[Archive] L’histoire de Pourim : de sa genèse païenne à sa récupération synagogale

Issu du Points Critiques d’avril 1988, cet article passionnant écrit par Thérèse Liebman étudie le récit entourant la fête de Pourim et les thèmes littéraires qui le traversent. Origines païennes, caractère laïque et célébration peu conforme d’un mariage mixte salvateur confèrent à l’histoire de Pourim un caractère singulier. Thérèse s’est plongée dans le livre d’Esther, seul écrit rapportant explicitement le  l’origine de Pourim, ainsi que dans la littérature juive et « païenne » qui, sans pour autant le nommer, en éclairent le contexte et la signification.

La célébration de la fête du Pourim est, avec celle de Hanoucca, dont elle n’a pas l’ « aura » religieuse, la plus joyeuse du calendrier juif.

Sa signification profonde a certes sensiblement évolué au cours des siècles. Pour la retracer, même succinctement, il faut interroger l’unique texte juif qui en rapporte la tramele livre d’Esther – et la littérature tant juive que « païenne » qui, sans en parler, permet d’en découvrir le contexte, d’en saisir la portée et de comprendre l’importance et la valeur que les Juifs n’ont jamais cessé de lui accorder.

 

Il était une fois Assuérus, Esther, Aman et Mordechaï

La première particularité de la fête de Pourim tient dans ce qu’un seul écrit rapporte les faits qu’elle est censée commémorer : la Megillat Esther, le Rouleau (ou livre) d’Esther. Il s’agit d’une sorte de roman historique, dont la version définitive remonterait à la deuxième moitié du IIe siècle avant notre ère.
 Le sujet en est bien connu : le roi de Perse Assuérus, après avoir répudié sa première épouse, convoque les plus belles filles de son empire, les fait venir, à tour de rôle, chaque nuit auprès de 
lui et les renvoie le lendemain matin. Vient le tour d’Esther, nièce du Juif Mordechaï (Mardochée). Assuérus est tellement séduit par sa beauté, qu’il ne la renvoie pas, mais qu’il l’épouse. Il ignore toutefois que ta nouvelle reine de Perse est juive. Mais le vizir du roi, Aman, avait remarqué que Mordechaï, qui se tenait habituellement à la porte du palais, ne s’agenouillait ni ne se prosternait devant lui.

Le sort des Juifs de Perse 

Cet homme orgueilleux en conçut une immense colère et chercha à obtenir que le roi ordonnât l’extermination de tous les Juifs de son empire. C’est dans les termes suivants qu’Aman aurait réussi à convaincre le roi :

« Il y a un peuple dispersé et (vivant) à part au milieu des peuples, dans toutes les provinces de ton royaume, leurs lois diffèrent de (celles de) tous les peuples et ils n’observent pas les lois du roi. Il ne convient pas, pour le roi, de les laisser tranquilles » .

(Ce type d’arguments a servi à justifier bien d’autres persécutions, tant dans l’antiquité gréco-romaine qu’aux époques moderne et contemporaine).

Le roi se rangea à l’avis de son vizir et lui laissa l’initiative des modalités à suivre pour cette persécution. Selon la coutume perse, le calendrier des événements qui devaient se dérouler dans l’année à venir était fixé le premier jour de l’an par tirage au sort, « pour » (« pourim » au pluriel) en assyrien. Pour le massacre des Juifs, le sort (« pour ») tomba sur le 13e jour du mois d’Adar.

Esther devant Assuérus, Nicolas Poussin, 1655.

C’est alors que va intervenir Esther. Après avoir jeûné pendant trois jours en signe de solidarité avec les Juifs du royaume, elle invite à un festin le roi Assuérus et son premier ministre Aman. Elle réussit à confondre ce dernier et à obtenir le renversement total de la situation : c’est Aman qui sera pendu à la potence même qu’il avait fait dresser pour Mordechaï. Celui-ci allait devenir premier ministre du roi ; quant aux Juifs, ils obtinrent l’autorisation « de se rassembler et de défendre leur vie en massacrant, tuant et faisant périr, avec femmes et enfants, tous ceux (…) qui les attaqueraient par les armes, et de piller leurs biens » (VII. 11). Ainsi donc, « dans le douzième mois, qui est le mois d’Adar, le treizième jour du mois (…) au jour où les ennemis des Juifs avaient espéré triompher d’eux, la situation se retourna et les Juifs triomphèrent eux-mêmes de ceux qu’ils haïssaient » (IX, 1). Ils auraient ainsi tué 75.000 Perses !

