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[opinion] Vers la régularisation collective d’un demi-million de sans-papiers en Espagne

© Adam Jones from Kelowna, BC, Canada - Pro-Immigrant Demonstration - Placa Jaume - Barcelona - Spain, CC BY-SA 2.0

Vers la régularisation collective d’un demi-million de sans-papiers en Espagne : une victoire importante contre la vague mondiale de xénophobie

Laurent Vogel — 31 janvier 2026

Le mardi 27 janvier, le gouvernement espagnol a annoncé la régularisation collective d’environ 500.000 personnes sans papiers en Espagne. Cette décision s’inscrit à contre-courant des politiques anti-migrants qui se durcissent tant dans l’Union européenne que dans le reste du monde. Des Etats-Unis à l’Afrique du Sud, du Japon au Chili, la tendance dominante est à la criminalisation des migrants et à l’adoption de politiques de plus en plus brutales dirigées contre les sans-papiers. On observe la même évolution dans l’Union européenne et dans chacun de ses Etats-membres… sauf en Espagne.

La campagne de régularisation extraordinaire 2026

Cela faisait 20 ans que l’Espagne n’avait pas procédé à une campagne de régularisation collective à grande échelle. Les procédures de régularisation ordinaires avaient été améliorées en 2021. La dernière campagne remonte au gouvernement socialiste de Zapatero en 2005. Elle avait permis la régularisation de 576.506 personnes (sur un total d’environ 690.000 demandes). D’autres campagnes avaient eu lieu antérieurement, y compris à deux reprises (2000 et 2001) sous un gouvernement de droite présidé par Aznar (avec environ 500.000 régularisations pour les deux campagnes). Entretemps, la droite (Partido Popular, PP) avait adopté des positions de plus en plus xénophobes et l’extrême-droite ouvertement raciste, représentée principalement par le parti Vox, a connu un essor impressionnant. Fondé en décembre 2013, ce parti s’est rapidement radicalisé en développant ses relations au sein de l’extrême-droite européenne (ainsi que ses contacts avec le régime de Poutine jusqu’en 2022). Il a créé la surprise aux élections législatives de 2019 en remportant 15% des voix et en faisant élire 52 députés. Il a connu une flexion aux élections législatives de 2023 avec environ 12% des voix. Tous les sondages prédisent un succès électoral de Vox et un recul de l’ensemble des partis de gauche. Vox pourrait atteindre 18% des voix. Dans cette hypothèse, le prochain gouvernement serait probablement une coalition entre le PP et Vox au sein de laquelle Vox serait la force ascendante et pourrait conditionner de nombreuses politiques. Les différents scrutins régionaux et municipaux qui se sont déroulés en 2025 confirment cette tendance et ont souvent débouché sur la formation d’exécutifs PP-Vox.

Ce contexte politique explique que la campagne de régularisation passe par un décret de l’exécutif qui ne sera pas soumis au vote du Parlement. Il souligne aussi l’urgence de cette campagne. Le gouvernement sait que les régularisations doivent intervenir avant les prochaines élections (prévues en 2027 sauf en cas d’élections anticipées) et qu’elles seront irréversibles quelle que soit l’orientation de la nouvelle coalition gouvernementale. Le gouvernement actuel de Pedro Sanchez, minoritaire au parlement, peut tomber même si l’adoption d’une motion de censure est peu probable parce qu’en Espagne, une motion de censure doit désigner qui sera le nouveau président du conseil des ministres. Junts (le parti indépendantiste catalan de centre-droite dirigé depuis la Belgique par Carles Puigdemonts) n’est pas disposé à aller jusque-là dans son opposition à Pedro Sanchez. Il est conscient que l’arrivée au pouvoir d’une coalition PP-Vox se traduirait par une répression sévère contre les indépendantistes catalans.

Les critères de régularisation ont été définis de façon suffisamment large pour couvrir une grande majorité des personnes sans papier. Ils sont plus ouverts que les critères exigés pour des régularisations individuelles sur la base d’une procédure ordinaire

La régularisation s’appliquera à toutes les personnes séjournant en Espagne à la date du 31 décembre 2025 pour autant qu’elles y vivent depuis au moins cinq mois. Elles devront justifier de disposer de revenus licites (cette règle est plus favorable que l’exigence d’un contrat de travail) et ne pas avoir de casier judiciaire. Les demandeurs d’asile, dont la demande n’a pas (ou pas encore) débouché sur un statut de protection pourront également utiliser cette voie de régularisation. La régularisation s’applique également aux enfants des personnes qui en bénéficieront.

Une dynamique longue d’accumulation des forces

Pour comprendre les raisons d’une telle exception espagnole , il faut décrire brièvement la dynamique d’une campagne qui a permis à un vaste ensemble de mouvements de base de trouver les relais nécessaires dans les institutions politiques.

