Le fil et la facture. Notes sur Cracovie, Auschwitz, Birkenau.
— Youri Lou Vertongen, septembre 2026. Une réflexion rédigée à la suite d’un week-end de visite de Cracovie, Auschwitz et Birkenau organisé par l’UPJB.
Je dédie ces quelques pages d’analyse aux Fogelbaum – nom de famille de ma mère – que j’ai retrouvés dans le Livre des noms de Yad Vashem, exposé à même le camp d’Auschwitz.
Je sors de la visite du ghetto de Cracovie, d’Auschwitz et de Birkenau avec une formule sur les lèvres, et je sens que je dois commencer ce texte par m’en méfier. Cette formule est la suivante, et elle m’a guidé comme une intuition durant nos deux jours d’excursion : haine antijuive et rentabilité capitaliste. Elle suggère deux logiques de même rang qui se seraient rencontrées, et dont la rencontre aurait produit le camp. Elle est séduisante parce qu’elle est symétrique. Mais elle est sans doute fausse pour la même raison. Je m’explique. Enfin, j’essaye…
L’extermination des Juifs d’Europe est d’abord un projet racial et politique nazi. Il n’a pas été déduit d’un intérêt économique, il n’a pas été commandé par un besoin de main-d’œuvre, il n’a pas été rendu nécessaire par une crise d’accumulation. L’idéologie antisémite n’est pas le masque poli d’un calcul qui serait la vérité cachée du phénomène. Prétendre le contraire, c’est-à-dire faire du capitalisme la cause d’Auschwitz, conduit, de fait, à une double erreur que je saisis au moment de l’écrire : on rate l’objet, en même temps qu’on offre au nazisme la circonstance atténuante d’une rationalité qu’il n’avait à mon avis pas. Mais il faut aussi, il me semble – sentez comme mon hésitation est palpable – refuser la lecture inverse, tout aussi confortable, qui ferait de l’extermination une pure irruption d’irrationalité, une régression barbare dans une histoire par ailleurs raisonnable, un moment de rupture normatif dans les continuités profondes des rationalités modernes. Cette lecture-là sauve la modernité en faisant du camp son contraire, alors qu’il en a été un produit.
Ce qu’il faut donc formuler pour amorcer cette réflexion balbutiante est à la fois plus étroit et plus dérangeant. Je me lance : la rationalité économique intervient à l’intérieur du projet exterminateur. Tantôt elle le facilite, tantôt elle en tire profit, tantôt elle entre en contradiction avec lui et se fait écraser. Elle n’en serait ni la cause ni le simple ornement. Elle en serait, en fait, une composante partiellement autonome, qui n’a pas la même finalité que lui et qui pourtant s’y emboîte sans grincer.
C’est cette compatibilité partielle entre des rationalités hétérogènes qui constitue ici l’objet réel de ma réflexion. Idéologie raciale, État bureaucratique, économie industrielle, entreprises privées, infrastructures ferroviaires, discipline du travail. Rien de tout cela ne poursuit exactement le même but, mais tout cela s’articule. Le macabre scandale n’est pas tant la fusion de ces logiques que leur ajustement.
À la recherche de la juste formule…
Si l’on cherche une phrase qui tienne, je pense que nous pourrions proposer celle-ci : l’antisémitisme nazi produit des êtres dont la vie n’a plus aucune valeur et la rationalité économique permet simultanément d’attribuer une valeur à leur force de travail, à leurs biens, puis aux matériaux mêmes de leur corps.
Il s’agit bien là de deux opérations distinctes, portées par des acteurs distincts, avec des critères distincts, et elles se superposent sur les mêmes individus. Le résultat est conceptuellement aberrant, et pourtant il a fonctionné pendant des années : l’individu est déclaré sans valeur, mais tout ce qui le compose en conserve une, d’usage ou d’échange. Sa capacité de travail. L’or de ses dents. Sa valise. Ses lunettes. Ses chaussures. Ses cheveux.
