Comme chaque année, nous nous sommes réunis au Mémorial National aux Martyres Juifs de Belgique et au Monument aux Résistants juifs pour commémorer l’insurrection du ghetto de Varsovie. Nous rendons hommage aux résistant·es qui ont organisé un soulèvement armé entre le 19 avril et le 16 mai 1943 contre les forces d’occupation allemandes.
Dans un contexte mondial où les luttes contre les pouvoirs capitalistes et impérialistes sont plus essentielles que jamais, commémorer cette date est indissociable de la solidarité internationale. Trois voix engagées dans les luttes pour la libération des peuples ukrainien, iranien et palestinien nous ont donc rejointes pour prendre la parole ; Oksana Kozlova, ukrainienne installée en Belgique depuis de nombreuses années, enseignante, membre de mouvements de solidarité avec l’Ukraine ; Azadeh, exilée franco-iranienne, active dans les mouvements de solidarité avec les peuples opprimés (Palestine/Iran), installée en Belgique depuis de nombreuses années; Dima Issa, militante belgo palestinienne.
Plus bas, retrouvez le témoignage de Dima Issa, dont la puissance résonne particulièrement en ces temps.
Témoignage de Dima Issa — 18 avril 2026
« Quand je regarde cette assemblée — des personnes réunies pour se souvenir, pour honorer le courage, et pour inscrire un refus dans l’oubli — je me rappelle que ce moment lui-même est le fruit de la résistance. La possibilité de se rassembler, de parler librement, et de commémorer celles et ceux qui ont résisté à la tyrannie pendant la Seconde Guerre mondiale existe parce que ceux qui nous ont précédés ont refusé de se soumettre.
C’est donc un honneur pour moi d’être ici aujourd’hui pour rendre hommage à leur courage.
Grandir Palestinienne signifie grandir avec des histoires — des histoires de villages qui n’existent plus, de maisons qui vivent encore dans la mémoire, de familles dispersées à travers les frontières mais qui continuent de porter une identité commune. Mais c’est aussi une histoire de persistance : celle de personnes qui refusent de disparaître, qui refusent que leur histoire soit effacée.
À bien des égards, notre survie — comme celle de nombreux peuples opprimés — est indissociable de la résistance.
Aujourd’hui, nous commémorons les combattants du ghetto de Varsovie en 1943.
Ils connaissaient l’immense force qu’ils affrontaient. Ils savaient que les conséquences seraient terribles. Et pourtant, ils se sont levés.
Leur résistance n’était pas seulement un acte de lutte armée. C’était une déclaration de dignité. Un refus d’accepter l’humiliation et l’extermination.
La répression brutale qui a suivi nous rappelle le prix immense que peut exiger la résistance. Mais elle nous rappelle aussi que la dignité, une fois défendue, traverse les générations.
Je veux vous dire quelque chose qu’on n’entend pas souvent dans les médias — des médias souvent biaisés en faveur des colonisateurs. L’histoire des résistances dans le monde, et en particulier celle du ghetto de Varsovie, fait partie de notre mémoire collective en Palestine. C’est même un point de lumière au milieu de cette période sombre.
Le peuple palestinien a appris de l’humanité du ghetto de Varsovie une leçon essentielle : quelles que soient les circonstances et quels que soient les résultats, il ne faut pas se soumettre, il ne faut pas capituler. La résistance, c’est la survie — et si elle n’est pas la survie pour soi-même, elle devient la survie pour ceux qui viennent après.
Nous avons appris d’eux à ne pas rester en file en attendant notre tour dans l’anéantissement. Nous avons appris à déranger, à refuser l’ordre imposé. Et si nous ne survivons pas, alors au moins ceux qui sont à la fin de la file survivront.
Pour les Palestiniens, cette leçon résonne profondément.
Depuis plus de septante huit ans, les Palestiniens luttent pour défendre leur existence, leur terre et leur mémoire collective. Même ici, loin de notre patrie, ce combat continue.
À Bruxelles et à travers la Belgique, beaucoup d’entre nous se mobilisent depuis l’assaut genocidaire sur Gaza. Nous marchons, nous organisons, nous prenons la parole — non pas par haine, mais par engagement envers la justice, la dignité et la protection de la vie humaine.
Car la résistance, au fond, est une défense de l’humanité.
Et lorsque nous évoquons la Seconde Guerre mondiale en Belgique, nous devons aussi rappeler une vérité essentielle : les communautés juives elles-mêmes ont résisté.
La résistance juive en Belgique montre que les communautés juives n’ont jamais été des victimes passives. Elles ont organisé des réseaux de sauvetage, caché des enfants, fabriqué de faux papiers et participé à la lutte armée.
Cette histoire nous rappelle quelque chose d’essentiel : la résistance n’appartient à aucun peuple ni à aucune identité. C’est une réponse humaine universelle face à l’injustice.
Se souvenir de cette histoire nous invite aussi à réfléchir aujourd’hui à une autre idée : la libération de l’identité juive des projets politiques qui prétendent parler en son nom, et le refus de son instrumentalisation au service d’un projet colonial.
L’identité juive est riche, diverse, et enracinée dans des siècles de culture, de religion et d’histoire. Elle ne peut et ne doit pas être réduite à une idéologie politique ou à un projet d’État construit sur les corps des peuples.
La paix véritable ne peut pas être fondée sur la suprématie ethnique ou la domination. La paix se construit sur la pluralité — sur une mosaïque de peuples partageant une terre dans la dignité et l’égalité.
Pendant des siècles, la région que nous appelons le Moyen-Orient fut un espace où musulmans, chrétiens (moi même étant d’une famille catholique!) et juifs vivaient côte à côte, formant une civilisation riche et complexe.
Notre espoir pour l’avenir doit s’inspirer de cette histoire.
Pas un avenir fondé sur l’exclusion ou la supériorité, mais un avenir fondé sur la justice et le respect mutuel.
Honorer celles et ceux qui ont résisté à Varsovie, en Belgique, et ailleurs dans le monde, ce n’est pas seulement se souvenir de leur courage.
C’est faire vivre le principe qui les guidait :
Que la dignité doit être défendue.
Que l’injustice doit être combattue.
Et que la lutte pour la justice appartient à toute l’humanité. »
