De Jérusalem à Bruxelles, il n’y a qu’un pas.

Amir et Effi sont nés au début des années 70 en Israël. Amir vient de Haïfa et Effi de Ramat Gan, une ville proche de Tel-Aviv. Après leur rencontre à Bezalel, l’école des Beaux-Arts de Jérusalem, ils décident de former un duo artistique et de rester à Jérusalem. A l’époque, ils sont à contre-courant car la scène artistique se développe à Tel-Aviv, réputée plus libre et festive par opposition à Jérusalem où le moindre caillou est lourdement chargé de sens et d’histoire «  Tel-Aviv est la nouvelle ville, la ville israélienne par excellence créée dans le cadre du projet sioniste. Tel-Aviv, c’est une ville exclusivement juive même si y résident aussi des Arabes. Jérusalem est une ville de 3000 ans où cohabitent trois religions et plus …  ». Leurs choix de ville correspondent à leurs choix de vie. En Israël, Jérusalem plutôt que Tel-Aviv. En Europe, Bruxelles plutôt que Paris, Berlin ou Amsterdam  : «  Il y avait un désir de chercher un endroit plus underground, un lieu qui n’est pas a priori un choix naturel. Et donc pas un centre comme Berlin, Amsterdam ou Paris. On n’était jamais venus à Bruxelles plus de deux heures avant de prendre la décision d’y habiter ! On a pris notre décision un peu à l’aveugle. On n’avait aucune idée de ce qu’était Bruxelles avant de venir …  »

DES ENFANTS DE «  SABRAS  » UN PEU A L’ETROIT …

Effi et Amir sont nés dans une famille de vrais  sabras  . Sabra désigne les populations juives nées avant 1948 dans le territoire de la Palestine sous mandat britannique et leurs descendants dans la population israélienne. Par extension, cela désigne tous les Juifs nés sur la Terre d’Israël. Le mot dérive de l’hébreu tsabar (figue de Barbarie), allusion à la douceur du fruit qui se cache derrière la plante piquante du désert [1], à l’image supposée des Israéliens de cette génération qui se voulaient si différents et si éloignés des Juifs de la diaspora, se désirant lavés de la «  maladie juive  » incarnée par l’exil. Et qui ont désiré de toute force créer en terre d’Israël, un Juif nouveau, souverain, fier et fort [2]. Les parents d’Effi et Amir sont nés en Israël, leurs grands-parents sont arrivés en Palestine dans les années trente, avant la création de l’État d’Israël. La shoah et leurs racines européennes n’ont quasiment pas fait partie du récit familial  : «  Moi, j’ai découvert sur le tard que les cinq frères de ma grand-mère ont péri dans le camp d’extermination de Sobibor le même jour. En tout cas, ça ne faisait pas partie de mon identité, ça ne faisait pas partie de l’histoire familiale. J’ai grandi dans une famille israélienne plutôt qu’européenne. Nos parents, c’étaient des «  sabras  ». Mon grand-père ne voulait parler que l’hébreu, il ne voulait pas prononcer un seul mot de yiddish  ». Leur exil volontaire vers l’Europe de leurs ancêtres résonne pour eux comme un retour aux sources même si, a priori, ce n’était pas leur unique motivation. Chacun d’eux, à sa manière, a eu besoin d’espace et de rencontre avec l’Autre. Effi étouffait dans une société ultra-conformiste où très peu de place est laissée à l’individualité et à l’expression d’une opinion divergente. Amir aimait par-dessus tout aller à la rencontre des autres cultures.

… SEDUITS PAR LA ZINNEKE ATTITUDE …

Ce qui les a attirés à Bruxelles, c’est justement l’inexistence d’une identité locale forte  : «  Moi, je trouve que c’est un grand avantage. Il faut juste défendre cette non-identité. Ce qui devient compliqué, c’est quand on essaie d’inventer une identité qui n’existe pas, c’est là ou ça devient dangereux. Des gens qui se revendiquent comme Zinneke, nous, on trouve ça génial   ». Il est vrai que les Bruxellois se rêvent métissés à l’image du «  zinneke   », terme péjoratif à l’origine pour désigner les chiens sans race devenus trop envahissants à Bruxelles que les habitants noyaient dans la Senne. Le nom Senne se traduit par Zenne en néerlandais standard, et Zinne en Bruxellois. Les Zinneke étaient donc à l’origine ces petits chats bâtards, sans race, destinés à être jetés dans la Senne. Par extension, on appelle Zinneke tout animal ou même personne d’origines mélangées [3]. Les Bruxellois se sont appropriés ce terme pour en faire une valeur positive intrinsèque de leur identité. La figure du Zinneke est à l’opposé de celle du sabra  : «  En Israël, le moule est tellement puissant qu’il fait table rase du passé et des diverses identités qui ont constitué le peuple juif   ».