Il y a une chose que je n’avais pas comprise avant d’être sur place, et que le parcours matériel rend évidente. La valeur ne disparaît pas quand la personne disparaît, elle migre. Elle quitte le sujet pour se déposer sur ses fragments. Le trajet du convoi est aussi le trajet de cette migration. À la descente du train, la valise est séparée du propriétaire. Sur la rampe, la force de travail est séparée du corps qui la porte. L’un peut être exploité tandis que l’autre est immédiatement détruit. Dans les entrepôts, les objets sont séparés les uns des autres, triés par catégorie de marchandise. À la fin, il reste des cheveux par tonnes, et de l’or par kilo, et plus personne. C’est cela, je pense, que le lieu impose. Non pas la convergence parfaite de deux logiques, mais leur combinaison monstrueuse.
Tuer ou exploiter : une contradiction réelle ?
Cette contradiction a existé, elle est documentée, et elle est le meilleur antidote à la lecture simplificatrice : du point de vue strictement économique, tuer un travailleur capable de produire constitue une destruction de capital. Or la politique nazie a fait exactement cela, à une échelle industrielle, y compris dans une guerre où l’Allemagne manquait cruellement de bras. En février 1942, le système concentrationnaire est intégré à l’Office central SS pour l’économie et l’administration (WVHA), et les détenus des camps sont loués à des entreprises publiques et privées, à la journée, avec un tarif. IG Farben, Siemens, Messerschmitt, Junkers (pour ne citer qu’eux) emploient abondamment des concentrationnaires. Il existe donc un secteur entier de l’appareil qui a intérêt à ce que les détenus restent en vie et productifs.
Et pourtant. À Cracovie, le dispositif qui a réglé la vie du ghetto pendant deux ans est celui du permis de travail. Le Blauschein, la fiche bleue, désignait ceux dont l’emploi justifiait qu’ils restent. Posséder ce papier, c’était échapper pour un temps aux vagues de déportation de juin et d’octobre 1942. Travailler était devenu la seule chose que l’on pût encore opposer à l’administration. Et puis vient mars 1943. Pour la liquidation, le ghetto est scindé en deux : un secteur A pour les détenteurs de cartes de travail, un secteur B pour les autres. Le secteur B est vidé, une partie de ses habitants abattus sur place, dans les rues et sur la place Zgody où nous nous sommes tenus. Le secteur A part à quelques kilomètres de là, dans un camp de travail qui sera liquidé à son tour l’année suivante. Le travail n’a donc jamais sauvé personne. Il n’a fait que décaler la date. Quand les deux impératifs se sont heurtés frontalement, c’est l’anéantissement qui a tranché.
Et l’été 1944, à Birkenau, le montre à une autre échelle. Au moment précis où le Reich manque de bras au point de racler ses derniers gisements de main-d’œuvre, on fait venir en huit semaines plus de quatre cent mille Juifs de Hongrie, et l’on en gaze la majorité à la descente du train, sans même leur avoir demandé quel métier ils exerçaient.
Il faut d’ailleurs se garder d’une autre facilité, qui serait de supposer que l’exploitation, elle au moins, était rationnelle. La sélection sur la rampe est généralement décrite comme le moment où la raison économique entre en scène : on garderait ceux qui peuvent servir. Mais il suffit de se tenir là, sur le ballast, pour voir ce que l’opération a d’absurde du point de vue du travail. Elle dure quelques secondes par personne. Elle ne demande ni la profession, ni la qualification, ni l’expérience. Elle juge à l’œil, sur l’apparence et sur l’âge déclaré, parfois en pleine nuit sous les projecteurs. Elle écarte d’office les enfants, et avec eux les mères qui les tiennent par la main, c’est-à-dire des adultes en pleine capacité de travail, éliminés parce qu’ils accompagnent quelqu’un d’autre. Ce que la rampe donne à voir, ce n’est pas la raison économique aux commandes, c’est la raison économique autorisée à prélever une marge sur une décision déjà prise ailleurs. L’ordre de priorité est inscrit dans le geste.
Le point important n’est donc pas que la Shoah aurait été rentable. Il est que des entreprises ont intégré à leur fonctionnement ordinaire les opportunités produites par la persécution et l’extermination, sans avoir besoin d’adhérer avec la même intensité à l’idéologie qui rendait ces opportunités disponibles. Un service achats peut calculer le coût d’une journée de détenu sans jamais formuler d’opinion sur la question juive. Une comptabilité analytique n’a pas d’antisémitisme, elle a des lignes. C’est ce qui rend l’affaire si difficile à penser, à mon sens. Une rationalité économique peut fonctionner sans difficulté à l’intérieur d’un système dont la finalité politique est exterminatrice. Elle n’a pas besoin d’y croire. Il lui suffit de ne pas poser la question.
