[Lire] Aharon Appelfeld, dernier été

par Tessa Parzenczewski

 

La maison originelle, le retour vers elle, le séjour en elle, ont nourri chacun de mes livres. Je n’écris pas de livres de souvenirs. La conservation du souvenir et sa congélation sont des actes antiartistiques. Mes écrits ont poussé sur la terre constituée par ce qui m’est arrivé durant mon enfance et ma prime adolescence, et si je les ornais uniquement d’expériences plus tardives, sans la maison originelle — des fondations au toit —, je me noierais dans un océan de réflexions contradictoires. Je ne serais plus accaparé par la littérature mais par des réflexions et des tentatives vaines. La création est toujours liée au mystérieux regard de l’enfant en soi, dont l’empreinte ne peut être transformée par aucune ruse littéraire.

Par ces lignes déjà, Appelfeld nous indique la route à suivre, comment l’accompagner dans ce chemin ténu,  à la recherche de son regard d’enfant sur un univers disparu, lorsque plongé dans son monde intérieur il tente, délicatement, de faire émerger de la brume du temps, aux côtés de ses parents, toute une cohorte de personnages qui ont peuplé son enfance. Ce n’est pas la première fois que l’auteur évoque ses vacances au bord du Pruth, en Bucovine. Séquences heureuses qui scandent son œuvre, en apparence toujours les mêmes, mais jamais pareilles.

Le dernier été au bord du fleuve. Les mêmes estivants juifs se retrouvent chaque année dans les isbas louées aux paysans. Les parents d’Aharon, alors Erwin, nagent dans le Pruth, une nage quasi synchronisée, harmonieuse, comme l’image du bonheur parfait. Hors de l’eau, l’harmonie se fissure. Le père, sceptique, sarcastique, à la parole rare,  jette un regard ironique et impitoyable sur ses voisins, trop bruyants, trop extravertis et intrusifs. La mère,  spontanée, aimante, pleine d’empathie pour son prochain, incarne la face lumineuse du couple. Erwin lit Jules Verne et rêve de devenir écrivain. Petit à petit, les silhouettes prennent vie. Le docteur Zeiger, qui ne vit que pour ses patients, Rosa Klein, voyante, souvent contestée,  P. , jeune femme aux amours contrariés, “l’homme à la jambe coupée”, énigmatique et sentencieux, et celui qui impressionne le plus Erwin, Karl Koenig, l’écrivain, celui qui par bribes, ausculte son propre travail, corrige, à la recherche de l’expression juste, comme un écho ancien aux quêtes exigeantes d’Appelfeld, des années plus tard.

La période n’est pas anodine, fin des années 30, les bruits de guerre s’intensifient. Une angoisse palpable étreint les vacanciers. Les remarques antisémites et les brimades se multiplient. Une procession de paysans armés de bâtons dégénère en mini pogrom, des estivants sont blessés. De toutes parts, insidieusement, monte la menace. Progressivement, les vacanciers quittent les isbas, retournent en ville, vers un futur incertain. Et dans ce climat anxiogène, Erwin évoque une dernière fois les moments de grâce, les repas concoctés par sa mère, partagés en famille, comme l’image emblématique d’un temps irrémédiablement révolu.

“Certains mots déposent en vous de la lumière, vous aidant à forger une image ou une comparaison adéquate, d’autres ne sont, étrangement, que des tas inertes. Si vous êtes chanceux, les mots de lumière paveront votre route, mais le plus souvent, ils sont mêlés aux mots inertes, rendant l’artisanat de l’écriture difficile et décourageant.”

Explorant par petites touches  les labyrinthes individuels  et les frémissements  de la société, Appelfeld est chanceux. Tous ses mots sont de lumière et nous atteignent au plus profond.

AHARON APPELFELD, Mon père et ma mère. Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti. Éditions de l’Olivier. 298 p. 22€