Stéphane Ginsburgh, magnifique serviteur de Prokofiev

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La lourde porte éraflée s’ouvre sur le Conservatoire de Bruxelles. A gauche, guichet pour les néerlandophones, à droite pour les francophones… marrant pour un lieu de musique. Stéphane Ginsburgh, professeur de piano ici et à l’Institut Jacques Emile-Dalcroze, vient me chercher. Il m’emmène dans une salle nue, avec deux pianos. On parlera peu de ses performances multidisciplinaires, de son interprétation de compositeurs contemporains, de sa complicité avec Jean-Luc Fafchamps, l’éventail est large. Je me suis laissé attirer dans la clairière de son interprétation des 9 sonates pour piano de Prokofiev. Trois heures de musique qui fourmillent de bonheurs d’écoute. Salué par une critique très élogieuse, le triple album trône depuis des semaines dans la vitrine d’un disquaire tout proche. «  J’ai essayé de proposer un univers, en soulignant l’unité plutôt que la disparité. Ces sonates s’étirent sur 40 ans, la première porte encore les influences de Rachmaninov et Tchaïkovski. Ensuite son style s’affirme et s’affine. Quant aux deux dernières, elles sont écrites pour Gilels et Richter. Il en existe une dixième, inachevée.   » Il y a de l’alacrité, et d’autres passages, où après m’avoir fait sourire, le jeu de Stéphane me prend à la gorge. Sans trop appuyer.

ERUDITION, EXPLORATION

Le compositeur-interprète russe et l’interprète belge m’intriguent. Je ressens chez l’un et l’autre, moi qui ne suis pas musicienne, l’amour savant de l’héritage, et un besoin impérieux de le subvertir et d’explorer, d’inventer de nouveaux langages. Prokofiev accroche avec un bout de mélodie, comptine ou marche, puis la tord, la fait exploser, la caricature, avec souvent une ironie parodique. Change de propos puis y revient. Esprit jazz, rythme et souffle rock, frappe percussive…je suis bluffée par ce tour-billon d’humeurs qui explore une quantité impressionnante de registres  : le lyrisme romantique, la fureur constructiviste, le ballet et l’opéra. Mais aussi la narrativité très affirmée des partitions pour le cinéma d’Eisentein. «  Prokofiev a un pied dans la musique ancienne, un pied dans la musique moderne. Mais ce n’est pas un révolutionnaire, comme Schönberg   »… «  Je ne suis pas tombé amoureux de Prokofiev, comme je l’ai pu l’être de Spinoza. Je ne me suis pas identifié à Prokofiev, comme j’ai pu le faire un moment avec Bartok   ». Alors, d’où c’est venu ?

«  Comme beaucoup d’enfants, j’ai écouté et réécouté Pierre et le loup   ». Sourire. Il a grandi dans une famille de mélomanes, sa sœur est violoncelliste. Il joue du piano depuis ses 5 ans. Il a étudié la philo-sophie et la physique puis est revenu au piano, «  c’est ce qui me convenait à ce moment-là   ». Etudes aux conservatoires de Liège et Mons, formations à Paris et à New York avec Jerome Lowenthal, un musicien érudit, avec qui il a beaucoup discuté aussi des idées et de la littérature.

«  Cela prend du temps, et des rencontres, pour trouver ce qui nous va le mieux … Avec Prokofiev, c’est pour beaucoup, le plaisir de mettre mes mains dans les mains de Prokofiev comme dans des gants. L’aspect physique est important. On l’oublie souvent, la musique est l’art qui excelle à combiner le mental et le physique. Mon intérêt n’est pas seulement musicologique, ne tient pas à la vie si particulière de Prokofiev. Cela tient aussi peut-être aussi à mon ascendance russe  : mon grand-père était biélorusse, il a beaucoup bourlingué, pour finir ses jours en Afrique. A cette ascendance russe que j’ai fantasmée.   »

ETRE JUIF  : UN HERITAGE CULTUREL

Je lui demande comment il a vécu l’attentat du 24 mai au Musée juif, de l’autre côté du Sablon. «  Oui, c’est irrationnel, je me suis senti menacé. Mais j’ai d’abord pensé à cette amie qui y travaille. Par la suite, non, cela n’a rien changé ni à ma vie ni à ma façon de me sentir juif. Chez moi il ne s’agit pas d’une appartenance religieuse, ou communautaire. Etre juif, c’est un héritage culturel. Je ne mentionne d’ailleurs pas le fait d’être juif dans ma biographie.   ». Une souche belge, une autre russe, une autre tchèque, une arrière grand–mère autrichienne devenue allemande à cause de l’Anschluss, qui fuit Vienne en 39 pour gagner le Rwanda en transitant par Gênes. Ensuite, sans-papiers. «  Il y a aussi des fantômes dans ma famille, des gens dont je ne sais absolument rien   ».

Ce que vivent les réfugiés aujourd’hui le fait penser à ce qu’ont vécu les familles juives. Peurs, fuites, errances, pertes. Il est révolté par le peu d’empathie des Etats et de trop de gens. Il aimerait organiser une collecte mais se sent impuissant  : «  On assiste à une montée généralisée de la haine. Chaque communauté voit surtout l’hostilité qui la frappe, elle, et pas l’autre… quand la haine s’abat, la communauté n’y change rien. Donc, j’essaie de relativiser, de garder raison face au traitement sensationnaliste des médias quand ils parlent du terrorisme ou évoquent une «  invasion  » des réfugiés.   » De gauche, Stéphane Ginsburgh ? «  Je ne sais pas, je défends une position rationnellement altruiste, généreuse et collectiviste. Pour moi, l’injustice est tout simplement contre-productive.   »

LE GOUT DU PARTAGE

Son sens du collectif est à l’origine de SONAR, une association fondée avec Céline Lory. «  L’idée était de dépasser l’individualisme de nos carrières, cette énergie qu’on dépense à soi, à essayer de se faire admettre, au risque d’un abaissement de l’indépendance artistique. En dix ans, on a fait jouer une centaine d’artistes. L’esprit du collectif n’a pas pris comme on l’espérait. Mais il reste un événement annuel, où nous voulons garder l’esprit originel de contestation, en proposant des musiques minoritaires ou des associations inhabituelles   ». Fin juin, le thème sera celui du cabaret.

Je reviens à mon clavier en écoutant le sien. Précieux instants d’écrire et d’écouter qui vont ensemble. Et si son Intégrale des sonates de Prokofiev était le «  Pierre et le loup  » de mes «  vieux  » jours ? Ouvrant de nouvelles portes.

Sergei Prokofiev, Complete piano sonatas, ed. Cypres.
www.ginsburgh.netwww.sonar-asbl.net
NB  : cette interview s’est déroulé avant les attentats du 22 mars 2016

Voir en ligne : www.ginsburgh.net