[Culture] Au cœur de l’Emprie russe, entre paix trompeuse et révolution

Au cœur de l’Emprie russe, entre paix trompeuse et révolution avec Schalom Asch, écrivain yiddish

par Tessa Parzenczewski

 

Publié entre 1929 et 1931, Avant le Déluge, une extraordinaire trilogie, vient d’être réédité.  Pétersburg , VarsovieMoscou , autant d’étapes parcourues par Zakhari Mirkin, le personnage principal dont la trajectoire épouse toutes les convulsions, tous les bouleversements qui secouent l’empire russe de 1910 à 1920. Dans sa préface à la première édition, Stefan Zweig note “C’est dans le cœur juif que Schalom Asch entend le mieux battre le cœur du monde”, mais il écrit aussi “que c’est véritablement Schalom Asch qui le premier installa le yiddish au sein de la littérature universelle”.

Zakhari Mirkin sera le fil conducteur de cette épopée, une véritable fresque,  où au cœur du monde slave, se détachent les communautés juives, dans leurs extrêmes diversités, des richissimes hommes d’affaires assimilés, à la judéité quasi effacée, comme le père de Zakhari, Gabriel Khaïmovitch  Mirkin, ou le brillant avocat Halperine, et à Varsovie, la famille Hurwitz, autour de la quelle se rassemblent ceux qui veulent lutter contre l’obscurantisme, s’ouvrir au monde et le changer. Zakhari accomplira un long chemin périlleux, des palais somptueux de Pétersburg, aux cours misérables de Varsovie. Ignorant tout du judaïsme, il ira à la découverte du monde juif, de sa langue, de ses rites. Il rejoindra le foyer des Hurwitz, où le père instituteur et sa femme Rachel-Léa, incarnent une sorte de fraternité chaleureuse où le shabbath, tous entonnent des chants révolutionnaires. Révolté contre son monde d’avant, Mirkin se cherche, se questionne. Aucun des personnages de Schalom Asch n’est simpliste. Tous recèlent une complexité, des contradictions, et c’est là la force de cet écrivain, faire cohabiter l’intensité des vies intérieures avec le vent violent de l’Histoire. Soucieux de cohérence, ennemi des compromis, Mirkin renonce à l’aide paternelle et connaîtra lui aussi la faim. Car ce qui le sépare de ses nouveaux compagnons, c’est l’urgence de la survie, loin des discours théoriques sur la révolution. Il se donnera comme but de contribuer à amener les masses juives dans le mouvement libérateur, avec le rêve de les arracher à leurs ateliers miséreux, de les transformer en ouvriers dans les nouvelles usines textiles de Lodz. Cela restera un rêve.

La guerre de 1914, les grèves et les manifestations, la répression féroce, l’auteur les évoque dans des passages où le réalisme côtoie le lyrisme, dans une écriture qui happe le lecteur,  le submerge, comme dans ce défilé du 1ermai à Varsovie: “La joie rayonnait sur les visages, les yeux brillaient, les bras se dressaient. La foule avançait, franchissait des frontières invisibles, pénétrait dans un nouvel univers, où elle se libérait, s’affranchissait des entraves qui la tenaient naguère prisonnière des tsars et des tyrans, pareille à un fleuve libéré des glaces qui coule paisiblement dans son lit à travers  champs et plaines”.

Et lors de la révolution de Février à Pétersbourg: “Tous les jours de février le soleil brilla dans le ciel de Pétersbourg. Il pouvait bien neiger, les ouragans pouvaient bien s’abattre sur la terre entière, le soleil brillait de tout son éclat quand les hommes libérés de leurs chaînes parcouraient les rues, avec le sentiment  de ne jamais toucher le sol. Tout flambait rouge: rouge sur la neige blanche, rouge sur la masse noire des hommes, bannières rouges précédant les défilés enneigés. Rouge aux revers des vestes et des manteaux, rouges les brassards autour des manches. La neige tamisait cette débauche de rouge. Blanche la terre, rouges les hommes”.

Dernière étape: Moscou. La guerre dans les rues. Les Bolcheviks rassemblés dans le palais du gouverneur et des hommes d’affaires et des aristocrates, dont le père de Mirkin et l’avocat Halpérine à l’hôtel Métropole. Asch se livre alors à des descriptions féroces d’une société au bord de l’abîme, avec en finale, surgissant des sous-sols, la horde des domestiques  criant vengeance.

Zakhari a rejoint la révolution, mais toujours en proie au doute: “Il lui semblait que tout cela n’était qu’un rêve, qu’un mirage: lui, Mirkin, servant une mitrailleuse placée dans une lucarne ouverte sur la place du Théâtre à Moscou? Comment en était-il arrivé là? (…) Ce sentiment d’impuissance physique et en lui ce tumulte, ce bouillonnement! C’était cette fureur, ce cri de douleur face à l’innocence violée, face à tous ces hommes massacrés, traînés comme des bêtes à l’abattoir, c’était cela qui l’avait mené à Moscou, jusqu’aux portes du palais du gouverneur. (…) Il cherchait à clarifier sa propre démarche, à la justifier. Il fallait remonter dans sa mémoire, pas à pas tout ce chemin sanglant parcouru depuis que la guerre avait éclaté pour essayer de comprendre ce qu’il faisait là, dans la grisaille de l’aube, sur un toit de Moscou, au pied d’une mitrailleuse”.

Plus tard, la guerre civile. Des pogroms encore. Et puis les caves de la Loubianka déjà…  Parfois Shalom Asch s’attarde à des descriptions de la nature, comme hors temps. Un univers éminemment romanesque aussi, où ne manquent pas les épisodes amoureux, jamais simples. Et surtout,  quel plaisir de lire! Dans une remarquable préface, Rachel Ertel évoque toute l’œuvre prolifique de Schalom Asch (1880-1957), du théâtre, des nouvelles, des romans, du shtetl à New York.

 

Avant le déluge

Pétersbourg. Préface de Stefan Zweig. Traduit de l’allemand par Alexandre Vialatte. Archipoche. 420 p., 8,95 €

Varsovie. Préface et notice d’Henri Raczymov. Traduit du yiddish par Aby Wieviorka et Henri Raczymov Archipoche. 415 p., 8,95 €

Moscou. Traduit du yiddish et préfacé par Rachel Ertel. Archipoche. 562 p., 8,95 €