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[Opinion] Ni turban ni couronne, mais Femme, Vie, Liberté.

À Bruxelles, ces derniers jours, plusieurs rassemblements ont eu lieu en solidarité avec les révoltes populaires contre le régime iranien. Ainsi, des centaines d’Iranien·es se sont rassemblé·es le 9 janvier à Schuman, avec notamment la présence de représentant·es du groupe de résistance CNRI (Conseil national de la résistance iranienne), et où l’on a pu entendre scander le slogan “Freedom for Iran. No Shah, no Mullah” [1]. À l’opposé, lors d’autres manifestations à Bruxelles, on a pu voir brandir des drapeaux américains et israéliens, accompagnant des expressions de soutien portées par Donald Trump et Benyamin Netanyahou en faveur du retour de Reza Pahlavi et, par conséquent, de l’ancienne dynastie monarchique.

En contrepoint aux nombreux discours médiatiques qui participent à une représentation binaire des possibilités politiques, accolant la figure de Pahlavi aux protestations du peuple iranien, nous vous proposons la lecture d’un article d’opinion de Maryam Namazie, publié initialement sur freethinker.co.uk et traduit par Didier Epsztajn pour le collectif Entre les lignes, entre les mots. Maryam Namazie est une militante politique, activiste et blogueuse.

Ni turban ni couronne, mais Femme, Vie, Liberté.

Une nouvelle vague de protestations s’est répandue à travers l’Iran depuis le 28 décembre 2025. Initialement déclenchée par un effondrement économique aigu (chute libre de la monnaie, forte hausse des prix des produits de première nécessité et retour de la pénurie), elle s’est rapidement transformée en une vague de manifestations ouvertement anti-régime, comme cela avait été le cas lors des soulèvements précédents. L’inflation, le chômage et les pénuries sont le résultat de la corruption, des monopoles de l’État sécuritaire et de la répression comme mode de gouvernance. L’État a réagi avec son répertoire habituel : recours à la force meurtrière, arrestations massives, menaces de poursuivre les détenu·es en tant que mohareb (« ennemi·es de Dieu ») et coupures généralisées d’Internet. La coupure n’est pas fortuite ; elle vise à empêcher toute coordination, à dissimuler les meurtres et à isoler les personnes les unes des autres alors que la répression s’intensifie.

Une vidéo horrible circulant en ligne, qui aurait été prise le 8 janvier à l’extérieur du centre de médecine légale de Kahrizak, montre des rangées de corps alignés tandis que des familles recherchent leurs proches disparus, et pendant ce temps, d’autres corps arrivent par camion.

Depuis plus de deux semaines maintenant, les Iranien·nes continuent de descendre dans la rue pour réclamer la fin du régime islamique. Ces manifestations s’inscrivent dans la continuité du soulèvement de 2022 qui a suivi le meurtre de Mahsa Jina Amini, un soulèvement qui a profondément bouleversé la société iranienne. Le non-respect du port obligatoire du hijab, le mépris ouvert de l’autorité cléricale et la normalisation des discours publics anti-régime comptent parmi ses acquis durables. Mais la révolution « Jin, Jiyan, Azadi » ou « Femme, Vie, Liberté » n’a pas encore atteint son objectif.

Cependant, si vous suivez la plupart des médias grand public et de la diaspora, vous pourriez penser que « Femme, Vie, Liberté » a été remplacé par « Vive le Roi » et que les revendications matérielles pour une société meilleure ont été remplacées par l’image de marque et le spectacle.

Ce schéma est terriblement familier. Lors de la révolution de 1979 contre la monarchie Pahlavi, des slogans tels que « Indépendance, liberté » ont été progressivement remplacés par « Indépendance, liberté, République islamique » et des chants proclamant « Ruhollah [Khomeini], tu es notre leader ». La mémoire révolutionnaire a été réécrite en temps réel.

Aujourd’hui, certains médias, comme Iran International, sont allés jusqu’à renommer le soulèvement de Jina « Révolution nationale iranienne », un acte stratégique de dépolitisation qui efface son contenu féministe, de classe et révolutionnaire. Ainsi, l’héritier de la dynastie Pahlavi, Reza Pahlavi – un homme soutenu par des voyous fascistes qui attaquent les opposant·es lors de manifestations à l’étranger et défendent l’ancienne police secrète du régime Pahlavi – est amplifié par des personnalités telles que Donald Trump et Benjamin Netanyahu et présenté comme l’alternative.