… MAIS PERPLEXES VIS-A-VIS DE LA SOMNOLENCE BRUXELLOISE

Néanmoins, une chose étonne Effi. Elle s’interroge sur le peu de liens entre néerlandophones et francophones à Bruxelles et l’inexistence de lieux où Bruxellois, francophones et néerlandophones, se côtoient, voire grandissent ensemble en partageant leurs cultures respectives. Elle qui vient d’un pays dans lequel, malgré le climat peu propice, des écoles judéo-arabes existent  : «  Comment est-ce possible qu’en Israël, il y a des écoles bilingues, là où Juifs et Arabes sont considérés comme des ennemis, et qu’à Bruxelles ce soit chose impossible ?   » questionne Effi. Comment expliquer qu’à Bruxelles, personne ne s’insurge contre cette impossibilité devenue au fil du temps et des conflits communautaires quasiment structurelle ? Effi et Amir pensent que le point faible de Bruxelles c’est sa somnolence qui rend les Bruxellois inertes aux changements fussent-ils anti-démocratiques  : «  Il y a un manque d’énergie qui rend les gens trop obéissants et ça fait peur car on sait où ça mène, l’obéissance …   ». En guise d’illustration, Effi fait référence au bouclage de la ville suite aux attentats de Paris en janvier 2016, quand grâce à l’argument sécuritaire, le gouvernement a pu faire accepter aux Bruxellois tout et n’importe quoi sans que personne ne bronche sur le caractère non-démocratique des mesures envisagées pour lutter contre un ennemi commun  : «  le terrorisme  ».

YORDIMS OU SALES SIONISTES ?

Les Israéliens qui quittent leur pays sont souvent mal considérés par leurs ex-compatriotes. Ceux-ci les appellent les «  Yordim   ». Yordim est un terme péjoratif signifiant littéralement ceux qui descendent par opposition à ceux qui montent en Israël, les Olim. Le phénomène des Israéliens expatriés a tendance à être minimisé en Israël. Il est difficile de se faire une idée de l’ampleur et de l’évolution du phénomène tant les statistiques israéliennes ne permettent pas réellement de le mesurer. Mais quand on voit les efforts déployés par le gouvernement israélien pour étoffer sa démographie juive, il y a de quoi se poser des questions. Quand on demande à Effi et Amir s’ils se considèrent comme des expatriés, des exilés ou encore des yordims, on sent bien qu’ils se sentent à l’étroit dans ces cases. S’ils sont venus au pays des Zinneke, c’est pour se libérer des étiquettes. Mais on n’y échappe jamais complètement.

Critiqués là-bas par leurs ex-concitoyens, ici, ils doivent, comme d’autres immigrés, faire face à la sempiternelle question  : D’où venez-vous ? Ils disent ne pas toujours se sentir à l’aise dans le climat actuel mais, précisent-ils, «  c’est plus par peur d’être mis dans une case que par peur de l’antisémitisme   ». En tant que Juifs et Israéliens, ils pourraient aussi bien être confrontés à de l’antisémitisme qu’à de l’anti-israélisme primaire. Ils n’ont jamais vécu personnellement de mauvaises expériences mais ils ont entendu des récits d’amis moins positifs  : «  J’ai des amis qui ont vécu des expériences pas très drôles, du coup j’ai toujours cette peur et j’essaie de ne pas vivre dans la peur. Alors je me dis  :  Allez, on est tous des êtres humains. Je ne suis pas responsable de mes origines. Je n’en suis ni fière ni honteuse. Elles font partie de moi mais elles ne me définissent pas   »

Crédit photo : Sharon Geczynski

Voir en ligne : Le site web de Effi et Amir

Notes

[1wikipédia

[2David GROSSMAN (1995), La fin du sabra mythique, article du 7 novembre 1995 dans Libération.

[3Georges LEBOUC (2006), Dictionnaire de belgicismes, éditions Racine




Vers une épuration ethnique à la Knesset ?

Contrairement à ce que vous pourriez penser, le panneau que vous voyez reproduit ci-dessus n’a pas été brandi par des Palestiniens de Cisjordanie ou de Gaza, ni même d’Israël… Il a été mis sur sa page Facebook par Miko Peled, le frère de Nurit Peled Elhanan, très engagé, comme elle, contre l’occupation et la colonisation. Il y assez peu de risques cependant qu’il soit poursuivi par les autorités israéliennes ; on n’intente pas un procès à quelqu’un qui a perdu sa nièce dans un attentat suicide à Jérusalem. Cela créerait à coup sûr un tollé au niveau international.

Par contre, trois députés du parti Balad, une des composantes de la Liste Arabe Unie, Basel Ghat-tas, Jamal Zahalka et Haneen Zoabi ont, eux, bel et bien subi les foudres de la Knesset, le Parle-ment israélien. La raison ? Ils ont rendu visite aux familles palestino-israéliennes d’«  agresseurs au couteau  » qui avaient été abattus au moment de leur acte. Cette visite n’avait pas pour objectif de soutenir les actes d’agression qu’ils avaient commis, mais de soutenir les familles dans leur reven-dication que les corps de leurs enfants leur soient remis pour qu’elles puissent les enterrer et faire leur deuil. Résultat  : deux mois de suspension de débats pour Jamal Zahalka, et quatre mois pour Basel Ghattas et Haneen Zoabi, peine prononcée par le comité d’«  éthique  » de la Knesset. Il faut dire que Haneen Zoabi, qui sera notre invitée à la fin de ce mois de mai (voir page 11), est une «  récidiviste  » ; en 2010 elle avait déjà été arrêtée à bord de la flottille qui tentait de briser le blo-cus de Gaza et elle n’avait échappé à la prison que grâce à son immunité parlementaire. Elle avait également été suspendue six mois de la Knesset en juillet 2014.