« C’était te treizième jour du mois d’Adar, et le quatorzième jour, ils se reposèrent et en firent un jour de festin et de réjouissances (…) ; chacun envoie des cadeaux à son prochain » (IX, 17 .19) (Effectivement cette pratique s’est maintenue jusqu’à nos jours). « C’est pourquoi l’on appelle ces jours les Pourim, du nom de Pour (sort) » (IX, 26).
Les faits rapportés dans le livre d’Esther et qui, aujourd’hui encore, sont célébrés par de nombreux Juifs dans le monde entier, ont-ils réellement eu lieu? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, car ces faits ne sont rapportés par aucune autre source.

“Esther, Assuérus et Aman” par Jan Steen, 1665.

Entre les lignes, des thèmes littéraires aux origines multiples

Quant aux thèmes littéraires présents dans le livre d’Esther, on constate qu’ils sont d’origines diverses : juive, perse et judéo-hellénistique. Le thème d’inspiration hébraïque est celui du Juif qui, faisant partie de la cour royale, gagne les faveurs du roi pour son peuple. Ce rôle, rempli ici par Mordechaï, est, en effet, déjà présent dans la Génese à propos de Joseph à la cour du pharaon.

Le thème du roi qui ne passe qu’une seule nuit avec une compagne avant de la répudier ou même de la faire exécuter et qui, finalement, s’attache durablement à une jeune fille est d’origine persane et sera immortalisé dans les Mille et Une Nuits.

Deux autres thèmes relèvent, eux, de la littérature judéo-hellénistique. Il y a d’abord le sujet principal du livre d’Esther : celui de la femme qui, grâce à sa grande beauté, parvient à captiver le cœur du chef des ennemis et à sauver ainsi son peuple de la catastrophe.

On le trouve également dans le livre de Judith. Dans ce récit, comme dans celui d’Esther, une femme juive séduit le chef ennemi, le général babylonien Holopherne : elle parvient à se faire inviter au festin qu’il a organisé et, profitant de son ivresse, elle lui tranche la tête. L’armée babylonienne, privée de son chef, bat en retraite et Judith sauve ainsi sa patrie, la Judée, de l’occupation par l’armée de Nabuchodonosor.

Le second thème qui relève de la littérature judéo-hellénistique est celui du roi qui, au début de son règne, hait les Juifs et pense à les anéantir, mais qui, par la suite, . Il se retrouve dans un récit relatif aux Juifs d’Alexandrie (Flavius Josèphe, Contre Apion, II, 52-55) : Ptolémée VII Physcon aurait, au début de son règne, vers 140 avant notre ère, fait conduire les Juifs dans l’hippodrome d’Alexandrie pour les faire piétiner par des éléphants, auparavant enivrés par des boissons alcoolisées. Mais lorsque les Juifs se mirent à prier, les éléphants se tournèrent subitement contre les hommes du roi, dont ils tuèrent un grand nombre. C’est là, selon Flavius Josèphe, « l’origine de la fête qu’avec raison célèbrent, comme on sait, à l’anniversaire de ce jour, les Juifs établis à Alexandrie (…) ».

Ce passage rappelle l’extrait du livre d’Esther où la fête de Pourim trouve également son origine dans le renversement d’une situation catastrophique pour les Juifs : dans les deux cas, le massacre programmé pour les Juifs se retourna contre ceux qui voulaient les anéantir.

On retrouve encore ce thème dans les deux premiers livres des Macchabées (2). En 161 avant notre ère, le roi de Syrie Démétrios envoya en Judée son général Nicanor pour combattre Judas Macchabée et incendier le Temple de Jérusalem. Mais en dépit de la supériorité numérique de l’armée syrienne, celle-ci fut vaincue par la petite troupe juive.
Selon le livre des Macchabées, le peuple fut en grande liesse et on célébra ce jour comme un grand jour d’allégresse. On décida de célébrer ce jour-là chaque année le treize d’Adar. Et le Livre II de préciser que le treizième jour du mois d’Adar est « la veille du Jour de Mardochée ». Cette coïncidence chronologique mérite d’être relevée.

Ce même livre en contient une autre, tout aussi intéressante. Il se termine, en effet, par l’évocation du décret par lequel les Juifs instituèrent la fête de leur victoire sur Nicanor. de même que le livre d’Esther s’achève sur l’institution de la fête de Pourim.

