« La Belle de Gaza » : à la recherche d’une femme trans, palestinienne, dans les nuits de Tel-Aviv
Ce dimanche 10 mai 2026 à 16h, le ciné-club de l’UPJB vous accueille pour le film « La Belle de Gaza » dans le cadre d’un cycle consacré au cinéma de Yolande Zauberman. Cela sera la première représentation de ce film à Bruxelles. A cette occasion, nous vous proposons la lecture d’un article de Clarisse Fabre publié dans « Le Monde » le 24 mai 2024. Nous vous invitons aussi à rencontrer Yolande Zauberman qui viendra à l’UPJB le dimanche 14 juin à 16h en clôture de cette saison de notre ciné-club.
Brûlant de lumière, le documentaire de Yolande Zauberman déploie de fulgurantes réflexions au croisement du corps et du conflit politique.
Par Clarisse Fabre

Des femmes trans dans la nuit de Tel-Aviv. Demi-déesses au corps sculpté, vrillant sur leurs talons dans la lumière des phares. Il se pourrait que l’une d’elles, Nathalie, ait fait le chemin de Gaza. C’est peut-être une légende, mais cela donne un film brûlant de lumière, La Belle de Gaza, de Yolande Zauberman, tourné avant les attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 – le documentaire a été présenté en séance spéciale au Festival de Cannes, le 22 mai.
Ce documentaire funambule clôt la trilogie de la nuit entamée avec Would You Have Sex with an Arab (2011) et M (2018), multiprimé, trajectoire d’un homme qui fut, dans son enfance, victime de prédateurs sexuels au sein de la communauté ultraorthodoxe de Bnei Brak, dans la banlieue de Tel-Aviv (César du meilleur documentaire en 2020).
Cela faisait plusieurs années que la cinéaste cherchait cette belle-de-nuit, aperçue lors du tournage de M. Elle avait alors filmé presque par accident deux filles qui s’éloignaient en courant rue Hatnufa, lieu de prostitution où les conducteurs roulent vitre baissée. Le compagnon de la cinéaste, Selim Nassib, chargé du son, qui parle arabe, s’était entretenu avec elles, avant de rapporter à Yolande Zauberman : « Tu sais que l’une d’elles est venue de Gaza ? » La Belle de Gaza était née, tel un mythe, avant même de devenir un film. La réalisatrice, en voix off, y pose inlassablement la même question, photo à l’appui, au fil de ses rencontres : « Je cherche cette femme, on dit qu’elle vient de Gaza, vous la connaissez » ?
Corps dénudés héroïques
Le même dispositif est à l’œuvre que dans Would You Have Sex with an Arab, où Yolande Zauberman demande à des fêtards de Tel-Aviv s’ils pourraient avoir une relation avec une personne palestinienne. Les réponses varient (« Oui, bien sûr » ; ou alors « Juste pour une nuit, mais pas le mariage »…) et, à travers elles, s’ouvre tout un éventail de réflexions sur le conflit israélo-palestinien. Une Israélienne raconte le ressenti incroyable de son premier rapport avec cet ancien amoureux palestinien. Le sentiment de faire la paix, dit-elle. « Ce n’est pas au lit que le conflit va se régler », réagit de son côté Juliano Mer-Khamis, acteur, réalisateur et metteur en scène, tué par balle en avril 2011, à l’âge de 52 ans, devant le Freedom Theatre qu’il avait cofondé, dans le camp de réfugiés de Jenine – Would You Have Sex… lui est dédié.
Dans La Belle de Gaza, Yolande Zauberman mène l’enquête, d’une boîte de nuit aux recoins sombres de la rue, où les travailleuses du sexe essaient de gagner leur vie. La cinéaste, qui tient la caméra et filme à distance, éclaire la nuit, faisant jaillir de l’obscurité, comme des flashs, ces corps dénudés héroïques, exposés au danger. Tout en cherchant « la Belle… », elle dresse le portrait d’autres femmes trans aux destins différents, lors de conversations à bâtons rompus sur leur vécu, leurs relations avec la famille, la question du plaisir sexuel, etc.
Il y a Talleen Abu Hanna, issue d’une famille arabe chrétienne de Nazareth, sacrée Miss Trans Israël en 2016 ; Israela, son agente et protectrice, âgée de la soixantaine ; Nadine, musulmane, qui chante une sourate à l’écran ; Danielle, qui un jour s’est fait violemment tabasser avec une autre copine trans. Sa mère lui a dit : « J’aurais préféré que tu meures. » Et, pour finir, Nathalie : après sa transition, la jeune femme trans s’est prostituée, avant d’arrêter et de commencer à porter le hidjab pendant le processus du tournage. Son ami d’enfance, palestinien, qui l’a soutenue dans les moments les plus difficiles, témoigne avec une beauté désarmante. Visage et corps recouverts d’un tulle brodé et scintillant, afin qu’elle ne soit pas tout à fait reconnaissable, Nathalie ressemble à une madone.
La rayonnante Talleen a une histoire qui finit bien. En apprenant sa transition, son père, chauffeur de bus, avait d’abord coupé les ponts, ne supportant pas de voir disparaître le garçon qu’elle avait été autrefois à ses yeux. Puis la reconnaissance médiatique de Talleen, devenue également mannequin, actrice, a radouci ce dernier. Lors d’une scène magique, à bord d’un bus, le père et la fille se retrouvent et se disent des choses qu’ils ont gardées longtemps au fond de leur cœur. Yolande Zauberman filme le visage de Talleen dans le reflet de la vitre – cela donne un regard caméra fantomatique –, pendant que son père est au volant, de profil. Ça, c’est du cinéma.
L’agente de Talleen, Israela, détend l’atmosphère. Elle raconte son idylle avec un rabbin, un « homme sexy » devenu son mari, lequel ne s’est jamais rendu compte qu’elle était née homme et avait changé de sexe. Le jour où il l’a appris, Israela ayant laissé traîner volontairement de vieux papiers, le mariage a pris fin.
Dans ses films, Yolande Zauberman ne théorise pas. Et pourtant, sa manière d’aborder le corps et l’intime comme objet politique rejoint nombre d’analyses d’intellectuels, comme celles de Paul B. Preciado, philosophe trans qui a mis en évidence des liens passionnants, toutes proportions gardées, entre la transition de genre et l’exil – comme une traversée périlleuse, au risque de la clandestinité. L’utopie du dépassement du masculin et du féminin allant de pair avec celle d’un monde sans passeport ni frontières. On en est loin, mais les films de Yolande Zauberman réussissent à allumer des étincelles de pensée.
Clarisse Fabre — Article paru dans « Le monde » le 24 mai 2024.

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