L’objectif est clair : détourner un processus révolutionnaire ancré dans la lutte de masse vers le fétichisme du leader et la consolidation du pouvoir par le haut. Une révolution née du courage et du sacrifice est réorientée vers une figure unique et malléable, acceptable pour les blocs de pouvoir mondiaux et le capital.

On se croirait revenu en 1979.

Lors de la conférence de Guadeloupe cette année-là, les dirigeant·es des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne de l’Ouest ont conclu que le Shah ne pouvait être sauvé.Elles et ils craignaient l’effondrement de l’État, l’influence de la gauche et le contrôle des travailleurs/travailleuses sur le pétrole et l’industrie, et ont cherché une issue conforme aux stratégies de la guerre froide qui considéraient l’islamisme comme un rempart contre le communisme. Dans ce contexte, le transfert de Khomeini en France et son accès illimité aux médias internationaux ont contribué à présenter la révolution comme un choix binaire : le Shah ou Khomeini.

En 2026, le message est étrangement similaire : Khamenei ou le Shah. L’objectif est de renforcer la légitimité, d’écarter le slogan « Femme, vie, liberté » et d’empêcher une réorganisation révolutionnaire de la société par le bas, qui menace non seulement le pouvoir clérical, mais aussi les relations sociales répressives et l’autorité patriarcale.

Pahlavi apparaît désormais sur toutes les grandes chaînes satellite et les slogans « Vive le Shah » dominent les manifestations qui nous sont montrées. De plus en plus d’éléments indiquent que certaines images diffusées en ligne ont été manipulées pour amplifier ce discours, illustrant ainsi comment la fabrication du consentement sert à vaincre l’imagination et les possibilités politiques. Pahlavi est présenté comme un sauveur afin de restreindre l’avenir imaginable, un avenir résolument féminin.

Dans toute situation révolutionnaire, la classe dirigeante tente de préformer les résultats afin de rétablir son contrôle idéologique et de neutraliser l’émergence d’organisations et de dirigeant·es autonomes et radicaux. Le quartier des femmes de la prison d’Evin regorge de tels dirigeantes.

Le soutien apporté à Pahlavi en tant que « leader » sert un objectif précis. Il signale une évidence aux femmes et au peuple iranien qui ont osé réclamer « Femme, Vie, Liberté » : vous vouliez la libération, vous obtenez à la place le fils d’un dictateur. Le résultat est déjà décidé. Adaptez vos attentes.

La rapidité avec laquelle la création d’images remplace la lutte politique par le spectacle est stupéfiante, effaçant l’action collective et infantilisant les personnes en leur faisant croire qu’ils ont besoin des conseils d’une figure paternelle imposée par le haut.

Le faux dilemme entre Khamenei et le Shah est conçu pour étouffer l’imagination révolutionnaire. C’est ainsi que les révolutions sont vidées de leur substance afin de garantir le maintien du statu quo. La révolution ouvre un espace grâce au courage et à la lutte des masses ; les médias et les élites réduisent les options ; le leadership est imposé ; les forces populaires sont cooptées et démobilisées.

Reza Pahlavi n’est pas une préparation à la libération de l’Iran ; il est une préparation à l’endiguement de la révolution. Les révolutions ne sont pas vaincues uniquement par les balles et les matraques ; elles sont également vaincues par de faux récits et des avenirs prédéterminés. Le régime islamique n’a même pas été renversé, mais les revendications fondamentales de la révolution sont déjà reportées.

Pour ceux qui sont au pouvoir, un roi dont la légitimité repose sur sa lignée et la reconnaissance étrangère est bien plus sûr que « Jin, Jiyan, Azadi », un slogan né de la lutte féministe kurde et devenu un cri de ralliement de masse à travers l’Iran pour réorganiser la société autour de la liberté des femmes, de l’amélioration matérielle et du pouvoir collectif. L’apartheid sexuel en Iran, y compris le port obligatoire du hijab, est également une politique économique. Il discipline la main-d’œuvre, dévalorise le travail des femmes et garantit des soins non rémunérés et la reproduction sociale en temps de crise. L’appel à la liberté des femmes est donc un appel à la libération de tous et toutes.