Le système a alors tenté, pendant des années, d’articuler les deux impératifs plutôt que de choisir : sélectionner, exploiter, éliminer. L’aptitude au travail devient une chance provisoire de survie, tandis que le travail lui-même devient une modalité de la mise à mort. On ne choisit pas entre tuer et faire produire, on rend la mort productive et la production mortelle.
Un troisième terme : la bureaucratie…
Si l’on s’en tient à deux termes, antisémitisme et économie, on ne comprend pas comment le passage a pu se faire de manière si fluide. Il en faut un troisième, et c’est lui que le parcours matériel donne à voir avec le plus de force : la bureaucratie. Avant de pouvoir exploiter ou tuer à cette échelle, il faut identifier, catégoriser, enregistrer, localiser, déposséder, déplacer, transporter, comptabiliser. Rien ne commence par un meurtre. Tout commence par une administration.
Ce que l’on voit à Cracovie puis à Auschwitz en est le déroulé complet : désignation, discrimination juridique, recensement, dépossession, ségrégation, ghettoïsation, déportation, sélection, exploitation, extermination. Chaque étape est une opération de bureau avant d’être une opération de police. Aucune administration spéciale n’a été créée pour détruire les Juifs d’Europe. Ce sont les ministères existants, les municipalités, les compagnies d’assurance, les banques, les services de l’état civil, les chemins de fer qui ont fait le travail, chacun dans son couloir de compétence, avec ses formulaires ordinaires et ses procédures d’appel d’offres ordinaires. La destruction a été un usage normal d’un appareil normal.
Ce qui est terrifiant dans cette liste, c’est l’absence de rupture nette entre les étapes. La liste n’est pas encore le ghetto. Le ghetto n’est pas encore le camp. L’interdiction professionnelle n’est pas encore la déportation. Chaque dispositif peut être présenté, au moment où il est pris, comme une mesure administrative supplémentaire, technique, révisable, et défendable dans son propre vocabulaire. Mais chacun réduit l’espace dans lequel un individu peut encore exister comme sujet politique et juridique. Quand cet espace atteint zéro, il ne reste plus qu’à exécuter, et l’exécution paraît alors une conséquence de gestion.
Deux détails du terrain valent ici une démonstration entière. Le premier : la Reichsbahn (« le chemin de fer impérial allemand ») facturait les déportations au tarif voyageur. Le transport vers la mort a été vendu et payé, in fine, sur les biens confisqués aux déportés eux-mêmes. Cherche-t-on une image de l’emboîtement entre idéologie, administration et économie ? Elle est là, sur un bordereau, et aucun des employés qui l’ont établi n’a eu besoin de savoir ce qu’il facturait.
Le second : à Cracovie, le ghetto n’a pas été installé à Kazimierz, quartier juif depuis le XVIᵉ siècle. Il a été créé en mars 1941 de l’autre côté de la Vistule, à Podgórze, dans un quartier ouvrier dont on a expulsé les habitants polonais pour y entasser une population juive arrachée à la sienne. La concentration n’est donc pas une clôture posée autour d’un monde existant. C’est un démontage préalable, rue par rue, puis une reconstitution ailleurs, sans les lieux, sans les institutions, sans les voisinages. Le mur avait des créneaux arrondis en forme de pierres tombales. La liquidation de mars 1943 a laissé sur la place Zgody le mobilier que les gens avaient sorti dans la rue. C’est cela que rappellent aujourd’hui les chaises vides du mémorial, et la pharmacie de Tadeusz Pankiewicz, seul commerce non juif resté à l’intérieur du périmètre, qui en fut le poste d’observation.
