Retour sur le rassemblement du 73e anniversaire de la Nakba

© Youri Mora

Ce samedi, plus de 7000 personnes se sont rassemblées pour commémorer les 73 ans de la Nakba, l’expulsion violente de plus de 750 000 Palestiniens lors de la création d’Israël en 1948. La Nakba est un processus continu qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui, notamment à travers le nettoyage ethnique de basse intensité dans les territoires occupés, les quartiers palestiniens de Jérusalem-Est au premier chef. L’actuelle flambée de violence déclenchée par les expulsions de familles du quartier de Cheikh Jarrah appelait également à condamner plus largement le régime d’apartheid pratiqué par Israël, dont la réalité de l’existence a notamment été attesté par l’ONG israélienne B’tsellem, Human Rights Watch la Fédération internationale des droits humains, et la coupole d’ONG belges CNCD-11.11.11., et à exiger de l’Union européenne et de la Belgique des sanctions contre Israël afin de mettre fin à ce régime d’oppression.

 

© Youri Mora

Des messages de solidarité, de paix et de justice ont été diffusés, parmi lesquels ceux Michel Staszewski de l’UPJB et d’Eléonore Bronstein de De-Colonizer, une association de pacifistes israéliens fondée en Israël et désormais établie en Belgique. Les voici retranscrits :

Michel Staszewski : “Lorsque l’État d’Israël a été accepté comme membre de l’ONU, en 1949, ses dirigeants s’étaient engagés à permettre le retour des 750 à 800.000 Arabes palestiniens qui avaient fui ou qui avaient été chassés par les forces armées sionistes depuis le début de l’année 1948. Cet engagement n’a jamais été tenu. Au contraire, les expulsions ont continué… jusqu’à aujourd’hui, notamment à Jérusalem.

Les inconditionnels de la politique israélienne continuent d’affirmer qu’Israël est une démocratie.

Curieuse démocratie que celle qui a assuré la domination démographique des Juifs sur son territoire grâce à un nettoyage ethnique de grande ampleur.

Curieuse démocratie qui a toujours discriminé, par ses lois et dans les faits, les non-juifs devenus minoritaires sur son territoire.

Curieuse démocratie que celle qui maintient sous occupation militaire depuis 54 ans, sans droits politiques, plus de 5 millions de personnes.

Sur le territoire historique de la Palestine, entièrement sous domination israélienne depuis 1967, les Palestiniens sont désormais majoritaires. Mais, seul un quart d’entre eux, ceux qui sont citoyens de l’État d’Israël, ont des droits politiques, tout en étant fortement discriminés.

Israël n’est une démocratie que pour ses citoyens juifs. C’est en réalité, selon la définition juridique internationalement acceptée de ce terme, un État d’apartheid. L’apartheid est un crime contre l’humanité. Il est donc du devoir de tous les États de faire en sorte que ce crime cesse. Pour cela, les beaux discours ne servent à rien. Et ils nous écœurent quand ils persistent à se vouloir « équidistants ». Il faut des actes, c’est-à-dire des sanctions économiques et politiques. 

Nous demandons donc au Gouvernement belge de reconnaître qu’Israël est devenu un État d’apartheid et d’en tirer les conséquences en agissant, dans toute la mesure de ses possibilités, conformément au Droit international, pour contribuer à mettre fin à ce crime contre l’humanité. L’État d’Israël doit être sanctionné politiquement et économiquement tant qu’il ne renoncera pas à l’occupation et à la colonisation des territoires qu’il occupe illégalement depuis 1967, au cruel blocus de la bande de Gaza et tant qu’il continuera à discriminer gravement ses propres citoyens non juifs.

A l’UPJB, nous disons aux dirigeants de l’État d’Israël qui se veut « l’État des Juifs » : vous ne nous représentez pas ! Ne parlez pas en notre nom !”

 

Eléonore Bronstein : Bonjour à toutes et à tous,

Je voudrais d’abord commencer par souhaiter un Eïd Mubarak à toutes celles et ceux d’entre vous qui le célèbrent, ici ou en Palestine. Et mes pensées vont bien évidemment en particulier aux Gazaoui·e·s.

On nous dit que la Nakba c’est du passé, qu’il faudrait arrêter de ressasser le passé. On nous dit qu’il faut regarder de l’avant.

Mais ce qui se passe à Sheikh Jarrah, à al-Lyd, à Jaffa, à Ramle, à Akka, à Bir-Saba, partout, en Palestine 48, à Gaza ou en Cisjordanie et aux frontières libanaises et jordaniennes, vient nous rappeler que la Nakba n’est pas de l’histoire passée, que la Nakba est un épisode d’un continuum colonial qui n’a pas commencé ni ne s’est arrêté en 1948.

On continue à nous parler de « l’occupation » de 1967 en effaçant 20 ans de colonialisme, d’expulsion, de violence.

On continue à nous parler de « conflit israélo-palestinien », en mettant sur un même pied d’égalité oppresseur et opprimé, puissance coloniale et population résistante.

Ce n’est pas un conflit, c’est un fait colonial.

Et on n’efface le fait colonial pour « passer à autre chose ».

On ne passera pas à autre chose.

La situation n’a pas commencé à se « détériorer » la semaine dernière, cette politique coloniale dure depuis 73 ans avec ses cycles réguliers et inhérents de violence.

