Quand se rencontrent l’intimité familiale et une histoire millénaire
Laurent Vogel
« En 2013, Cyril ne connait que 3 choses sur ses arrières grands-parents : ils étaient juifs, ils ont été déportés,
et ils ont finis gazés à Auschwitz. Sous l’impulsion de sa sœur, ils vont enregistrer leur grand-père.
Il leur transmet ce qu’il n’a pas raconté à ses enfants. Une quête familiale, intime et historique,
qui interroge la transmission et éclaire l’histoire de la collaboration française, au fil des mémoires
et des générations. Comment vivre ensemble dans la maison des vivants ? » (présentation du posdcast)
Le vendredi 16 octobre à partir de 19h à l’UPJB, vous aurez l’occasion de participer une rencontre qui sort de l’ordinaire. Nous partirons d’un podcast réalisé par Cyril Mossé : « la maison des vivants ». Nous échangerons ensuite avec Cyril et sa sœur Aurélie qui a écrit un texte d’une grande intensité poétique où alternent des notations biographiques, des réflexions sur la langue et les accents, et des photographies insolites d’objets quotidiens. Ce livre « L’accent fantôme et autres impressions sépharades » a été publié par les Presses universitaires de Vincennes en 2023 . Cyril et Mossé ont entrepris, chacun à sa façon, de remonter les fils d’une histoire familiale pleine de silences et de vide, pleine de moments lumineux et heureux aussi et d’y retrouver des traces d’une histoire plus que millénaire, celle des Juifs provençaux que l’on a souvent appelés Juifs du Comtat Venaissin, Juifs du Pape ou Juifs d’Avignon.
Commençons donc avec la « grande histoire » qui concerne des dizaines de générations sur un peu moins de 2000 ans. Ni sépharades, ni ashkénazes à l’origine de leur première migration, les Juifs de Provence sont attachés à une tradition qui les fait arriver sur les rivages méditerranéens de ce que nous appelons aujourd’hui la France après la destruction du deuxième temple par les légions de Titus (70 de l’ère chrétienne). Cette tradition est partagée par l’auteur chrétien de la chanson de geste « Girart de Vienne ». Elle est suggestive sans être attestée par des sources historiques certaines. Les recherches établissent en tout cas une présence continue à partir du Xe siècle, avec des indices plus anciens dont l’interprétation est parfois controversée comme la participation des Juifs turbulents d’Avignon à une émeute contre l’évêque Etienne en 390. Le très beau roman historique de Stefan Hertmans « Le cœur converti » repose en partie sur la découverte des restes d’un mikveh (bain rituel) à Monieux dans le Vaucluse et l’auteur y décrit ce fut pour les Juifs le fléau de la première croisade.
Ces Juifs provençaux ont donc comme particularité une présence diasporique continue sur un territoire européen pendant au moins un millénaire. Il n’y a que les Juifs de Rome qui font mieux. Les sources historiques et archéologiques leur attestent une présence continue d’au moins deux millénaires [1]. Présence diasporique parce qu’Avignon, Carpentras, Cavaillon et d’autres localités de moindre importance resteront en contact avec le reste du monde juif, tout particulièrement autour de la Méditerranée. Ce ne sont pas des enclaves mais des points d’étapes où se croisent les multiples apports diasporiques. Des liens étroits sont maintenus avec les communautés juives de Safed, Jérusalem , Hébron et Tibériade. Lorsque, à des moments différentes de l’histoire, les Juifs sont expulsés du Royaume de France, d’autres villes de Provence, de Castille et d’Aragon, une partie d’entre eux retrouveront un foyer et finiront par devenir des composantes majoritaires dans le monde du judaïsme provençal. Une intégration vécue parfois avec réticence par les « Juifs du pape » qui tiennent à préserver une liturgie originale, des traditions particulières. Après l’émancipation, ils font parfois preuve d’une certaines xénophobie à l’égard des « Juifs étrangers » qui arrivent en nombre croissant entre la fin du XIXe siècle et 1940 en provenance d’Europe orientale et centrale ainsi que du monde ottoman. Et une troisième vague, encore plus massive à partir des années cinquante, avec l’exil des Juifs du monde arabe, bouleverse la vie des Juifs du sud de la France.