Efficience plutôt que rentabilité…
Il me faut ici corriger un mot, et je pense que cette correction déplace quelque peu l’analyse. Sur place, tout donne l’impression d’un dispositif conçu pour la rentabilité. Mais une grande partie de ce dispositif n’était pas rentable, et certains de ses segments étaient économiquement absurdes. Des trains ont été détournés d’un front qui en manquait. Des ouvriers qualifiés ont été gazés sans qu’on leur ait demandé leur métier. On a bâti, en pleine pénurie de matériaux, une installation de plusieurs centaines d’hectares dont le produit principal était de la cendre. Le régime a détruit des rationalités économiques chaque fois qu’elles contrariaient son projet racial.
Le mot juste n’est donc pas rentable, il est efficient. Et ce n’est pas la même chose. La rentabilité est un rapport entre un coût et un revenu. L’efficience est un rapport entre des moyens et un objectif, quel que soit cet objectif. Et l’objectif, ici, n’était pas tant de gagner de l’argent que de traiter le plus grand nombre de personnes dans le temps le plus court, sans engorgement. Ce qui est frappant est alors ceci : la forme de la rationalité industrielle survit à la disparition de son contenu économique. On continue de raisonner en cadences, en capacités, en flux, en taux de récupération, en amortissement du matériel, alors même que le calcul n’a plus de sens marchand. Le vocabulaire du management reste en place quand la comptabilité a cessé d’être une comptabilité.
C’est cela, je crois, que l’on voit dans le détail des choses. Sept tonnes de cheveux dans les entrepôts à la libération, vendus au kilo à une firme de feutre bavaroise pour en faire du tissu industriel et des garnitures : il y a un fournisseur, un client, un prix, un bon de livraison. Les devises et objets précieux transférés à la Reichsbank, l’or dentaire fondu et versé. Les baraques de tri s’appelaient « Kanada », le pays de l’abondance, parce qu’on y trouvait tout.
Au mur de la mort, dans la cour du bloc 11, les fusillés étaient déshabillés avant l’exécution. On l’attribue spontanément au sadisme, à l’humiliation, mais c’est plus froid que cela. Un vêtement troué par une balle et taché de sang perd sa valeur de réemploi. Le déshabillage est une mesure de préservation du stock, et l’humiliation en est l’effet secondaire gratuit.
À Birkenau, le village polonais de Brzezinka a été rasé et ses habitants expulsés, comme ceux des hameaux voisins, sur une zone de plusieurs dizaines de kilomètres carrés. Ses briques ont été récupérées pour bâtir le premier secteur du camp. Le camp est donc littéralement construit avec les ruines de ce qu’il a détruit, économie circulaire parfaite. La brique a fini par manquer, les baraquements suivants sont en bois, et ce sont des écuries de campagne de la Wehrmacht, modèle standard prévu pour cinquante-deux chevaux, montées telles quelles, sans modification, pour y loger des centaines d’humains. On n’a pas conçu un logement inhumain. On a commandé sur catalogue un logement conçu pour des animaux, et la question ne s’est pas posée.
Les fours ont été fournis par une entreprise privée, Topf & Söhne, qui a répondu à des appels d’offres, déposé des brevets, envoyé des techniciens en dépannage et cherché à améliorer les cadences. Des ingénieurs ont traité l’anéantissement comme un problème de débit. En 1944, pour absorber les convois hongrois, on prolonge la voie ferrée jusqu’à l’intérieur de Birkenau afin de raccourcir le trajet entre le wagon et la chambre à gaz. La sélection sur la rampe est un dispositif de tri dont la fonction première est de ne pas bloquer le flux.
Et puis il y a l’appel. Matin et soir, les morts de la nuit portés dehors par les vivants pour être comptés avec eux. C’est le point le plus vertigineux du site, à mon sens, et le plus révélateur. Le cadavre doit se tenir dans la colonne jusqu’à ce que le total tombe juste. Le registre prime sur le corps. Ce n’est pas une aberration greffée sur le crime, c’en est le principe même : la comptabilité y est plus réelle que la vie qu’elle compte, et l’écriture plus contraignante que la mort. Ça doit aller vite, être efficient, ne pas bloquer les flux. La phrase est exacte à condition de ne pas y lire une explication marchande, mais une forme de gouvernement.