La Liste Arabe Unie a immédiatement réagi par un communiqué condamnant «  la campagne d’incitation menée par Netanyahu, qui a conduit à la décision anti-démocratique et contraire à l’éthique du comité  ». Le communiqué a poursuivi en disant que «  la punition vengeresse ne nous stoppera pas et nous allons continuer à lutter contre les politiques

du racisme et du fascisme, et en faveur de l’égalité réelle et d’une vraie démocratie, que Netanyahu tente, de tout son pouvoir, de détruire  ». De son côté, Jamal Zahalka a déclaré que «  nous savons que nous payons un prix politique pour une position éthique  ».

Mais cette suspension n’est peut-être pas encore ce qu’il y a de plus grave, ainsi que l’écrit Michel Warschawski… Car, faisant suite à ses déclarations selon lesquelles ces trois députés n’étaient pas «  dignes de siéger à la Knesset  », Netanyahu tente à tout prix de faire voter une loi qui permettrait de «  démettre de leurs mandats des députés qui s’opposent à la définition d’Israël comme État Juif et Démocratique, ou incitent au racisme ou soutiennent la lutte armée contre Israël par un pays ennemi ou une organisation terroriste  ». Ni plus ni moins ! On voit immédiatement les députés qui sont visés. Si cette loi était votée on assisterait à une véritable épuration ethnique à la Knesset.

Ce projet de loi n’a pas manqué de susciter des réactions… Le conseiller juridique du gouvernement s’y oppose, le conseiller juridique de la Knesset s’y oppose, et même le président de l’État n’a pas mâché ses mots. Reuven Rivlin, lors d’une allocution au Centre pour la mémoire de Menachem Be-gin, a en effet déclaré  : «  Nombreuses sont les voix qui, en Israël, comprennent l’essence de la démo-cratie d’une manière étroite et minimaliste. Pour eux la démocratie se limite au pouvoir de la majori-té. Begin nous a enseigné qu’une telle définition de la démocratie n’est pas seulement étroite et réductrice, mais de plus dangereuse  : dangereuse pour la minorité, dangereuse pour l’opposition, dangereuse pour l’individu et en dernière instance dangereuse pour l’État lui-même. La loi de desti-tution proposée est un exemple flagrant de cette mésinterprétation de la démocratie. Où sommes-nous en train d’aller ?  ».

Loin de faire marche arrière, Netanyahu-Lieberman-Bennett ont décidé de faire passer le projet de loi en urgence, avant la fin de la session parlementaire !

LES ONG DANS LE COLLIMATEUR

Autre projet de loi dite de «  transparence  »… celui qui obligerait les ONG, pour la plupart de gauche, à afficher publiquement leurs financements venant de l’étranger. Pour le gouvernement israélien, il s’agit de combattre des ingérences dans les affaires intérieures israéliennes. Les ONG dénoncent, quant à elles, une stigmatisation dans un climat de chasse aux sorcières. Car, comme le souligne Yuli Novak, présidente de Breaking the Silence, «  nous publions déjà le nom de nos dona-teurs, tous les trois mois, c’est la loi, cette loi n’a donc rien à voir avec la transparence, elle n’est là que pour stigmatiser et délégitimer les ONG  ». Reut Michaeli, qui dirige l’association de défense de réfugiés Hotline for Migrant Workers, abonde dans le même sens  : «  On veut dresser des obstacles bureaucratiques dans notre travail, car nous ne sommes pas dans la ligne de ce gouvernement raciste  ». Et Hagai El Ad, le président de B’tselem, de conclure  : «  Au lieu d’offrir aux Israéliens et aux Palestiniens une vision pour l’avenir, pour faire cesser les violences, le gouvernement fait quelque chose de classique qui est une dérive fasciste  : il imagine des traitres à l’intérieur du pays, et ce sont les ONG  ».

Le gouvernement israélien n’est plus seulement dans le déni de démocratie, mais résolument dans la dérive fasciste.




La rue Dansaert, waar de Vlamingen thuis zijn ?

Bonjour les amis, je viens mettre mon petit grain de sel flamand dans ce panorama multiculturel. C’est bien joli toutes ces déclarations sur le vivre-ensemble, mais, il n’y a pas si longtemps, Bruxelles était encore une ville flamande, ne l’oublions pas. «  Brukselle  », comme disent les Français, et pour une fois ils n’ont pas tort, puisque son nom d’origine est Broekzele. De broek, marais en vieux néerlandais. «  Un hameau dans un marais  » comme l’écrit Marc Didden, en précisant que c’est une description qui convient toujours. Il ne précise pas s’il s’agit du hameau ou du marais. A la lumière des événements récents j’opterais plutôt pour le marais. Flamand de Bruxelles, Marc Didden est un grand amoureux et fin connaisseur de sa ville, de son histoire et de ses bistrots, auteur d’un film culte dans les années 1980 «  Brussels by night  », et de centaines de chroniques sur Bruxelles. Enfant déjà, il déambulait avec son père dan¬s le quartier des Halles Saint-Géry, le berceau de la ville. Lui et Bruxelles, c’est l’histoire d’une passion, d’amour et de haine. «  Rien ne fonctionne à Bruxelles  » écrit-il «  c’est à la fois le fléau et le grand charme de cette ville  ». Bruxelles est une ville paradoxale, tous les vrais amateurs de Bruxelles le savent.

