[Points Critiques n°386] Du “manque d’air” au printemps à venir

Elias Preszow

« L’air devient partout aussi lourd. »
Claude Levi-Strauss, Tristes tropiques
« Mais tant qu’on ne m’a pas de terre comblé la bouche, il n’en sortira que de la gratitude. » J. Brodsky

Le transit se prolonge. Depuis des jours le décor n’a pas bougé. Derrière la fenêtre, le ciel est bleu, puis blanc. Et chaque jour qui passe voit éclore de nouveaux bourgeons aux branches qui se balancent dans le vent léger de mars. Tout est calme. Étonnamment calme. Si on ne démarre ni son ordinateur ni n’ouvre la radio, si on ne regarde pas la télévision ni ne s’empresse d’allumer son téléphone, on pourrait se croire au paradis. Un paradis d’occasion. Avec tous les bouquins qu’on n’a jamais pris le temps de lire. Les vieux vinyles qu’il est peut-être l’heure de découvrir… On avait des choses à faire, des plans, des projets. On attendait même de déménager, de s’installer ailleurs, dans une nouvelle vie. Mais Bruxelles voyage immobile, et tout semble soudain suspendu. Alors on se dit, oui, bizarrement, ce virus a du bon. Et pourtant, ce virus, c’est la mort qui rôde autour de nous. Qu’en penser ?

Après le terme de « puissances émergentes » pour nommer les pays soi-disant en « voie de développement », voici venue l’époque des « maladies émergentes » où le vrai héros : c’est « celui qui reste chez lui ». Outre le fait que cela ne dit rien de ceux qui n’ont pas de « chez eux »,ou bien ceux et celles qui ont dû le quitter par la force des choses et des événements, cela ne dit rien non plus de la nature de cette soudaine épidémie en train de se développer chez nous autres gaulois.

Il paraît que le symptôme de ce virus se manifeste par un certain « manque d’air ». D’où l’arrivée progressive au « lock down », espèce de “couvre-feu”, d’ « état d’urgence sanitaire pour soulager les « équipes de soignants », par « solidarité »…

Ou comment les vieux idéaux refont surface lorsque cela arrange la gouvernance d’un certain ordre du monde capable dans l’urgence de mettre tout en place pour sauver les vies qui valent la peine d’être sauvées : c’est-à-dire isolées, mises en quarantaines, en bref enfermées, emmurées, séparées les unes des autres.

Pendant ce temps, les petites mains qui huilent les rouages de nos sociétés de consommation continuent à maintenir un semblant de normalité : agents d’entretien et de maintenance, travailleurs sociaux et aides à domicile, employés de supermarché et des transports en commun, livreurs de toutes sortes etc., tous ces invisibles qui permettent à l’économie de tourner.

Alors, plutôt que de répéter les discours de la télé, de la radio, des journaux, plutôt que de surveiller sa toux, sa température, en tournant en rond avec pour seul mot d’ordre « l’auto-surveillance » en cherchant compulsivement les dernières statistiques des morts en Chine, en Italie ou en Grande-Bretagne, nous aimerions pouvoir nous ressaisir de ce moment d’arrêt, de cette interruption relative du monde tel qu’il va, pour nous interroger sur ce qui nous permet vraiment respirer. Pour ralentir le rythme. Nous remettre à l’écoute. Cela peut se faire, notamment, en relisant ces bouquins que nous ne prenons jamais la peine d’ouvrir faute d’espace mental disponible.

Le Traître, d’André Gorz, par exemple, dans lequel il décrivait en 1958 une situation qui s’éclaire subitement sous un nouveau jour, celle de l’homme séquestré : A l’homme séquestré dans un monde étranger et hostile se proposent trois possibilités : travailler à son évasion ; se résigner à son sort et s’évader dans la rêverie ; tenter de s’amadouer l’ordre qui le tient prisonnier, se conformer à ses exigences, fût-ce au prix d’une désadaptation de soi.

Et le penseur de l’écologie concluait de la sorte : Si le mot d’aliénation doit avoir un sens, cet homme aliéné ne pourra loger ni dans la troisième ni dans la seconde attitude sans souffrir, sourdement au moins, de leur contradiction et de leur inauthenticité, et donc sans être tenté de les dépasser vers la première (y réussira-t-il ? C’est une autre question). C’est cette dialectique que son histoire me semble illustrer.

En bref, peut-être y a-t-il lieu de retrouver dans cette fin d’hiver les signes du printemps qui s’approche. Qu’après la crise dans un système à bout de souffle, nous prenions à nouveau plaisir à apprécier la beauté des arbres qui vont reverdissant. Et l’intime certitude que c’est bien d’eux que notre survie dépend.

Ce texte, lu par Vincent Tholomé est diffusé sur le site de la revue sonore “Le grain des choses” legraindeschoses.org