La discipline, ou le paradoxe des panneaux…
Sur les murs des baraquements de Birkenau, des maximes peintes : « sois honnête », « la propreté c’est la santé », « un pou et c’est ta mort ». Et au-dessus de la grille d’Auschwitz, « le travail rend libre ». Tout le lexique moral de la société industrielle et bourgeoise est là : honnêteté, hygiène, ponctualité, ordre, labeur. Il est inscrit à l’intérieur d’un lieu construit sur la transgression absolue de la norme morale. On demande au prisonnier d’être propre, honnête, discipliné et ponctuel dans une institution qui organise méthodiquement son exploitation et sa mort.
Et je pense qu’il faut tenir ensemble les trois lectures que cela autorise, car aucune ne suffit à elle seule. C’est, d’abord, un camouflage bien sûr. Le vocabulaire de l’usine et du sanatorium plaqué sur autre chose. C’est ensuite une technologie disciplinaire qui fonctionne réellement. Le camp, c’est aussi le quadrillage de l’espace, l’emploi du temps, l’appel, le numéro, le classement, la surveillance hiérarchisée, l’examen permanent, la normalisation des conduites. Rien de tout cela n’a été inventé pour Auschwitz. Ce sont les techniques disciplinaires ordinaires de la caserne, de l’atelier, de l’hôpital et de l’école, portées à un point où elles ne rencontrent plus aucune limite juridique. Le camp n’est pas, en ce sens, l’envers de la société disciplinaire, il en est le laboratoire sans frein. C’est enfin une opération idéologique d’une économie remarquable, puisqu’elle transfère la faute sur le détenu. Si tu meurs du typhus, c’est que tu n’étais pas propre. La maxime hygiéniste retourne la responsabilité de la mort vers celui qu’on tue, et permet au personnel de constater un décès plutôt que de commettre un meurtre.
Le lexique est ici un instrument à part entière. La langue des bourreaux ne dit jamais ce qu’elle fait : « traitement spécial », « réinstallation », « solution ». Et pour les corps, dans les documents administratifs comme dans les témoignages du Sonderkommando, on parle de Figuren, de Stücke (Des figures, des pièces). Le vocabulaire de l’inventaire appliqué aux morts. L’euphémisme n’est pas un maquillage ajouté après coup pour tromper l’extérieur, il fait partie de l’opération. Nommer autrement, c’est déjà déplacer le statut de ce qu’on manipule, et permettre à celui qui manipule de continuer. En face, il y a l’autre euphémisme, celui des victimes. Pitchipoï, le pays imaginaire inventé par les enfants pour nommer la destination des trains de la mort : « On va où, maman ? À Pitchipoï ! ». Les deux lexiques se répondent ici en miroir, et il faut résister, selon moi, à la tentation de les confondre dans une même méditation sur l’indicible. Celui des bourreaux désigne pour ne pas nommer : c’est un instrument, un dispositif. Celui des enfants nomme parce qu’on ne sait pas : c’est une blessure. Le premier organise l’ignorance, le second la subit.
La séparation de l’humain et de son statut…
J’ai lu il y a des années l’ouvrage de Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz. L’archive et le témoin (1998). Je pense l’avoir pleinement compris à mon retour de la visite du camp. L’ouvrage ne pose pas une question économique, et c’est précisément pour cela qu’il complète ce qui précède. La question d’Agamben est celle de la production d’une situation où la distinction entre l’homme biologique et le sujet de droit s’effondre. Le camp est l’espace extrême dans lequel un individu est progressivement dépouillé de ses appartenances sociales, politiques et juridiques, jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus que l’existence biologique. C’est le terme de la séquence administrative que je décrivais plus haut : la longue suite de mesures qui réduit l’espace du sujet de droit trouve son point limite dans un être dont la vie est encore là et dont le statut a entièrement disparu.
La figure centrale du livre est le Muselmann – le mot a reçu plusieurs explications, la plus courante renvoyant à la posture prostrée du priant, une autre à une mauvaise diction yiddish du terme allemand Muschelmann, « l’homme-coquillage ». Ce détenu était parvenu à un état d’épuisement physique et psychique tel que les autres l’évitaient, parce qu’il était l’image de leur avenir. Agamben s’en sert pour interroger la frontière de l’humain, et surtout pour poser un problème de témoignage. Ceux qui ont fait l’expérience la plus complète de l’univers concentrationnaire, nous explique-t-il, sont précisément ceux qui, pour la plupart, ne sont pas revenus. D’où sa thèse la plus forte à mon sens : au cœur de tout témoignage il y a une lacune, et les rescapés témoignent par procuration pour les engloutis.