De la Place Saint-Géry, il nous mène vers la rue Dansaert et ensuite vers la rue Léon Lepage, qu’il aime pour sa courbe et ses beaux immeubles, jusqu’au Laboureur, un café qui a gardé un peu de son authenticité malgré la gentrification du quartier. Comment mesure-t-on l’authenticité d’un café ? «  Au nombre requis de poivrots à certaines heures de la journée  ». C’est le cas du Labou-reur.

Mais revenons sur nos pas, rue Dansaert, la rue qui a donné son nom aux bobos flamands de Bruxelles les «  Dansaert-Vlamingen  ». Ca l’énerve ça, Marc Didden, ça n’existe pas les Dansaert-Vlamingen ! s’écrie-t-il. Le quartier ne s’est pas «  flamandisé  », ceux qui croient ça n’ont pas d’oreilles ni d’yeux «  pour discerner les quelque cent cinquante-six autres groupes démogra-phiques qui l’habitent  ». Car il ne faut pas confondre les boutiques branchées de la rue Dansaert avec leurs stylistes anversois et ses habitants, qui parlent en majorité ou le français, ou l’anglais, ou l’allemand, voire le russe, l’arabe ou l’albanais.

La Rue Dansaert dans l’imaginaire de Marc Didden, c’est avant tout la rue qui mène de la Bourse au canal et au-delà du canal à Molenbeek et ensuite à .. la mer. La Rue Dansaert ce n’est «  rien d’autre que la Chaussée de Gand qui partirait de la Grand-Place tout droit jusqu’ à la plage d’Ostende  ».

La rue Dansaert, il l’aime parce que c’est une des rares rues à Bruxelles d’où l’on peut regarder pas-ser les petits bateaux à partir du pont qui relie le «  gentil  » Bruxelles au «  dangereux  » Molenbeek.

La rue Dansaert, il la déteste parce qu’elle est tout ce que Bruxelles n’est pas, prétentieuse, un peu petite-bourgeoise et parfois carrément ennuyeuse.
Il y a un siècle, le quartier Dansaert était pourtant bel et bien un quartier flamand, le quartier d’immigration des petites gens venues de Flandre pour y travailler dans les boucheries, les imprime-ries et les usines du «  Petit Manchester  » qu’était à l’époque le Molenbeek industriel voisin. On par-lait le Brusseleir, une espèce de yiddish à la belge, «  un merveilleux amalgame de français, de néer-landais à la brabançonne et d’Espagnol  ». Une langue qui disparaît, elle aussi.

Mais, en fait qui était cet Antoine Dansaert ? Un parlementaire et banquier belge du 19e, on n’en sait guère plus, et comme Marc Didden, on s’en fiche complètement, en fait.

1 En NL «  Een gehucht in een moeras. Brusselse verhalen  », éditions Luster, 2013. 2015 pour la traduction française de Monique Nagielkopf chez le même éditeur




Mon Bruxelles

Je suis un pur produit de l’émigration juive des 19e et 20e siècles ou de l’antisémitisme qui a poussé mes grands-parents (ou leurs parents), sans s’être concertés le moins du monde, à se pencher sur une mappemonde et à poser le doigt sur un petit coin déjà connu dans les récits de voyageurs en transit. C’était Anvers ; la métropole, et pas la capitale d’un pays qui, depuis 1830, avait la réputation d’être ouvert, tolérant et libéral. À bon droit. Je n’ai jamais connu ni même visité l’une des villes dont ils provenaient et qui leur étaient familières : Wielicka, Tarnopol, Cernowitz ou Vorno. Cette dernière, un hameau sans doute, à moins qu’il ne s’agisse d’une erreur de transcription sur un document administratif, je ne suis même pas parvenu à la localiser ; quelque part aux environs de Vilnius.

À Anvers, où il y avait déjà des Juifs, il était possible de travailler, et donc de s’intégrer petit-à-petit ; mes grands-parents maternels s’y sont rencontrés, les autres grands-parents étaient déjà mariés quand ils y sont arrivés plus tard avec leur fils adulte ; mon père y a connu ma mère (par une vieille tradition de marieurs, on ne sait jamais…)
Avec ses parents, ma mère, déjà veuve à 27 ans, est venue s’établir à Bruxelles en 1940 ; on croyait la capitale plus sûre que la ville portuaire, jugement fondé en partie, mais en partie seulement, comme allaient le prouver les événements. Mes souvenirs de Bruxelles à cette époque sont assez furtifs et se bousculent entre l’exode de la mi-40 jusqu’à Bordeaux et l’expulsion des enfants juifs des écoles à la mi-42. Enfant caché en internat, brièvement arrêté et emprisonné à la Citadelle de Liège, encore libéré comme d’autres Juifs belges (ce que j’étais de naissance au prix d’une nationalité chèrement acquise par les générations précédentes), je finis la guerre chez un couple d’instituteurs du Brabant wallon. Devenu orphelin au milieu d’une famille décimée, il me fallut passer encore trois ans en internat dans le Condroz. J’étais devenu plus campagnard que citadin. De mes sentiments très partagés et complexes sur ce qui m’était advenu durant cet exil forcé, je garde l’impression de beaucoup de refoulements pour survivre et d’une chance exceptionnelle qui m’avait permis de traverser cette période dramatique sans perdre une seule année de ma scolarité. J’ai mis longtemps à reconstituer tant bien que mal les faits qui s’étaient produits durant mon absence et surtout à comprendre leurs antécédents historiques. Je n’y parviendrai jamais, tant cet arrière-plan de longue durée véhicule d’enchainements hasardeux et souvent irrationnels.

