[Points Critiques n° 386] Mémoire et transmission, le questionnement d’Ychaï Sarid

Tessa Parzenczewski

Un historien israélien, spécialiste de la Shoah, accompagne régulièrement des lycéens en Pologne, dans une sorte de voyage initiatique et imposé, à travers ghettos et camps. Varsovie, Treblinka, Majdanek, Belzec, Sobibor, Auschwitz… Dans une lettre adressée au directeur de Yad Vashem, rédigée comme un rapport, il fait part de ses expériences, des réactions des lycéens et de son propre ressenti. Et là, Yishaï Sarid ne nous épargne rien. Un terrible constat, exprimé dans une langue rigoureuse, féroce et implacable. L’historien s’en tient aux faits, aux chiffres et détaille avec précision et plutôt froideur, toutes les étapes de l’extermination, devant son public de jeunes, enveloppés du drapeau israélien et chantant l’Ha Tikva à chaque occasion. Dépourvu de toute empathie, désorienté par ces adolescents scotchés à leurs portables, absorbés par leurs propres histoires, il capte parfois des propos terrifiants. “Etrangement, c’est à Majdanek, alors qu’ils parcouraient les quelques centaines de mètres qui séparent les chambres à gaz du mausolée de cendres et des fours crématoires, que les élèves pensaient tout à coup aux Arabes. Je saisissais les “c’est ce qu’on devrait leur faire, aux Arabes” qu’ils chuchotaient enveloppés de leur drapeau national. Pas toujours et pas dans tous les groupes, mais suffisamment de fois pour que je m’en souvienne”.

Au fil des étapes, au fil des pages, le narrateur est comme dévoré par son sujet, en proie à des cauchemars, à des hallucinations. Souvent exaspéré par l’attitude des élèves, il tient des propos provocateurs, les pousse dans leurs derniers retranchements. Comment auraient-ils agi dans certaines situations, auraient-ils accueilli un enfant inconnu, étranger, afin de le sauver, comme les Justes, auraient-ils déserté face à des ordres inhumains ?  Parfois les réactions sont glaçantes, comme  ces propos d’un élève : “Je pense que pour survivre, nous devons, nous aussi , être un peu des nazis”. Quelques remous dans la salle, mais pas trop, ce garçon venait simplement de répéter devant les adultes ce qui circulait entre eux. Les profs firent semblant de s’offusquer et attendirent de moi que je réagisse, que je fasse le sale boulot, que je m’occupe du monstre qu’ils avaient, eux et les parents d’élèves, engraissé.”

Dans le sillage de l’historien, l’auteur nous entraîne aussi au cœur du monde des jeux vidéos, où une start-up  conçoit une reconstitution d’Auschwitz, à l’identique, avec détenus et bourreaux… Dérives ou déjà réalité ?

Venu du monde du polar, Yishaï Sarid nous offre un récit tendu, sans aucun répit, où à travers   rencontres et  confrontations, une seule question émerge : que devient la mémoire ? Comment la transmettre et à quelles fins ?

YISHAÏ SARID. Le monstre de la mémoire. Roman traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz. Actes Sud. 158p. 18,50€