La partie finale de chacun de ces deux ouvrages pourrait ainsi laisser croire qu’ils ont été composés pour expliquer l’origine de ces fêtes.

Ainsi donc, il semble bien qu’au moins jusqu’au milieu du lle siècle avant notre ère (quand Jason de Cyrène composa le Livre li des Macchabées) ou peut-être même jusque vers 60 avant notre ère (lorsque fut rédigée la version abrégée, la seule qui nous soit parvenue), les Juifs de Judée célébraient le 14 d’Adar une fête appelée non “Pourim”, mais “Jour de Mordechaï”.

Même si on admet que l’onomastique babylonienne avait eu encore cours au lle siècle avant notre ère, le choix du nom de Mordechaï pour désigner la fête du 14 d’Adar ne semble pas être le fait du hasard. Je crois, au contraire, que le rapprochement avec Mardouk prend tout son sens, surtout si on se réfère à la fête de ce dieu protecteur de Babylone, qui était célébré le premier jour de l’an babylonien, vers le 15 mars, au tout début du printemps. Or cette date correspond approximativement à celle de la fête de Mordechaï, de Pourim.

La célébration de la fête du nouvel an babylonien commençait par de longues lamentations, par des hymnes pour pleurer la mort de la nature, symbolisée par Mardouk, créateur de l’univers. Soudain, à ces hymnes de lamentations et à ces plaintes de désolation succédaient, sans transition, des hymnes de joie qui célébraient le renouveau de la nature, la libération triomphante de la vie : c’était le retour de Mardouk, après sa lutte victorieuse contre le chaos.

Ces faits étaient célébrés par une grande procession triomphale qui conduisait des statues articulées de Mardouk, accompagné des autres dieux, dans un cortège vers son temple. Sa victoire était alors célébrée par un grand banquet. Entretemps était mimée une sorte de drame sacré qui faisait revivre les différents épisodes de la vie de Mardouk, après quoi le dieu était conduit à la « chambre du lit » pour l’hiérogamie, le mariage sacré avec la déesse Ishtar.

Enfin, au cours de ces fêtes qui marquaient le début de l’an, Mardouk et les autres dieux devaient fixer les destinées (pourim) des hommes pour l’année à venir.

Ainsi, plusieurs étapes de la fête du nouvel an babylonien se retrouvent dans la célébration de Pourim et dans le livre d’Esther qui y était lié :

  • le choix de la date : vers le 15 mars, à l’approche de l’équinoxe de printemps ;
  • les noms des divinités babyloniennes Mardouk et Ishtar qui apparaissent sous des formes hébraïsées ;
  • le jeûne d’Esther et des Juifs qui craignaient de mourir sous les coups des Perses rappelle les lamentations des Babyloniens à cause du sommeil de la nature et de la mort de Mardouk ;
  • la joie, l’allégresse et les festins qui célèbrent, d’un côté, le retour de Mardouk et le réveil de la nature et, de l’autre côté, la victoire des Juifs qui ont échappé à la mort que leur préparaient les Perse
  • mimes et représentations scéniques de l’épopée de Mardouk se retrouvent dans les « Purimspiele » ;
  • enfin, la fixation des destinées des hommes par les divinités babyloniennes fait penser au tirage au sort – pourim – fixé, au début de l’année, dans l’empire perse en présence d’Aman.

Les nombreux Juifs qui avaient été déportés à Babylone ne pouvaient ignorer avec quel faste leurs voisins babyloniens célébraient le nouvel an. On peut imaginer que certains d’entre eux aient voulu fêter cet événement à leur manière en mettant sur pied un psychodrame où l’acteur principal ne serait plus le Babylonien Mardouk, mais le Juif Mordechaï, d’où l’allusion au Jour de Mordechaï dans le Deuxième Livre des Macchabées.