Ce n’est donc qu’à l’âge de quinze ans que je devins un véritable bruxellois ; sans doute pour rattraper le temps perdu. J’achevai mes humanités (quel beau nom !) à l’Athénée Robert Catteau, fleuron pédagogique de la Ville. Sa fréquentation et son utilisation m’apprirent spontanément qu’il existe dans toute cité une ville basse et une ville haute. L’école avait été conçue pour l’éducation des enfants de la ville basse avec entrée monumentale sur la rue des Minimes. Mais depuis sa conception, les libéraux qui gouvernaient traditionnellement la capitale (la commune centrale de Bruxelles-Ville) avaient gagné la ville haute, suivant en cela leur clientèle de médecins, d’avocats, etc., ou les nombreux justiciables du nouveau Palais de Justice. Leurs enfants entrèrent donc par la loge du concierge, côté ville haute, et l’entrée basse demeura définitivement close. Bien que le cours d’histoire fût l’un des seuls à être mal donné (avec le lamentable manuel de Van Kalken), j’appris aussi comment les libéraux, de progressistes étaient devenus conservateurs. Et selon quelle loi les gens de gauche finissent généralement à droite. C’est durant ces trois dernières années du secondaire que naquirent quelques-unes de mes plus durables amitiés.

Ce fut grâce au mariage d’une jeune tante qui m’avait pris en charge que je m’enracinai ainsi en ville et devins pour toujours un indéfectible citadin. Les parents de son mari, nés dans le centre-ville, m’en firent goûter le charme et furent pour moi de précieux grands-parents de substitution. C’est chez eux que je bloquais mes examens et que je passais une partie de mes fins de semaine.

J’entrai en 1951 à l’Abbaye de la Cambre – pas dans les ordres mais en architecture – dans une école des arts et de l’architecture offrant une liberté peu commune. J’appréciais particulièrement que ces disciplines y côtoient l’urbanisme. J’y voyais le moyen d’aborder la ville autrement que par sa fréquentation quotidienne. Une enquête m’amena à étudier la commune d’Evere, pionnière de la culture du « chicon » si typiquement belge. Juif parfaitement assimilé et fier de l’être, on aurait pu m’entendre dire : « nous » avons inventé ce légume que les Français appellent endive et dégustent autrement. L’assimilation de tous les citoyens est l’une des grandes conquêtes de l’esprit révolutionnaire ; assimilation : « Action de présenter comme semblable » ; Assimiler : « convertir en semblable. La civilisation tend à assimiler différents peuples » (Littré). J’ai mis longtemps à découvrir comment d’étroits nationalistes avaient transformé le beau slogan de 1789 en insulte : assimilateur, assimilationniste (quelle horreur !), alors que tous les Goïm (les gentils !) sont de véritables assimilés au judaïsme. Aïe, je m’emballe. Vite, mon dico : du latin ecclésiastique gentiles (« les barbares, les païens »), calque du grec ta ethnè, pluriel de ethnos qui dans la Bible, employé exclusivement au pluriel, prend le sens spécifique et collectif de « non juifs » par rapport au « peuple juif », le peuple élu de Dieu (Wiktionnaire en ligne, ah le progrès !) Beaucoup plus tard j’ai compris pourquoi le philosophe juif allemand Constantin Brunner avait écrit : Discours des Juifs : Nous voulons le reprendre, et c’est du Christ qu’il parlait. Quand un peuple errant dépose son bâton de marche – vous savez : celui que l’on tient à la main pour célébrer la Pâque dans le désert –, il est parfaitement bon et naturel qu’il devienne semblable à tous ceux qui l’entourent.

Mais revenons à mon Bruxelles. Avec de frais diplômes en poche et après avoir achevé un service militaire (ça existait encore), que faire (d’intéressant de préférence) pour nourrir la famille qui commençait à prendre forme ? Nous, enfants de la guerre, étions pressés d’enfanter à nouveau. J’avais rencontré à La Cambre mes futurs associés – nous allions restés unis pendant quarante années, avis aux candidats à ce pari osé.

Assez libres d’esprit pour accepter nos différences et nos inclinations : la pratique de l’architecture ou de l’urbanisme, l’enseignement, l’écriture ; à la rigueur des engagements sociaux ou politiques qui ne devaient pas forcément converger.
Les ressorts du développement urbain m’intéressaient particulièrement. En 1973, je consacrai un court essai à la spéculation foncière qui ravageait nos villes, deux ans plus tard au résumé d’un séminaire introduit à La Cambre (où j’étais devenu chargé de cours) : Architecture et société, et trois ans après j écrivis un petit livre que je vois encore entre les mains d’étudiants actuels : Le tournant de l’urbanisme bruxellois, 1958-78 . Je le dédiai « à la mémoire de ma mère, Félicie Aron-Lewin, morte à Auschwitz à l’âge de trente ans ».