Le choix binaire « Khamenei ou Pahlavi » ne reflète pas cette réalité ; il est imposé pour empêcher la consolidation d’alternatives révolutionnaires. Une fois que les gens acceptent qu’il ne peut y avoir qu’une seule alternative, la révolution est déjà contenue. Une fois le leadership imposé, la répression des femmes, des personnes LGBT, des libres penseurs/penseuses, des militant·es de gauche et des travailleurs/travailleuses peut être justifiée comme nécessaire pour « protéger la transition ». Une révolution qui confie le pouvoir à des personnalités choisies par le haut renonce à ses espoirs, à ses revendications et à son avenir. C’est ainsi que les révolutions sont vaincues.

Que pouvons-nous faire pour défendre notre révolution « Femme, Vie, Liberté » lorsque ceux qui détiennent le pouvoir prétendent en avoir déjà décidé l’issue ?

Une défense éprouvée consiste à insister sur des revendications minimales non négociables : liberté d’organisation et droit de grève ; libération des prisonniers politiques ; abolition immédiate des exécutions et de la torture ; droits et égalité des femmes et des personnes LGBT ; laïcité ; abolition des lois et institutions patriarcales et religieuses ; démantèlement des organes coercitifs sous le contrôle populaire ; liberté d’expression et de conscience ; protection des secteurs stratégiques contre la privatisation ; contrôle des prix et des loyers des produits de première nécessité ; garanties salariales ; protection sociale et soins de santé. (Voir, par exemple, la Charte Femme, Vie, Liberté.) Ces revendications nécessitent une organisation par le biais d’assemblées de quartier, de comités sur les lieux de travail, de coordination des grèves et de représentant·es révocables ancrés dans la lutte.

Le piège classique consiste à faire passer les élections avant les droits des femmes et la justice sociale. Sans garanties contraignantes, les élections deviennent un moyen de fermer les ouvertures révolutionnaires, et non d’exprimer la volonté populaire.

La révolution au Rojava, au Kurdistan syrien, offre des leçons essentielles pour résister à ce piège. Cette révolution a été jugée dangereuse précisément parce qu’elle a réorganisé concrètement le pouvoir autour des femmes grâce à des structures autonomes féminines, à un leadership partagé et à des systèmes intégrés de défense et d’auto-organisation.

Dans les moments révolutionnaires, les femmes sont célébrées comme des figures courageuses dans la rue ; leur répression devient un moteur moral. Mais lorsqu’il s’agit du pouvoir, l’autorité est toujours masculinisée. L’ascension de Reza Pahlavi n’est pas uniquement due à une nostalgie illusoire de la monarchie. Il s’agit de restaurer l’autorité masculine, de neutraliser la politique de classe et de supprimer l’autonomie révolutionnaire des femmes.

L’histoire ne se répète pas par hasard. Elle se répète à travers des interventions, le changement de nom des luttes, le report des revendications de libération et les changements de régime imposés par le haut.

« Femme, vie, liberté » est un défi concret à la manière dont le pouvoir est organisé en Iran, dont le travail est discipliné, dont la reproduction sociale est imposée, dont l’obéissance est garantie par la loi patriarcale et la violence. C’est précisément pour cette raison qu’il est remplacé par le nationalisme « Homme, nation, prospérité », par le Shah, par le fantasme d’un sauveur. Le passage du programme à la personnalité, des revendications aux marques, n’est pas neutre. Il s’agit d’un mécanisme conçu pour mettre fin à une révolution menée par des femmes.

La tâche historique qui nous attend n’est pas de choisir entre le turban et la couronne, mais d’empêcher que la révolution de Jina ne soit ensevelie sous de fausses fatalités. Cette révolution ne survivra que si son sens est défendu : contre les rois, contre les religieux, contre les sectes comme l’Organisation des Moudjahidine du peuple iranien, contre les futurs fabriqués par les médias et contre toute exigence que les femmes et les gens attendent leur tour. Il n’y a pas de libération qui vienne plus tard. Il n’y a pas de liberté qui vienne d’en haut.

Ni turban ni couronne !

Ni religieux ni roi !

Jin, Jiyan, Azadi !

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Cet article a été publié pour la première fois dans The Freethinker le 12 janvier 2026.

Maryam Namazie
https://maryamnamazie.com/نه–به–عمامه–و–نه–به–تاج/
https://maryamnamazie.com/neither-turban-nor-crown/