On peut ajouter, en prolongeant le fil que j’essaye ici de tisser avec hésitation et incertitude analytique, que le Muselmann est aussi le résidu du calcul d’efficience. Il est ce que produit l’anéantissement par le travail lorsqu’il a fini de produire. Une catégorie de gestion, l’inaptitude, devient une catégorie d’être. Le système ne se contente pas de tuer. Il fabrique un état intermédiaire, ni vivant ni mort, qui est le sous-produit d’une exploitation menée jusqu’à épuisement complet de la ressource. La logique de rendement ne s’arrête pas au seuil de l’ontologie, elle le franchit.
Il y a enfin, chez Agamben comme chez Primo Levi, la zone grise. Sonderkommandos, kapos, conseils juifs, service d’ordre. C’est le terme extrême de la bureaucratie en chaîne : l’administration se prolonge dans la population victime elle-même. À Cracovie, c’est le service d’ordre juif qui a prêté main-forte aux rafles de 1942 et à la liquidation de mars 1943, dans les rues mêmes que nous avons parcourues. Là encore, on peut lire l’opération en termes d’économie du dispositif : il externalise sur les victimes une part du coût en personnel et la totalité du coût moral de sa propre exécution.
La thèse d’Agamben donne surtout sa portée à une remarque qui saute pourtant aux yeux : la connaissance d’Auschwitz repose sur une lutte contre une double disparition, celle des personnes et celle des traces. L’historien.ne ne ressuscite personne. Mais il ou elle empêche que la destruction physique réussisse aussi comme destruction documentaire.
Contre la téléologie du parcours…
J’ai appris récemment que la thèse d’Agamben est solidement contestée, parce que faire du Muselmann la vérité du camp installe la passivité absolue au centre de l’expérience et efface tout le reste.
Le formidable ouvrage d’Alain Brossat et Sylvia Klingberg, Le Yiddishland révolutionnaire (1983), opère le mouvement exactement inverse, et il aurait presque fallu le relire avant de partir. Le livre restitue un monde politique juif d’Europe orientale traversé par le socialisme, le communisme, le Bund, le syndicalisme, l’antifascisme, les controverses révolutionnaires, dans le contexte de l’industrialisation et des persécutions. Un prolétariat de langue yiddish avec ses ateliers, ses grèves, ses journaux, ses écoles, ses partis et ses schismes.
Cela change profondément le regard sur Cracovie, et pour une raison très concrète. Quand on visite dans l’ordre, comme nous l’avons fait, le quartier juif, puis le ghetto, puis Auschwitz et Birkenau, le parcours produit malgré lui un récit dont la Shoah est la destination logique : vie juive, persécution, ghetto, extermination. La forme même de l’itinéraire installe une téléologie. On finit par regarder les photographies d’avant-guerre comme des photographies de futurs morts.
Brossat et Klingberg permettent de renverser cette perspective. Ces gens n’existaient évidemment pas pour devenir des victimes. Ils étaient ouvriers, artisans, commerçants, intellectuels, militants, enfants, religieux, athées, révolutionnaires ou conservateurs. Ils avaient des conflits politiques, des organisations, des stratégies, des projets d’avenir qui n’incluaient pas leur propre destruction. La Shoah n’est pas seulement l’assassinat de millions d’individus. C’est la destruction de mondes sociaux et politiques qui avaient leurs propres futurs possibles, et ces futurs ont été supprimés avec eux.