J’y relatais les vingt ans de transformations accélérées dont l’Expo ‘58 avait été l’occasion et souvent le prétexte. Le tout à l’automobile s’amorçait, la production d’immeubles de bureaux, bref la devenue proverbiale « bruxellisation ».

Sous l’impulsion de l’État central, la capitale avait cédé dès le siècle précédent à un remaniement d’autant plus dramatique qu’il allait être interrompu par deux guerres mondiales : les travaux de la Jonction Nord-Midi. De 1903 à 1958, cette blessure à flanc de colline allait saigner la ville. Contrairement à Paris qui reliait ses gares par un métro urbain, Bruxelles s’ouvrait littéralement à une mobilité nationale, tout en subissant de plus en plus les conséquences désastreuses d’une navette quotidienne accrue vers une capitale administrativement morcelée et maintenue dans un carcan. À cette pénétration des voies ferrées vint s’ajouter une pénétration automobile souterraine jusqu’au cœur de la ville : la Grand-Place et quelques rues avoisinantes ironiquement nommées « L’Îlot sucré » (il était dit « sacré ») étaient sur le point d’être prises dans un collet autoroutier. On connaît la réaction que cela suscita.

L’occasion nous fut donnée, à mes associés et moi, de vivre de près une expérience unique dans l’histoire politique du pays. Cinq grandes agglomérations devaient y être crées ; seule celle de Bruxelles vit le jour et suscita tant de problèmes et de bouleversements qu’elle demeura unique et éphémère. Jamais on n’avait vu, et sans doute ne reverra-t-on jamais plus, un organe politique reconduit durant treize années sans nouvelle élection. La Région était en gestation dans une Belgique régionale et l’on sait combien cette conception s’oppose à l’option communautaire du Nord du pays. Un ministre des Affaires bruxelloises entra dans le gouvernement central. Bruxelles poursuivait ainsi son destin de capitale amorcé dès le 15e siècle sous les ducs de Bourgogne. Difficile à comprendre et surtout à vivre pour les habitants des différents quartiers souvent dépossédés de leur pouvoir de citoyen, tirés à hue et à dia, et parfois tentés par une opposition systématique à une politique désordonnée et contradictoire.

Je pus voir de près tous les décideurs mais, plus intéressant encore, j’acquis une connaissance approfondie du fonctionnement de cette agglomération et je côtoyai ses habitants de tous quartiers et de toutes conditions sociales. Bruxelles s’était mise en mouvement, mais trop lentement et, vu les questions actuelles, ce n’est pas sans tristesse que je relis mon petit livre vieux de près de quarante ans : « L’efficacité du transport en commun à Bruxelles se joue aussi en surface [après mise en route du métro ou pré-métro]. Les propositions de la STIB en vue d’assurer aux trams et bus circulant en voirie une véritable priorité n’ont jamais été prises sérieusement en compte. Il n’est pas trop tard pour le faire . » Ce fut un combat permanent. Un tiers des articles que j’écrivis dans les Cahiers marxistes entre 1969 et les années 1990 est consacré à cette évolution.
Trois autres concernent la condition juive, à laquelle, actualité oblige, j’allais consacrer plus de temps après la fin de mon enseignement et de ma pratique de l’architecture et de l’urbanisme en 1998. Mais ceci est une autre histoire. À Bruxelles, toujours et pour toujours.




Stéphane Ginsburgh, magnifique serviteur de Prokofiev

La lourde porte éraflée s’ouvre sur le Conservatoire de Bruxelles. A gauche, guichet pour les néerlandophones, à droite pour les francophones… marrant pour un lieu de musique. Stéphane Ginsburgh, professeur de piano ici et à l’Institut Jacques Emile-Dalcroze, vient me chercher. Il m’emmène dans une salle nue, avec deux pianos. On parlera peu de ses performances multidisciplinaires, de son interprétation de compositeurs contemporains, de sa complicité avec Jean-Luc Fafchamps, l’éventail est large. Je me suis laissé attirer dans la clairière de son interprétation des 9 sonates pour piano de Prokofiev. Trois heures de musique qui fourmillent de bonheurs d’écoute. Salué par une critique très élogieuse, le triple album trône depuis des semaines dans la vitrine d’un disquaire tout proche. «  J’ai essayé de proposer un univers, en soulignant l’unité plutôt que la disparité. Ces sonates s’étirent sur 40 ans, la première porte encore les influences de Rachmaninov et Tchaïkovski. Ensuite son style s’affirme et s’affine. Quant aux deux dernières, elles sont écrites pour Gilels et Richter. Il en existe une dixième, inachevée.   » Il y a de l’alacrité, et d’autres passages, où après m’avoir fait sourire, le jeu de Stéphane me prend à la gorge. Sans trop appuyer.