L’exigence d’une régularisation collective massive s’est cristallisée pendant la crise du Covid. Le rôle jouée par les personnes sans papier dans des activités essentielles pour la survie de la société a été mis en avant. Dès 2021, le gouvernement formé en janvier 2020 autour d’une coalition socialiste-Podemos avait élargi les critères de régularisation individuelle ordinaire. Par ailleurs, un important mouvement associatif de migrants a développé des stratégies judiciaires qui ont souvent abouti à des jurisprudences favorables à la régularisation.
En 2023, le mouvement associatif a coalisé ses forces autour de la présentation d’une Initiative législative populaire (ILP). Cette dernière a recueilli 700.000 signatures. Elle a bénéficié du soutien de l’église catholique , de l’ensemble des organisations syndicales et d’un secteur du patronat (principalement dans les branches de l’économie qui dépendent largement du travail des migrants comme la construction ou l’hôtellerie). Le 9 avril 2024, une importante victoire a été enregistrée lorsque la chambre des députés a voté par 310 voix contre 33 la prise en considération de l’ILP. Un tel vote n’impliquait pas l’approbation du texte en tant que tel. Il ouvrait le débat parlementaire, avec la possibilité d’adopter de nombreux amendements qui auraient réduit la portée de la loi proposée. Même le PP a voté en faveur de la « prise en considération », en grande partie sous la pression de l’église catholique. Les débats qui se sont déroulés en 2024 et 2025 ont montré qu’il n’existait pas de majorité parlementaire en faveur de la loi proposée par les associations. Soit le texte aurait été adopté avec des amendements qui en réduisaient fortement la portée, soit le débat se serait enlisé jusqu’aux prochaines élections prévues en 2027.
C’est dans ce contexte que le mouvement associatif a exigé que le gouvernement prenne l’initiative et que des discussions ont été engagées entre les socialistes et Podemos (le seul secteur de la gauche parlementaire qui est actuellement dans l’opposition). Cela a abouti assez rapidement à la décision d’organiser la campagne de régularisation sur la base d’un décret.

Une évolution profonde de la société espagnole

Tout au long du XXe siècle, l’Espagne a été essentiellement un pays d’émigration. Des millions de personnes ont quitté l’Espagne pour aller vivre dans d’autres pays européens et sur le continent américain. Jusqu’à la fin du siècle, l’immigration était beaucoup moins importante que dans les autres pays d’Europe occidentale. Le premier quart du XXIe siècle a été marqué par une évolution sans précédent dans l’histoire du pays. Aujourd’hui, une personne sur six (18%) qui réside en Espagne est née à l’étranger. Une partie significative de l’immigration est relativement récente (avec une augmentation de celle-ci de 40% entre 2010 et 2024). Les principaux flux migratoires concernent l’Amérique latine (principalement la Colombie, le Venezuela et l’Equateur), le Maroc et l’Afrique sub-saharienne (principalement les pays situés sur la façade atlantique de l’Afrique), l’Europe de l’Est (principalement, la Roumanie et l’Ukraine). A Madrid, en 2024, la population ayant la nationalité d’un pays d’Amérique latine a dépassé le seuil d’un million d’habitants sur une population totale de 3,5 millions.

La mobilisation pour la régularisation des sans papier bénéficie de plusieurs facteurs. Tout d’abord, une importante solidarité entre les migrants ayant un permis de séjour et les sans-papiers. Un réseau associatif très dense, notamment parmi les latinos, soutient cette dynamique. Cela contribue à expliquer que l’Espagne a toujours défendu l’exemption du visa Schengen pour les ressortissants de pays d’Amérique latine (actuellement, l’exemption concerne une majorité de ces pays). D’autre part, sur la question des migrants, la société espagnole est très polarisée. Une minorité importante se définit par des positions xénophobes qui peuvent déboucher sur des actes de violence collective. Ce phénomène est surtout sensible dans les régions rurales du Sud de l’Espagne où l’essentiel du travail salarié agricole est désormais assuré par des migrants dans des conditions extrêmement dures. Une tendance inquiétante dans les enquêtes montre que la montée de la xénophobie est beaucoup plus marquée chez les jeunes hommes de moins de 30 ans que dans les autres catégories. Une majorité est cependant favorable à une régularisation des sans-papiers et à d’autres revendications des migrants. Les politiques étatiques sont tout aussi scindées. Chaque année, des milliers d’Africains perdent la vie dans la traversée maritime entre les côtes du Sénégal ou de la Mauritanie et les îles Canaries. L’accueil de ces migrants est marqué par une grande violence. Dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, les barrières de fil barbelé sont tout aussi sinistres qu’à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. D’autre part, les procédures de régularisation ordinaires et les possibilités de naturalisation sont nettement plus ouvertes que dans les autres pays européens.

La régularisation massive de 2026 a donc été acquise sur le fil du rasoir. Elle n’en demeure pas moins une extraordinaire victoire qui mériterait de recevoir un écho plus important dans les autres pays européens. Alors qu’une vague xénophobe semble balayer le monde , la perspective de régularisation d’un demi-million de personnes sans papiers démontre la possibilité d’une autre politique et l’urgence d’en discuter en Belgique comme ailleurs.

Laurent Vogel
31 janvier 2026

Sources principales: RTVE, El País, Viento Sur, Regularización Ya