Trois conséquences pour notre trame. Premièrement, la classe réapparaît. Ces gens ont été détruits comme Juifs et comme prolétaires, et la persécution s’est appliquée à un monde déjà situé dans des rapports de production précis. Le ghetto de Cracovie n’a pas seulement enfermé des Juifs : il a liquidé un tissu de petits métiers. Deuxièmement, l’agentivité est restituée. Grèves, maquis, insurrections de ghetto. Contre une mémoire qui ne sait plus produire que des victimes, Brossat et Klingberg rappellent qu’il y a eu là des sujets politiques, avec des désaccords et des défaites. Et il y a, enfin, la double occultation. Ce Yiddishland révolutionnaire a été effacé une seconde fois après sa destruction physique, écrasé entre un récit national israélien qui n’en voulait pas et un récit soviétique qui le niait. La destruction s’est prolongée en destruction de la trace politique, ce qui est une autre manière de tuer.
Reste une ironie historique presque insoutenable, et c’est peut-être le point où Brossat et Klingberg rejoignent le plus directement la question du capitalisme. Une partie de ce monde avait produit une critique puissante de l’exploitation, de la domination de classe, du nationalisme et de l’antisémitisme. Quelques décennies plus tard, certains de ses membres se retrouvent intégrés de force à une économie où leur propre force de travail devient une marchandise administrée par la SS et louée à des firmes privées. Ceux qui avaient théorisé la marchandisation du travail ont fini par en subir la version absolue.
Tenir Agamben et Brossat et Klingberg ensemble, c’est refuser à la fois la sacralisation muette et l’héroïsation consolatrice. Le camp a produit du Muselmann, et le monde qui l’a précédé était plein de gens qui organisaient des grèves. Les deux propositions sont vraies, et il faut les deux.
Le présent, avec sa ligne de partage…
Reste la question qui vient nécessairement au retour de ce week-end mémorable/mémoriel, et qu’il me faut poser franchement plutôt que de la laisser rôder : que faire du parallèle avec le traitement des migrations en Europe (sujet, qui comme ceux qui me connaissent le savent, occupe le plus clair de mon temps professionnel et militant) ?
Il faut commencer par ce qui ne tient pas. Il n’existe pas à ce jour de projet européen d’extermination d’un groupe « migrant ». Ni l’intention politique, ni l’issue ne sont comparables, et une équivalence entre les politiques migratoires européennes et la politique nazie serait historiquement intenable, indigne de nos morts, et stratégiquement suicidaire puisqu’elle offrirait à nos adversaires une réfutation en une phrase.
Ce qu’on peut comparer n’est donc ni l’intention ni le résultat, mais certains mécanismes de gouvernement. Les technologies de catégorisation des populations, d’abord. Fichiers, empreintes, biométrie, bases de données européennes : la production administrative de statuts différenciés, où le droit dont on bénéficie dépend de la case dans laquelle on est enregistré. Toute séquence de ce type commence par une définition et une liste, et la liste est toujours antérieure au reste. Le tri administratif ensuite, qui est l’opération centrale. Recevable ou irrecevable, relocalisable ou non, pays sûr ou non. Trier n’est pas tuer, et c’est bien pour cela qu’il faut le regarder de près. Le tri est l’opération par laquelle une administration transforme des personnes en catégories opérables, et c’est une technique, pas une intention. L’enfermement ensuite. Hotspots, centres fermés, zones d’attente. Agamben lui-même a fait ce déplacement en posant le camp non comme une anomalie mais comme une forme disponible de l’espace politique moderne, le lieu où une exception s’installe durablement et légalement. La différenciation des droits enfin, et c’est ici que notre fil réapparaît intégralement. Une population déclarée indésirable politiquement est en même temps requise économiquement : les serres d’Almería, les champs des Pouilles, les abattoirs de Cureghem, l’Horeca, le bâtiment, le soin à domicile. Ce n’est pas l’expulsion qui est ici fonctionnelle, c’est l’expulsabilité. Le statut précaire ne vise pas d’abord à faire partir, il produit un travailleur qui ne peut ni se plaindre ni négocier. On retrouve la structure formelle repérée plus haut : une catégorie d’êtres dont on déclare la présence sans valeur, et dont on valorise simultanément la force de travail.
