[Points Critiques n°386] Éditorial

Anne Grauwels

« Une injustice n’est pas réparée par les états d’âme de ceux qui en ont été les victimes ». Cette phrase est extraite d’un livre de Ruth Klüger, “Refus de témoigner” (ed. Viviane Hamy). Ruth Klüger vit aux États-Unis depuis la fin de la guerre. En 1942, elle a 11 ans et est déportée avec sa mère à Theresienstadt puis à Auschwitz, où elle échappe à la mort par sélection en trichant sur son âge. Elle finit par s’évader de Gross-Rosen avec sa mère, peu avant la libération. Ruth Klüger est d’avis « qu’il ne revient pas aux rescapés de pardonner, que si elle a la vie sauve, (elle) n’en est pas sortie avec un sac plein de certificats d’acquittement, que les fantômes (lui) auraient remis pour qu'(elle) les distribue à (sa) guise ». C’est aussi ce que nous écrivent les rescapés, ex-enfants cachés, proches de l’UPJB, en réaction à la lettre de Simon Gronowski, où il s’explique de son pardon accordé à un ancien SS, gardien à la Caserne Dossin. Nous publions cette lettre ainsi que quelques réflexions que ce pardon a suscitées. Cette controverse ne touche pas que (la génération des) les victimes de la Shoah, c’est une question universelle. Une question qui reste difficile à trancher, comme en témoignait déjà Simon Wiesenthal (“Les fleurs de soleil”) qui après avoir refusé de pardonner à un jeune SS à l’agonie resta hanté par la question “ai-je eu raison ou ai-je eu tort ?”. Primo Levi qui fut qualifié par Jean Améry comme “celui qui pardonne”, s’en défend dans son fameux “Les naufragés et les rescapés” (1989 pour la traduction française), précisant que ce n’est pour lui « ni une offense ni un éloge. (…) Je n’ai jamais pardonné. (…) Je demande justice ». Tous s’accordent pourtant plus ou moins pour dire que le pardon est une affaire personnelle, qui s’effectue et varie de personne à personne. Y compris pour Simon Gronowski, qui estime néanmoins que c’est un geste libérateur qui a le mérite de “rapprocher les hommes pour un monde meilleur”.

Controverse donc. Fidèles à nous-mêmes, même confinés, nous cultivons la controverse. Dans un autre genre, la publication dans le numéro précédent d’une critique du dernier film de Polanski “J’accuse” a suscité une vive réaction. En effet, quelques collaborateur·trices ont exigé le retrait de cet article estimant qu’il n’appartenait pas à un journal de gauche de parler d’un film dont le réalisateur faisait l’objet d’un boycott pour cause de viol. Nous avons maintenu la publication estimant que le propos de son auteur, ne cautionnait en rien les faits dont est accusé Polanski. Il est évident que pour pouvoir en parler, il a fallu le voir. Personnellement, si je regrette que l’académie des Césars lui ait décerné le prix de la meilleure réalisation, c’est ce que j’ai choisi de faire car l’affaire Dreyfus fait partie de notre core-business. L’auteur de l’article, Rémi Hatzfeld, est professeur de cinéma et à ce titre, il défend l’idée qu’il faut le montrer tout en le soumettant à la critique. Inutile de dire que ce n’est pas l’avis de celles et ceux qui en ont exigé le retrait. La parole est à elles et eux dans ce numéro.

La dernière et non des moindres “controverse” est celle qui a éclaté à la Kazerne Dossin, avec la démission d’abord de son directeur en novembre 2019 et en février de neuf historiens flamands, membres du conseil scientifique du musée. De quoi s’agit-il ? Pour le découvrir, nous avons vite compris que nous nous avancions sur un terrain miné. Depuis le début, l’intitulé Musée de l’Holocauste ET des Droits humains, est sujet aux interprétations diverses. Il y a ceux qui estiment que le musée est avant tout un lieu de commémoration et de recherche sur l'”Holocauste”, “Belgian Case” et puis ceux qui trouvent qu’il faut faire le lien avec l’actualité et les autres formes d’atteinte aux droits humains, même si chaque partie prétend faire les deux “en même temps, en même temps”, pour reprendre une for- mule célèbre. S’ajoute à cela le fait qu’il s’agit d’un musée flamand, c.à.d. tombant sous la tutelle du Ministre de la Culture flamande et payé par les deniers flamands, ce qui d’emblée suscite la méfiance du côté francophone. Pourtant aujourd’hui les choses ne sont pas aussi simples puisque les Flamands qui ont démissionné se retrouvent face à … la NVA (en l’occurrence Jambon comme ministre de tutelle) qui par le biais de son représentant André Gantman dans le comité exécutif, défend le point de vue… juif.

Terrain miné s’il en est, nous avions projeté de publier une interview de Laurence Schram, chercheuse attachée au Musée, la seule à notre connaissance à avoir fait un doctorat sur le camp de rassemblement qu’était la Caserne Dossin pendant l’occupation. Nous avons dû retirer cette interview, Laurence n’étant pas autorisée à s’exprimer en public sur cette question. L’auteure du deuxième article, quant à elle, a préféré signer sous un pseudo. Tout ça en dit long sur l’atmosphère, disons “confinée” qui entoure ce sujet. Il nous reste donc à vous recommander la lecture de cet article qui transcende les questions –anecdotiques- flamand versus belge, juif versus droits humains, pour poser la question fondamentale, comment devrait s’effectuer la transmission de la Shoah demain, quand tous les témoins auront disparu et que force nous est de constater que tout le travail de mémoire n’a pas pu empêcher une résurgence de l’antisémitisme.

Voilà, c’était mon dernier éditorial. À partir de septembre, Points Critiques change de formule. Il s’agit avant tout d’une question de sous, l’UPJB doit faire des économies (n’hésitez pas à nous soutenir!), mais pas que. La longue période de confinement portera sans doute à réflexion sur ce que doit être une revue juive progressiste dans un monde qui a basculé brutalement. Impossible à ce jour de vous dire quelle en sera la forme. On peut espérer qu’elle continuera à manier la controverse et à faire le point, critique, sur tous les sujets, sans masques et sans oukazes.

Entre-temps, prenez soin de vous…