Cette longue histoire implique un partage intense de langue, de culture, d’émotions avec les populations chrétiennes majoritaires qu’aucune barrière linguistique se sépare : les Juifs du pape parlent provençal [2] et ils se mettront plus tard au français en même temps que leurs voisins chrétiens. Une histoire riche en rencontres, en complicités, en partage qu’il ne faudrait cependant pas idéaliser. Les discriminations, les violences n’ont pas été épargnées. Il y a même eu une brève tentative du pape Jean XXII de les expulser d’Avignon [3]. Une des clés de cette histoire est la politique des papes à l’égard des Juifs. En effet, dès le XIIIe siècle pour le Comtat Venaissin et 1348 pour Avignon [4], le Saint-Siège a acquis ces territoires où vivaient déjà des Juifs depuis l’Antiquité tardive du Bas-Empire Romain. La politique des papes impliquait le maintien dans l’humiliation d’une population juive comme témoignage de l’infériorité de la synagogue vis-à-vis de l’Eglise. Elle en garantissait la survie tout en l’astreignant à des mesures discriminatoires d’une rigueur variable suivant les époques. Avec la contre-réforme viendra l’obligation de vivre dans des quartiers clôturés et contrôlés qu’on appelle les « carrières » et qui sont l’équivalent provençal des ghettos surgis en Italie. Ces carrières isolent, enferment dans la pauvreté (avec l’exclusion croissante d’un certain nombre d’activités économiques) mais elles sont gérées de manière autonome par leurs habitants et donnent lieu à l’éclosion de savoirs, de débats, d’expressions artistiques. Malgré les interdits, des Juifs quittent les carrières et partent à la découverte d’autres terres. Ils maintiennent une présence presque clandestine du judaïsme dans le reste de la Provence en dépit des édits royaux qui réitèrent régulièrement l’interdiction de la religion juive dans le royaume de France.
La révolution française proclame la liberté religieuse et met fin au régime de ségrégation. Les Juifs d’Avignon et du Comtat Venaissin sont appelés à s’intégrer dans la nouvelle nation. Le XIXe siècle sera un siècle de sortie des carrières, d’adhésion souvent enthousiaste à la république, d’assimilation pour beaucoup. Ce n’est qu’à la fin du siècle que l’affaire Dreyfus viendra troubler les certitudes de l’émancipation. La première guerre semble éloigner le danger. La majorité des Juifs du Midi, y compris les nombreux arrivants récents du monde sépharade et ashkénaze, semblent s’aligner sur cette majorité de Français qui soutiennent la guerre. Le tournant obscur viendra avec la défaite au début de la deuxième guerre mondiale. Sans même attendre l’arrivée des Allemands, c’est un déchaînement d’antisémitisme qui accuse les Juifs d’avoir trahi la France. Sur cette base, le régime de Vichy construira sa propre législation antisémite et contribuera avec enthousiasme et efficacité au programme nazi d’extermination à partir de 1942. Vichy organisera la déportation de plus de 13.000 Juifs de la zone Sud en 1942 et 1943. Ce sont les fonctionnaires de Vichy qui administrent les camps de Gurs, Rivesaltes et Les Milles d’où des milliers de personnes seront envoyées vers Drancy et ensuite Auschwitz.
Cyril et Aurélie portent un nom « Mossé » qui traverse le temps et témoigne du parcours de ces familles juives provençales comme les Vidal Naquet, les Montel, les Milhaud, les Bédarride, les Crémieux, les Carcassone ou les Caen. Cyril et Aurélie ont aussi porté le silence, la transmission par ce qu’on ne dit pas, le souvenir imprécis d’arrère-grands-parents assassinés à Auschwitz. Qu’est-ce qu’on fait avec cette histoire à peine entrevue et avec ces bribes singulières d’accents, d’expressions, d’étonnements ?
Cyril a réalisé un podcast qui nous plonge dans sa recherche de l’histoire familiale. Aurélie nous offre un livre inhabituel de photos et de textes où les photos ne prétendent en rien décrire l’histoire de sa famille. Elles permettent au regard de se poser sur des chaises, sur des objets au design délicat sans oublier, à la fin du livre, quelques photos de famille.
Notre désir est que cette rencontre vous suggère votre propre manière d’inventer des manières nouvelles de raconter, d’autres histoires, d’autres personnes, d’autres lieux mais de raconter sans jamais s’en lasser.
Laurent Vogel
Notes
[1] A. Foa, Gli Ebrei in Italia: i primi 2000 anni, Roma-Bari, 2022
[2] Ils parlaient provençal (occitan) et chouadit, une langue basée sur le provençal et dont une partie du lexique venait de l’hébreu.
[3] Carlo Guinzburg traite de cette tentative d’expulsion dans « Le Sabbat des sorcières ». Il s’agit presque d’un cas d’école pour illustrer la mécanique du complotisme. Le décret du pape est motivé par une lettre attribuée à un Juif nommé Bananias. La lettre explique de manière détaillée comment les Juifs, en alliance avec le vice-roi de Grenade, se servent des lépreux pour empoisonner les puits. La lettre a été signalée au pape par le futur Philippe VI, roi de France bien surnommé « le Catholique ».
[4] Les papes se sont établis à Avignon en 1309. Ils ont acheté le territoire en 1348. En 1378, l’église catholique connaît un schisme : un pape réside à Avignon tandis que son concurrent trôner à Rome. Chacun accuse l’autre d’être l’antipape. Ce schisme prendra fin en 1417 mais Avignon continuera à faire partie des Etats pontificaux jusqu’à la révolution française.
Brève bibliographie
D. et C. Ancu, Les Juifs du Midi. Une histoire millénaire, Avignon, 1995.
L. Bardinet, Antiquité et organisation des Juiveries du Comtat Venaissin. In: Revue des études juives, tome 1, n°2,1880. pp. 262-292;
F. Dosse, Pierre Vidal Naquet, une vie, Paris, 2020.
R. Moulinas, Les Juifs du Pape, Paris, 1992.




