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Avec « Moi Ivan, toi Abraham », Yolande Zauberman ressuscite la Pologne des années 1930

Le dimanche 15 février à 16h, nous projetons le film « Moi Ivan, toi Abraham » dans le cadre d’un cycle consacré au cinéma de Yolande Zauberman. A cette occasion, nous reproduisons d’un article de Boris Bastide publié dans « Le Monde » du 10 décembre 2025. Cette projection nous permettra aussi d’évoquer notre amie, l’actrice Héléne Lapiower (1955-2002) qui avait été choisie par Yolande Zauberman comme une des interprètes de ce film.

Ramener à la lumière un pan de mémoire oublié. La ressortie en salle de Moi Ivan, toi Abraham (1993) ravive la démarche entreprise par Yolande Zauberman pour concevoir son premier long-métrage de fiction. La cinéaste s’était plongée dans de nombreuses photos de la Pologne des années 1930 et était allée à la rencontre de juifs survivants de la Shoah pour qu’ils lui racontent leur jeunesse d’avant-guerre. Des souvenirs tus ou effacés d’un monde englouti auxquels le film redonne vie par une foule de détails, à commencer par la langue, ce yiddish propre à l’Europe de l’Est que parlait sa grand-mère. Dans un beau noir et blanc qui ancre le récit dans un passé pourtant tout sauf figé, Moi Ivan, toi Abrahamregorge de chants, de microrécits et de rituels qui donnent corps à toute une société complexe où s’entremêlent les questionnements religieux, sociaux et politiques.

Yolande Zauberman, qui s’était intéressée avec ses premiers documentaires à l’apartheid en Afrique du Sud (Classified People, 1988) et au système des castes en Inde (Caste criminelle, 1990) dessine une nouvelle fois ici un monde marqué par de nombreuses fractures et tensions. Son cinéma est alors travaillé par la fabrique de l’« autre » comme source d’exclusion. Le titre même du long-métrage renvoie à cette division poussée des identités.

Dans le film, Ivan (Aleksandr Yakovlev) et Abraham (Roma Alexandrovitch) sont toutefois amis. Le premier est un adolescent goy qui travaille depuis des années comme apprenti dans la famille du second, un jeune garçon juif. Mais, sur fond de repli conservateur, on demande au premier de rentrer chez lui, au second, de prendre ses distances. Ils se lanceront alors dans une fuite éperdue vers un impossible ailleurs.

Regard attendri

Deux autres personnages se dégagent peu à peu de la galerie d’hommes et de femmes qu’embrasse le film : Rachel (Mariya Lipkina), la sœur aînée d’Abraham, que son grand-père veut marier de force à un garçon de sa convenance, et Aaron (Vladimir Mashkov), un militant communiste plus âgé qu’elle qui s’est évadé de prison et dont elle est amoureuse.
Moi Ivan, toi Abraham convoquera également la figure du Tzigane, autre point de cristallisation, de rejet et d’incompréhension.

Le constat si lucide du film sur le devenir mortifère de sociétés où sont exacerbés les antagonismes, les préjugés et les injustices, ouvrant la voie au pire, reste encore tristement d’actualité. D’une grande douceur grâce au regard attendri que Yolande Zauberman porte à ses protagonistes, notamment enfants, Moi Ivan, toi Abraham se positionne irrémédiablement du côté de ceux qui se rebellent contre cet ordre établi, reconnectant ce que l’on tente de séparer. Le film, de par sa mise en scène et ses choix narratifs, opte pour le mouvement, la jeunesse, la beauté, l’amour, la sensualité, l’audace. Avec une seule ligne directrice : sauve qui peut la vie.

Moi Ivan, toi Abraham (1993), film français et russe de Yolande Zauberman. Avec Roma Alexandrovitch, Aleksandr Yakovlev, Vladimir Mashkov (1 h 45).

— Article de Boris Bastide pour Le Monde.

Les projections suivantes du ciné-club de l’UPJB 

• Le dimanche 1er mars à 16 h avec « Would you have sex with an Arab?” de Yolande Zauberman.

• Le dimanche 29 mars à 16 h avec « Dégradé » d’Arab et Tarzan Nasser, deux cinéastes de Gaza.