La politique d’apartheid n’est pas un conflit, c’est un modèle de pouvoir, de domination et de ségrégation d’une partie de la population au profit d’une autre partie de la population.

Aujourd’hui on entend enfin parler de Sheikh Jarrah, et c’est une bonne chose, mais Shekih Jarrah n’est pas un cas isolé.

Sous chaque ville israélienne, il y a un Sheikh Jarrah.

Rien que sous Tel Aviv, il y avait 6 Sheikh Jarrah.

Avant Tel Aviv, il y avait Sheikh Muwaneis, Summail, Jammasin al-Gharbi, Abu-Kabir, Salame, Manshiyya.

Sur l’ensemble du territoire c’est plus de 615 localités qui ont été vidées, ce sont 750 000 Palestinien·ne·s qui ont été expulsé·e·s en 1948 dans le but de créer un État juif.

Aujourd’hui, nous nous souvenons de 73 ans de Nakba, 73 ans d’injustice dans un silence qui nous fait honte, entre des états qui ne disent rien et ceux qui affirment sans sourciller leur soutien à Israël.

Je pense à l’Autriche qui n’a rien trouvé de mieux à faire que d’apposer un drapeau israélien sur sa chancellerie.

Mais je pense, plus près de nous encore, à la France, à Paris où nos camarades défilent malgré l’interdiction qui leur en a été faite.

Je pense aux déclarations laconiques des uns et des autres condamnant “avec la plus grande fermeté les attaques contre Israël depuis la bande de Gaza”, sans dire un mot de la catastrophe, donc littéralement de la Nakba, qui s’y déroule.

Ceux qui se taisent aujourd’hui sur le sort des Gazaoui·e·s sont ceux qui se taisaient déjà lorsqu’il·elle·s se faisaient expulser de la Palestine historique en 1948.

Car avant d’être enfermé·e·s à Gaza, beaucoup venaient de Jaffa, de Majdal, d’Isdud, de Bureir, de Khulikat, de SimSim, d’al-Ma’in, de Beit Jirja, ou de la région de Bir-Saaba.

On ne réparera pas 73 ans de Nakba, 73 ans de ségrégation suprématiste, sans mettre fin à cette politique d’apartheid, sans soutenir, indéfectiblement, le droit au retour de tou·te·s les réfugié·e·s palestinien·ne·s et de leurs descendant·e·s.

Jamais dans l’histoire, des privilégiés n’ont abandonné leurs privilèges sans y avoir été contraints, c’était le cas en Afrique du Sud, il n’y a aucune raison pour que ce soit différent en Israël.

Je voudrais enfin rappeler ici la responsabilité particulière de l’Europe, mère du colonialisme, et la Belgique en a été un fier étendard.

Il faut le rappeler : les exactions coloniales ont Congo ont débuté au moment même où les premières migrations sionistes débutaient en Palestine, parfois financées par le même argent.

En Palestine comme au Congo, les européens déclaraient qu’ils seraient des avant-postes de la civilisation contre les barbares.

Le sionisme a été pensé par des Blancs européens, il s’est nourri d’autres projets coloniaux, et c’est aussi pour cela que l’Europe soutien Israël, à plein poumon, à demi mot ou même en gardant le silence.

C’est peut-être parce qu’elle ne connaît que trop bien les mécanismes coloniaux ou qu’elle s’y identifie aisément.

Il nous faut donc renforcer la pression populaire, en faire un argument de vote, une boussole non négociable.

Je terminerais mon intervention aujourd’hui par 3 lettres:

B pour Boycott

D pour Désinvestissement

S pour Sanction.

© Virginie Nguyen Hoang

Nous avons pris connaissance de la diffusion de vidéos d’un petit groupe de personnes entonnant des chants antisémites en marge de la manifestation officielle. Celui-ci s’était déjà fait remarquer lors d’un précédent rassemblement organisé en 2020 contre l’annexion du territoire palestinien occupé. À l’époque, l’ABP avait promptement réagi et mis à l’écart ce groupe qui tenait ces propos inacceptables et totalement contraires à l’esprit de ce rassemblement.

Cette année, toutes les dispositions ont été prises pour éviter que de tels incidents ne se produisent, en prenant notamment soin de prévenir dans nos différents appels que les propos antisémites ne seraient pas tolérés, et en donnant des directives claires en ce sens à notre équipe de stewards qui encadrait la manifestation. Ces cris émis par ce petit groupe nous ont malheureusement échappé sur le moment, ce qui n’est guère étonnant dans une manifestation d’une telle ampleur.

Nous tenons à insister sur le fait que, comme l’ont précisé les forces de police et les journalistes présents sur place, la manifestation s’est bien déroulée, sans violence ni appel à la violence.

Le mouvement de défense des droits des Palestiniens est un mouvement pour la justice, l’égalité et les droits humains, et donc par définition opposé à tout racisme, l’antisémitisme inclus.

Nous avons toujours condamné dans les termes les plus fermes les manifestations d’antisémitisme lorsqu’elles se manifestent parmi ceux qui se réclament de la cause palestinienne (lire notamment ce communiqué de 2018), et nous continuerons à le faire.

D’après un communiqué de l’ABP.