ERUDITION, EXPLORATION

Le compositeur-interprète russe et l’interprète belge m’intriguent. Je ressens chez l’un et l’autre, moi qui ne suis pas musicienne, l’amour savant de l’héritage, et un besoin impérieux de le subvertir et d’explorer, d’inventer de nouveaux langages. Prokofiev accroche avec un bout de mélodie, comptine ou marche, puis la tord, la fait exploser, la caricature, avec souvent une ironie parodique. Change de propos puis y revient. Esprit jazz, rythme et souffle rock, frappe percussive…je suis bluffée par ce tour-billon d’humeurs qui explore une quantité impressionnante de registres  : le lyrisme romantique, la fureur constructiviste, le ballet et l’opéra. Mais aussi la narrativité très affirmée des partitions pour le cinéma d’Eisentein. «  Prokofiev a un pied dans la musique ancienne, un pied dans la musique moderne. Mais ce n’est pas un révolutionnaire, comme Schönberg   »… «  Je ne suis pas tombé amoureux de Prokofiev, comme je l’ai pu l’être de Spinoza. Je ne me suis pas identifié à Prokofiev, comme j’ai pu le faire un moment avec Bartok   ». Alors, d’où c’est venu ?

«  Comme beaucoup d’enfants, j’ai écouté et réécouté Pierre et le loup   ». Sourire. Il a grandi dans une famille de mélomanes, sa sœur est violoncelliste. Il joue du piano depuis ses 5 ans. Il a étudié la philo-sophie et la physique puis est revenu au piano, «  c’est ce qui me convenait à ce moment-là   ». Etudes aux conservatoires de Liège et Mons, formations à Paris et à New York avec Jerome Lowenthal, un musicien érudit, avec qui il a beaucoup discuté aussi des idées et de la littérature.

«  Cela prend du temps, et des rencontres, pour trouver ce qui nous va le mieux … Avec Prokofiev, c’est pour beaucoup, le plaisir de mettre mes mains dans les mains de Prokofiev comme dans des gants. L’aspect physique est important. On l’oublie souvent, la musique est l’art qui excelle à combiner le mental et le physique. Mon intérêt n’est pas seulement musicologique, ne tient pas à la vie si particulière de Prokofiev. Cela tient aussi peut-être aussi à mon ascendance russe  : mon grand-père était biélorusse, il a beaucoup bourlingué, pour finir ses jours en Afrique. A cette ascendance russe que j’ai fantasmée.   »

ETRE JUIF  : UN HERITAGE CULTUREL

Je lui demande comment il a vécu l’attentat du 24 mai au Musée juif, de l’autre côté du Sablon. «  Oui, c’est irrationnel, je me suis senti menacé. Mais j’ai d’abord pensé à cette amie qui y travaille. Par la suite, non, cela n’a rien changé ni à ma vie ni à ma façon de me sentir juif. Chez moi il ne s’agit pas d’une appartenance religieuse, ou communautaire. Etre juif, c’est un héritage culturel. Je ne mentionne d’ailleurs pas le fait d’être juif dans ma biographie.   ». Une souche belge, une autre russe, une autre tchèque, une arrière grand–mère autrichienne devenue allemande à cause de l’Anschluss, qui fuit Vienne en 39 pour gagner le Rwanda en transitant par Gênes. Ensuite, sans-papiers. «  Il y a aussi des fantômes dans ma famille, des gens dont je ne sais absolument rien   ».

Ce que vivent les réfugiés aujourd’hui le fait penser à ce qu’ont vécu les familles juives. Peurs, fuites, errances, pertes. Il est révolté par le peu d’empathie des Etats et de trop de gens. Il aimerait organiser une collecte mais se sent impuissant  : «  On assiste à une montée généralisée de la haine. Chaque communauté voit surtout l’hostilité qui la frappe, elle, et pas l’autre… quand la haine s’abat, la communauté n’y change rien. Donc, j’essaie de relativiser, de garder raison face au traitement sensationnaliste des médias quand ils parlent du terrorisme ou évoquent une «  invasion  » des réfugiés.   » De gauche, Stéphane Ginsburgh ? «  Je ne sais pas, je défends une position rationnellement altruiste, généreuse et collectiviste. Pour moi, l’injustice est tout simplement contre-productive.   »

LE GOUT DU PARTAGE

Son sens du collectif est à l’origine de SONAR, une association fondée avec Céline Lory. «  L’idée était de dépasser l’individualisme de nos carrières, cette énergie qu’on dépense à soi, à essayer de se faire admettre, au risque d’un abaissement de l’indépendance artistique. En dix ans, on a fait jouer une centaine d’artistes. L’esprit du collectif n’a pas pris comme on l’espérait. Mais il reste un événement annuel, où nous voulons garder l’esprit originel de contestation, en proposant des musiques minoritaires ou des associations inhabituelles   ». Fin juin, le thème sera celui du cabaret.

Je reviens à mon clavier en écoutant le sien. Précieux instants d’écrire et d’écouter qui vont ensemble. Et si son Intégrale des sonates de Prokofiev était le «  Pierre et le loup  » de mes «  vieux  » jours ? Ouvrant de nouvelles portes.

Sergei Prokofiev, Complete piano sonatas, ed. Cypres.
www.ginsburgh.netwww.sonar-asbl.net
NB  : cette interview s’est déroulé avant les attentats du 22 mars 2016

Voir en ligne : www.ginsburgh.net




Que reste-t-il à écrire sur Molenbeek ?

