire ce n’est pas comme une identité sexuelle qu’on peut plus ou moins cacher – Dans le slam le plus ardu pour moi c’est la mémorisation – Le slam est politique dans son essence, ça disqualifie l’élitisme – C’est un mini-modèle d’un autre possible – Le slam est un art de la parole, ça n’a rien à voir avec le verbiage – Aussi un outil de confiance en soi – Une manière de partager en 3 minutes l’angoisse de la page – Le public des scènes slam est très masculin et il y a aussi le problème de la réception de la parole des femmes dans un contexte patriarcal. Si les femmes disent un texte engagé sur scène, avec de la colère, elles peuvent être perçues comme hystériques, ce qui n’est pas le cas des hommes. – Notre corps est notre outil de militance – On veut retrouver une solidarité et une sororité dans le milieu artistique – Parfois en tant que femme racisée nous sommes invitées pour remplir un trou, pour le quota,»

De Dominique Sigaud (Paris, 1959) j’avais lu L’Hypothèse du désert, La Vie, là-bas, comme le cours de l’oued, ou encore Blue Moon. Dans La Malédiction d’être fille, elle devient journaliste-reporter : désormais dès que j’entendrai l’expression « les violences faites aux femmes » je penserai à son livre.

Pourquoi donc réunir ces deux livres dans une même chronique ? J’y réponds par une question : Par quelle « césarienne » peux-tu séparer la poésie et l’indignation ?

> Vous trouverez une belle interview de Lisette Lombé dans Axelle, magazine féministe belge : https://www.axellemag.be/parole_de/lisette-lombe/
> VENUS POETICA – Lisette LOMBÉ (L’Arbre à paroles, 2020 ; collection IF, 61 pages)
> LA MALÉDICTION D’ÊTRE FILLE – Dominique SIGAUD (Albin Michel, 2019, 237 pages)

Laurence Vielle: le poème quotidien, Poésie sur Musiq3
Durant toute cette période de confinement, retrouvez chaque jour les mots des poètes avec la poétesse et comédienne Laurence Vielle sur Musiq3, sur son site et sur les réseaux sociaux. Elle nous fait entendre une poésie vivante, des paroles de femmes et d’hommes comme une main tendue à l’être et à l’autre, un lieu d’hospitalité. Elle déplie, le temps d’un instant, ces poètes d’ici, d’ailleurs, d’aujourd’hui et d’hier pour réveiller en nous d’autres possibles. (Une initiative de Carine Bratzlavsky). Tous les poèmes (depuis le 6 avril) en podcast sur le site de la RTBF, Musiq3, onglet ‘émissions’

[Points Critiques n°386] Nathalie Skowronek, chronique d’une vie secrète

Une vie secrète, une vie parallèle, celle que mène depuis huit ans, Véronique Verbruggen, éditrice d’art. Celle officielle à Paris, aux côtés de son mari Daniel Meyer, ophtalmologue, et de sa fille Mina, et celle clandestine  dans les Cévennes, où elle rejoint régulièrement son amant, Titus Séguier, documentariste. Jusqu’au jour où le corps de Véronique est découvert sur un sentier de randonnée dans les Cévennes. Ni crime, ni suicide, un accident cardiaque.  Loin des bruits du monde, si présents dans ses précédents romans, Nathalie Skowronek cadre au plus près ce quatuor, explore sentiments, comportements et non-dits. Au décès de Véronique, l’intime jusqu’ici préservé, devient sujet de conversation dans le petit milieu culturel, où jugements péremptoires et rumeurs prolifèrent.

Véronique édite des monographies de petits maîtres, ceux qui connaissent un anonymat absolu d’où certains émergent parfois comme figurants lors d’expositions consacrées à des artistes majeurs, afin d’évoquer l’air d’un temps. Elle se passionne pour Jeroen Herst,  un artiste gantois de la fin du 19e siècle et qui a œuvré jusqu’aux années 20. Originaire de Gand, Véronique est fascinée par ses toiles qui reproduisent les voiliers sur l’Escaut et les canaux de son enfance, toiles que l’auteure nous fait voir, au plus près de l’art de peindre. De son côté, Titus prépare un documentaire sur le même peintre et c’est ainsi qu’ils se rencontrent. Commence alors pour Véronique la double vie. Mais qu’est-ce qui l’empêche de choisir ? De casser le couple au long cours ? “Personne ne perce le secret de ces vies bourgeoises qui revendiquent bonheur et liberté mais verrouillent toutes les issues de secours.” Reste aussi le refus de faire souffrir l’autre, Daniel,  qui a élevé et adopté Mina, rejetée comme sa mère par le père biologique.  A présent, trois personnes se partagent le deuil, chacune  à sa manière. Le mari affirme avec acharnement son rôle essentiel, comme un droit de propriété, et bâtit une image idéalisée de Véronique, dans un profond déni ; l’amant, contraint de se tenir à l’écart, rassemble fragments d’images, traces de leur vie commune et rêve de réaliser un film-hommage qui les contiendrait tous ; quant à Mina, déjà adulte, elle est la seule à se poser  toutes les questions, à tenter de déverrouiller la carapace, pour essayer de comprendre, si possible avec empathie,  presque de l’intérieur, les motivations de sa mère, ses doutes, ses souffrances… mais aussi de connaître l’autre face, celle de son autre vie, dans un univers qui semblait si radieux. Mina aussi fera le voyage à Gand, pour contempler les œuvres de Jeroen Herst, comme à la recherche d’un mystère. Un tableau éveille son attention, une Annonciation, où l’ange Gabriel est dépourvu d’ailes. L’auteure nous en offre une description somptueuse mais l’énigme résiste.

Que savons-nous de l’autre si proche ? Que se trame-t-il à nos côtés ? Avec délicatesse et subtilité, sans effets, dans une prose économe et sensible  où  l’écriture même fait style, Nathalie Skowronek nous dévoile les méandres des sentiments,  leurs inévitables contradictions mais laisse passer une petite respiration, loin des routines quotidiennes.

Nathalie Skowronek. La carte des regrets. Grasset. 142p. 16,70€

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