Dans le livre d’Esther, toute la partie où intervient Mordechaï semble avoir été un pastiche de la fête babylonienne de Mardouk, qu’il tournait en quelque sorte en dérision :

  • lorsque Mardouk était le prototype du dieu païen, son quasi homonyme Mordechaï, lui, apparait, tout au contraire, comme le symbole de la résistance irréductible de l’esprit juif face au paganisme ambiant, il est même le seul sujet du roi à refuser de se prosterner devant Aman. Il se promène à travers la ville revêtu d’un vêtement royal, monté sur un cheval appartenant au roi et conduit par le vizir en personne, de même que Mardouk était conduit en procession dans la ville ;
  • tout comme le dieu avait remporté une lutte contre le chaos, Mordechaï sortit vainqueur du conflit qui l’opposait à Aman ;
  • c’est ce dernier qui, sur ordre du roi, fut pendu à la potence même qu’il avait érigée pour le « résistant » juif ;
  • ce furent les ordres donnés par Mordechaï
 qui furent suivis dans l’empire perse ; ainsi, les gouverneurs des provinces durent-ils non seulement renoncer aux persécutions qu’Aman avait prévues pour les Juifs, mais encore permettre à ces derniers d’attaquer leurs ennemis.

Enfin, comme l’écrit l’auteur du livre d’Esther (9.22) : « l’affliction s’était changée en réjouissance et le deuil en jour de fête », exactement comme le retour de Mardouk avait métamorphosé les lamentations des Babyloniens en cris d’allégresse.

Le thème du renversement de situation se retrouve, nous l’avons vu, dans d’autres récits juifs : Judith et Holopherne, Judas Macchabée et Nicanor, les Juifs d’Alexandrie et les éléphants do Ptolémée Physcon. Mais dans chacun de ces cas, le renversement se produit avec l’aide de Dieu.

Parcontre, dans Le livre d’Esther, Dieu n’intervient jamais. L’absence totale du nom de Dieu dans cet écrit pourrait précisément s’expliquer par le fait que les Juifs auraient trouvé inconvenant de mêler le nom divin à une fête, si récemment encore, purement païenne.
C’est peut-être même pour camoufler tout ce substrat païen qu’a été rédigé le livre d’Esther.

Les Juifs auraient, par ailleurs, manifesté ainsi qu’ils étalent prêts à se prendre en charge pour assurer, sinon un salut mythique, du moins leur survie dans le monde souvent hostile que constituait le royaume des Séleucides.

À ce seul égard, Pourim apparaît comme récupérée par le Judaïsme religieux qui, s’il n’ose jamais mêler directement Dieu à cette singulière histoire, s’empressa néanmoins d’ouvrir les portes de ses synagogues à la célébration de cette fête.

Esther et Mordechaï par Aert de Gelder, 1685.

Le personnage d’Esther me paraît, lui aussi, assez singulier. Certes, c’est elle qui tient un rôle de tout premier plan, mais il n’empêche que Mordechaï joue un rôle tout aussi important. Un passage du Rouleau d’Esther semble même trahir la période où Mordechaï était à l’avant-scène : c’est lui qui aurait donné les ordres concernant Pourim (9.20-23), mais, dans le même chapitre, lorsque l’auteur évoque ces ordres, il écrit : « comme les avaient établis Mardochée le Juif et la reine Esther » (9.31). Ainsi donc, ces passages font apparaître comme une hésitation concernant le personnage qui devrait occuper le devant de la scène. À en croire le livre II des Macchabées, il semble bien qu’au moins jusqu’en 161, les Juifs célèbrent le jour dit de Mordechaï.

Si, finalement, le nom d’Esther supplanta celui de Mordechaï dans le titre du livre où est consignée la version écrite de Pourim, c’est, selon moi, parce que son rédacteur anonyme était tenu de soumettre son texte à deux sortes d’exigences, malaisées à concilier : le respect des valeurs traditionnelles incarné par Mordechaï et la nécessité d’intéresser et de captiver ses lecteurs en leur racontant une histoire passionnante où l’audace et l’imagination, plus aisément attribuables à une jeune lemme séduisante devaient avoir leur part. Au substrat idéologique – la volonté de faire pièce à des dieux païens sans s’attirer pour autant les foudres des autorités civiles et religieuses – s’ajoutaient donc les nécessités d’une rédaction anecdotique : le « miracle » de Pourim, sur le plan littéraire, c’est la combinaison habile, sinon harmonieusement équilibrée, de ces deux éléments, qui sont aussi les principaux ingrédients de cette fête.

Le paradoxe est que l’auteur du livre d’Esther a célébré les mérites exceptionnels d’une jeune Juive qui, fût-ce malgré elle, avait épousé un non-Juif et qui, grâce à ce « mariage mixte » a réussi à sauver son peuple d’un véritable génocide. L’hommage, peut-être involontaire, mais insistant et appuyé, rendu au conjoint juif d’un tel mariage est, à ma connaissance, une «première » qui, jusqu’ici, n’a trouvé aucune suite dans la liste, pourtant longue, des héros et héroïnes de l’histoire juive véhiculée par la tradition.

