« Classified People », la ségrégation raciale au sein des familles

A l’occasion de l’ouverture du cycle sur le cinéma de Yolande Zauberman avec la projection de Classified People, voici le compte rendu de Murielle Joudet, publié dans « Le Monde » le 22 septembre 2023.

Filmé clandestinement en Afrique du Sud en 1987, le documentaire de Yolande Zauberman montre comment le régime d’apartheid s’infiltrait dans les recoins les plus insoupçonnés des existences.

 On sait à quel point, en matière de documentaire, trouver la bonne distance de regard est la grande affaire. Dans le cas précis de Yolande Zauberman, on a davantage envie de parler d’élégance du regard. La mise en scène ne baisse jamais les yeux, ni ne cherche à s’effacer devant la puissance des sujets abordés. C’est ce qui frappe déjà dans son premier film réalisé en 1987, Classified People, que Shellac ressort dans une version restaurée. Filmé clandestinement en Afrique du Sud durant le régime d’apartheid, ce moyen-métrage brûlant de beauté vient saisir la façon dont la politique de ségrégation raciale instaurée pendant quarante-trois ans s’est infiltrée dans les recoins les plus insoupçonnés des existences.

De 1948 à 1991, les citoyens sud-africains étaient rangés selon une classification raciale qui distinguait quatre catégories : les blancs, les Indiens, les colorés (« colored », équivalent de métis) et les noirs. Robert apparaît face caméra, ce vieil homme nonagénaire aux airs troublants de James Stewart, raconte qu’à l’instauration de la loi, le tribunal administratif l’a jugé métis, tandis que sa femme et ses enfants ont été considérés comme blancs – ils ont fini par le rejeter. Depuis vingt-cinq ans, l’homme vit dans une modeste maison d’un quartier pauvre et partage sa vie avec Doris, une femme noire de 70 ans, aimante, impériale, et témoin privilégiée de l’humiliation vécue par son conjoint qui, pour toute faute, a eu le malheur de se porter volontaire pour rejoindre un régime métis durant la première guerre mondiale.

Yolande Zauberman, qui avait prévu de filmer une famille aisée avant d’être dénoncée, s’invite chez ce couple qui, entre deux témoignages, s’amuse à offrir des saynètes domestiques à la caméra 16 mm qui rehausse la moindre couleur vive. Plutôt que de succomber à la grammaire sur le vif du cinéma vérité, la réalisatrice s’en tient au plan fixe et éclaire les scènes, un « choix moral » qui transforme le moindre plan en sublime photographie, et la frêle demeure du couple en paradis conjugal qui pourrait à tout moment basculer dans la comédie musicale.

Art du montage tranchant

Avec un art du montage précis et tranchant, la cinéaste entremêle le portrait bouleversant de ce couple à d’autres : un ivrogne débitant comme sur une scène de théâtre un long soliloque raciste ; le témoignage d’un journaliste évoquant un test de classification raciale qui consiste à glisser un crayon dans les cheveux des inspectés ; le trajet en bus d’un homme blanc qui, en voix off, raconte qu’il a tenté de fuir le pays : « Je suis revenu, c’est le seul endroit que je comprends. Je n’ai aucun doute : ici pour moi, c’est le plus beau des pays. Il y a une énergie, un but. »

Retour chez le vieux couple : cela fait maintenant quinze ans que Robert s’est réconcilié avec ses fils qui, tous les mercredis, viennent déjeuner à la maison – lui et Doris attendent toujours d’être invités dans le quartier blanc. A l’occasion d’une de ces réunions familiales, le dispositif saisit un moment déchirant. La caméra reste en plan fixe, à distance mais suffisamment présente pour que l’un des fils s’adresse à elle, dédaignant le comportement ingrat de son père, ses silences à chaque visite, parlant de lui comme s’il n’était pas dans la pièce.

On a rarement aussi bien dit, aussi bien saisi, la manière dont la brutalité d’une politique s’infiltre dans les corps, dévore la plus petite parcelle d’intime et dresse un abîme entre père et fils. Déjeunant ensemble, ils n’en sont pas moins étrangers l’un à l’autre car l’enfant a pleinement intégré ce que la société pense de son père. La puissance mélodramatique de Mirage de la vie (1959), de Douglas Sirk, se retrouve là, intacte, dans un documentaire. Et lorsque les enfants repartent dans leur monde blanc, le soulagement est palpable, pour Doris, Robert et Yolande, comme pour nous-mêmes. A peine une ombre traversant furtivement un grand film d’amour.


Cette projection fait partie d’un cycle de films de Yolande Zauberman qui sont projetés à l’UPJB de janvier à juin 2026.

Retrouvez sur cette page toutes les informations pour la projection de « Classified People » ce dimanche 11 janvier à 16h. Pour l’entièreté du programme du cycle Yolande Zauberman organisé à l’UPJB, consultez cette page.