À quoi s’ajoute la rentabilité de la frontière elle-même, qui est une industrie avec ses budgets d’agence, ses opérateurs privés de détention et ses contrats d’externalisation. Et la mort par non-décision : on ne tue pas, on laisse le dispositif tuer, on refuse de coordonner un sauvetage, on poursuit ceux qui secourent. Zygmunt Bauman avait décrit ce mécanisme d’anesthésie morale par division du travail, où chaque agent n’accomplit qu’un segment techniquement irréprochable d’un processus dont personne ne se sent l’auteur. C’est cela, je pense, qui se répète, et c’est déjà considérable : non pas un projet, mais une manière de gouverner qui rend l’atrocité administrativement possible sans que personne n’ait à la vouloir en entier.
L’archive comme contre-opération…
Il reste à dire pourquoi les historiennes et les historiens occupent, selon moi, une position stratégique, et pourquoi cette phrase n’est pas une politesse à l’égard de Laurence Schram et Johan Puttemans, qui nous ont accompagnés durant tout le week-end et ont partagé avec nous leur science.
Parce que l’effacement de la trace faisait partie du plan. Les crématoires de Birkenau ont par exemple été dynamités en janvier 1945. La destruction des preuves était une opération du dispositif, planifiée et dotée de moyens, au même titre que le reste. Ce à quoi ont répondu, sur le moment, des gens qui savaient qu’ils allaient mourir. À Birkenau, des membres du Sonderkommando ont écrit et enfoui leurs manuscrits dans le sol à quelques mètres des fours, en sachant qu’ils seraient tués. Certains n’ont été exhumés qu’en 1980, et l’un d’eux n’a été déchiffré qu’en 2017, par traitement numérique d’un papier devenu illisible. Ces hommes et ces femmes ont posé le geste inaugural : archiver est un acte de résistance, parce que la destruction visait aussi la possibilité de raconter. Ils n’ont pas écrit pour survivre. Ils ont écrit contre l’effacement, ce qui est autre chose et bien plus difficile. C’est aussi, à y repenser, la réponse concrète à l’avertissement d’Agamben sur l’indicible. Contre le silence sacré, l’archive. Contre l’émotion seule, le document, le chiffre, la facture de chemin de fer, le bon de livraison des cheveux, le contrat de fourniture de fours, le procès-verbal d’appel où les morts sont comptés avec les vivants. La preuve rend la chose insupportable, et c’est précisément pour cela qu’elle est efficace. Le négationnisme ne s’attaque jamais à l’émotion, qu’il peut toujours requalifier en exagération. Il s’attaque toujours à la preuve, et c’est là qu’on le tient.
Ce qu’on emporte d’Auschwitz et de Birkenau, si l’on tire le fil jusqu’au bout, n’est pas seulement un savoir sur le passé. C’est une hypothèse sur la forme que prend le mal quand il est efficace. Il ne prend pas la forme d’un cri. Il prend la forme d’un registre tenu à jour, d’une chaîne de responsabilités si finement segmentée que personne n’occupe la place de l’auteur, d’un vocabulaire technique qui remplace les êtres par des unités, et d’un impératif de fluidité qui interdit de s’arrêter pour poser une question. Ce sont des propriétés d’organisation avant d’être des propriétés morales, et elles n’appartiennent en propre à aucun régime.
C’est pourquoi il n’est pas illégitime, en sortant, de penser aux dispositifs contemporains d’irresponsabilité organisée : aux chaînes de sous-traitance qui dispersent la faute jusqu’à la faire disparaître, aux montages qui déplacent le dommage vers ceux qui ne peuvent pas se défendre, aux comptabilités qui rendent invisible tout ce qu’elles ne mesurent pas. Non pour dire que c’est la même chose, ce serait faux et indigne. Mais parce qu’Auschwitz a montré jusqu’où peut aller un appareil où la comptabilité prime sur les corps, et que cette leçon-là ne concerne pas seulement l’histoire.
Auschwitz oblige à penser comment une volonté idéologique d’anéantissement a pu être convertie en processus administratif, logistique et économique, jusqu’à faire de l’être humain simultanément un ennemi à éliminer, une force de travail à exploiter et un ensemble de matières à récupérer. Les trois à la fois, par des acteurs différents, dans le même lieu, le même jour.
Il faut compter les morts pour qu’ils ne comptent pas seulement comme des chiffres. C’est tout le paradoxe du travail historique, et c’est précisément sa plus grande noblesse.
Gloire aux historien.nes. Gloire aux résistant.es.
Youri Lou Vertongen