Ses origines païennes, son caractère laïque et sa justification, au moins implicite, d’un hymen si peu conformiste, confèrent à Pourim une originalité que la tradition juive véhicule depuis plus de deux millénaires.

La popularité de cette fête ne s’est, en tout cas, jamais démentie, le Talmud lui-même lui rendant le plus grand hommage dont ses auteurs étalent capables : à l’en croire, Pourim est l’unique fête juive qui survivra à toutes les vicissitudes de l’histoire et qui, seule, subsistera après l’avènement du Messie.

Ce qui n’empêche que, selon les époques et les pays, la célébration de Pourim s’est très diversement colorée. Ainsi en Italie, dès le XVle siècle, sous l’influence du Carnaval qui, tout comme Pourim, concorde avec la première éclosion du printemps, les Juifs prennent-ils l’habitude de se déguiser, les hommes mettant des vêtements féminins et vice-versa.

On connait l’importance des déguisements dans toutes les fêtes païennes à rituel agraire qui saluent, vers fin février, début mars, la mort de l’hiver et le réveil de la nature, le déguisement étant l’occasion idéale de participer à l’inversion et au renversement. Le travesti peut changer de sexe, mais aussi de classe sociale, comme Mordechaï qui avait revêtu un costume royal. Dans notre analyse du livre d’Esther, nous avons souligné les nombreux renversements qu’il contient.

Dans les communautés d’Europe centrale et orientale, qui avalient souvent été victimes de persécutions, Pourim donna lieu à des représentations scéniques. Au cours de ces Purimspiele, les Juif pouvaient, tout en parodiant la persécution de leurs « ancêtres » dans l’empire perse et leur sauvetage par la reine Esther, se défouler et exprimer l’agressivité qu’ils étaient constamment obligés de contenir.

 

Pourrim chez les Loubavitch © Elie Gross

Car, comme le Carnaval, Pourim permet l’expression du désordre et de la violence, pour autant qu’elle soit canalisée par les autorités civiles et religieuses.

Comme au temps d’Esther, Pourim s’accompagne encore « de festins et de réjouissances » (IX, 17.19), arrosés de nombreuses boissons adloyada « jusqu’à ce qu’on ne puisse plus voir la différence entre béni soit Mordechaï et maudit soit Aman (…) Pas plus que les Juifs de Perse, on n’oublie d’« envoyer des cadeaux à son prochain » (IX, 19) et, aux enfants, des haman­taschen (des pochettes d’Aman), gâteaux triangulaires (comme les oreilles d’Aman) remplis de graines de pavots ou d’autres douceurs qu’on ne peut connaître avant de les déguster, car on ne peut savoir à l’avance quel sera son sortpour »).

Les enfants participent d’ailleurs activement à la fête et même à l’office de la synagogue, puisqu’au cours de la lecture de la Megillat Esther, ils doivent, chaque fois qu’est prononcé le nom d’Aman, agiter des crécelles et laper du pied, tout comme, dans la Rome primitive, au début du printemps, des prêtres-danseurs frappaient bruyamment le sol de leurs pieds et tapaient sur leurs boucliers avec leurs lances.

Ainsi, les fêtes de la fin de l’hiver et du début du printemps sont-elles une constante dans l’histoire de l’humanité, depuis la lointaine Babylone jusqu’aux carnavals d’aujourd’hui. Les Juifs y participent à leur manière en lui attribuant une valeur historique.

Imaginé à partir d’un modèle païen, aussitôt transposé dans une vision particulariste de l’histoire Juive, Pourim a su conserver, à travers les siècles, une inaltérable et contagieuse jeunesse.

(1) Esther, III, 8 : Tous les passages du livre d’Esther repris dans cet article sont empruntés à la traduction de F. MICHAELI parue dans la Bibliothèque de la Pléiade.

(2) I Macc. 7, 43-48 et II Macc. 15,25-36. Les traduction reprises ici sont dues à A. GUILLAUMONT dans la Bibliothèque de la Pléiade.

(3) À propos de “et la reine Esther”, le traducteur F. MICHAELI écrit, en note, “c’est peut-être une addition au texte.

Thérèse Liebmann