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Prologue pour un père méconnu

Ce vendredi 16 janvier à 20h15 à l’UPJB, vous pourrez rencontrer Mireille Tabah qui a récemment publié De père méconnu. Odyssée d’un Juif bulgare, 1912-1967. Retrouvez tous les détails de la rencontre via ce lien.

Voici le prologue qu’elle a écrit pour ce livre qui explique le long travail entrepris pour assembler les multiples aspects de la vie de son père.

« Peu de jours après la mort de mon père, ma mère m’avait remis quelques photos, une dizaine de pages arrachées à un journal intime et un roman typographié, rédigé en anglais, dont il était l’auteur. Je n’en ai lu que les premières pages et j’en ai oublié le titre, car outre le fait que je ne lisais encore que difficilement l’anglais, ce sujet intéressait peu la jeune fille de dix-sept ans que j’étais alors. Je me souviens seulement qu’il était question d’un convoi de camions militaires avançant sur une route d’Italie. Avant de me léguer cette relique dis- parue au cours de déménagements successifs, ma mère m’avait raconté ce qu’elle savait de l’existence de celui qu’elle avait épousé envers et contre les circonstances qui faisaient alors de cette union un acte remarquable, et qu’elle avait ensuite désavoué.

Je ne savais rien de mon père, je n’ai jamais posé de questions. Et après sa mort, j’ai érigé un rempart de silence, relégué photos et pages de journal dans un carton, que j’ai néanmoins conservé, et refoulé de ma conscience ce que j’avais appris de son passé et ce que j’avais connu de lui adolescente. Le tabou que mon père avait maintenu sur son appartenance au peuple juif, et dont ma mère s’était faite complice, a persisté jusqu’à ce que, bien trop d’années plus tard, vint le temps où peu à peu le mur se délita et où au prix d’infinis efforts, je brisai l’interdit. Ce qu’enfin je découvrais ne s’accordait pas avec l’image du père de ma jeunesse. Une vie avant la guerre, une autre après. Je ne m’y retrouvais pas.

Ce père trop tôt disparu, dont la désaffection avait flétri mon adolescence et qui nous avait entraînées, ma mère et moi, dans la honte de la précarité, je l’ai haï, et cependant je l’ai aimé, et je veux lui restituer l’existence que son silence et le mien lui ont volée. Bien sûr, les morts n’ont pas besoin que l’on se souvienne d’eux. Ils gisent décharnés dans les tombes ou sont devenus cendres, rien de plus. C’est nous, les vivants, avec la tristesse de les avoir si peu connus, avec la douleur de leur perte et notre propre angoisse de la mort, qui ne pouvons accepter leur disparition. Leur mémoire est notre besoin, le fantasme qui nous permet de croire que les êtres pourraient survivre à leur irrémédiable finitude. Je veux néanmoins tenter cette survivance symbolique, parce que le destin singulier de mon père me semble en même temps représenter les espoirs et les dérives d’une époque bouleversée dont les prolongements dramatiques hantent encore la vie de millions d’humains.

Le récit de ma mère m’a livré des dates, des lieux, des noms, des épisodes de vie filtrés par la mémoire et la subjectivité – vision altérée d’un homme qu’elle a héroïsé puis renié, et qu’elle m’a transmise. L’histoire de mon père, partie intégrante de sa vie à elle, est devenue le mythe ambivalent de mon imaginaire. Pour m’en distancier, pour échapper au chaos des sentiments antinomiques envers un père par là insaisissable, je construis mon propre récit. Les événements d’une existence singulière s’ordonnent au rythme des vicissitudes de l’Histoire, scrupuleusement étudiées; du témoignage maternel ne subsistent que des faits bruts et lacunaires, brèches que comble l’invention. Compromis paradoxal et nécessaire entre subjectivité, souci d’objectivité et fiction: la narration mi-historique, mi-fictive doit me permettre de me détacher de l’image fantasmée et ambiguë de mon père afin de m’approcher de ce qu’il a pu vraiment être.

La difficulté de reconstruire le passé sans me laisser abuser par ma propre subjectivité, sans retomber dans le « trou noir » dans lequel le désintérêt de mon père a abîmé ma jeunesse, me plonge souvent dans une prostration qui me paralyse plusieurs jours durant. Et pour- tant, tenter de comprendre les causes de son silence, de ses démons, de son indifférence tout au long de ces années, en explorant ce que je puis saisir de sa vie et des événements de l’Histoire, exaltants et tragiques, qui l’ont marquée, peut seul apaiser la souffrance de ne pas vraiment avoir eu de père. »