Sur Molenbeek, on a écrit tout et son contraire et d’une façon ou d’une autre, seul le plus drama-tique semble nous imprégner. Outre la menace terroriste, une commune pauvre, en plein cœur de l’Europe, densément peuplée de jeunes, de musulmans, d’immigrés et de descendants d’immigrés – ou tout ça à la fois – autant d’éléments susceptibles de canaliser la méfiance, le rejet et la peur, en Belgique comme à l’étranger.

J’entamais la rédaction d’un article résolument optimiste sur la désormais célèbre commune bruxelloise – une ville dans la ville, voire à l’extérieur de la ville selon les médias étrangers – quand j’apprends, au hasard de mon fil d’actualité Facebook, l’arrestation de Salah Abdeslam. Je me dis que s’il avait été arrêté à Forest, Molenbeek, ses habitants, ses élus, ses travailleurs sociaux auraient eu le temps de souffler un peu. Je termine mon article au moment où l’on annonce les attentats à l’aéroport et dans la station de métro Maelbeek. Il n’est pas encore temps pour Bruxelles de souffler, de respirer.

UN TISSU ASSOCIATIF DENSE ET DYNAMIQUE

Une semaine avant l’arrestation de celui qu’on a pompeusement baptisé «  l’ennemi public numéro 1  » ou encore «  l’homme le plus recherché d’Europe  », la DH avait consacré un article aux «  Dix incontournables de Molenbeek  », un papier qui découlait d’une initiative de l’agence bruxelloise Publicis dont les locaux sont basés près de la place de l’Yser à la limite de «  Molem  ». Agacés par l’image déplorable de la commune avant, mais surtout après les attentats du 13 novembre, les travailleurs de Publicis Belgium ont lancé le guide en ligne Found in Molenbeek (www.foundinmolenbeek.be) qui renseigne les bonnes adresses «  shopping, restos ou découvertes  », rendant ainsi à Molenbeek le statut de commune «  ordinaire  ». Quant à la DH, elle recommandait dans ses pages l’incontournable Maison des Cultures et de la Cohésion sociale, la Brasserie de la Senne, le Musée bruxellois des industries et du travail « la Fonderie  » ou encore le tout nouveau Mima, Millenium Iconoclast Museum of Arts consacré aux œuvres du XXIe siècle, à l’ère de la création digitale.

Molenbeek est en réalité incroyablement contrastée et abrite un tissu associatif parmi les plus denses et dynamiques de la capitale. L’asbl Garance qui travaille à la prévention de la violence faite aux femmes et aux jeunes filles et dispense des cours d’auto-défense ; La Rue, issue d’un comité d’habitants, et qui est impliquée depuis 1973 dans les luttes urbaines et développe, notamment, un projet de jardin urbain ; Periferia, une association inspirée d’une expérience brésilienne, qui vise à l’élaboration de projets et de politiques publiques qui rendent la parole aux habitants ; le Foyer qui travaille à l’interculturalité et à l’émancipation ou encore le Rassemblement pour le Droit à l’Habitat, ne sont que quelques-unes des asbl qui travaillent et militent, essentiellement dans le bas-Molenbeek.


La politique de la jeunesse a aussi été largement revue ces dernières années, comme me l’explique Sarah Turine, échevine Ecolo de la jeunesse, de la cohésion sociale et du dialogue interculturel et islamologue de formation. «  Il a fallu ouvrir les Maisons de quartier sur le quartier, des projets pilotes y ont été menés, des travailleurs ont été formés  ». En février dernier, 800 jeunes se sont rendus aux urnes pour renouveler leurs délégués au Conseil des Jeunes. Ces 15 garçons et filles ont pour mission de réfléchir à des projets qui touchent la jeunesse molenbeekoise et ils peuvent interroger le collège sur des situations qui les touchent, avec obligation pour ce dernier d’y répondre.

L’académie de dessin et des Arts visuels de Molenbeek est, par ailleurs, riche en projets et réputée, et de nombreux artistes ont installé leur atelier dans d’anciens bâtiments industriels rénovés de cette partie de Bruxelles que l’on appelait autrefois «  le petit Manchester   ». Même si ces artistes ont peu d’impact sur l’espace public et qu’«  ils ne font pas leurs courses chaussée de Gand  », comme le note Sarah Turine «  Ils ont fait ce choix d’investir, d’habiter et de travailler à Molenbeek  ».

LE VRAI MOLENBEEK  : RIEN A VOIR, RIEN A FILMER …

Après l’arrestation de Salah Abdelslam, les élus et fonctionnaires se relaient au micro des médias nationaux et étrangers et tentent de défendre l’image de leur commune. Ainsi, Olivier Vanderhaeghen, fonctionnaire de prévention de la commune qui se dit soulagé mais déplore au micro de BX1 que l’attention se focalise à nouveau sur Molenbeek  : «  …pour la population, c’est une catastrophe   ». Ou encore Sarah Turine qui donne, en urgence, des interviews au journal L’Express ou à Libération pour apporter une vision tempérée de l’enthousiasme qu’un Salah Abdelslam pourrait susciter dans le quartier où il est né [1] . On peine à imaginer à quel point la commune doit être compliquée à gérer, à gouverner.

Molenbeek est passée de 68 000 habitants en 1995 à 95 000 en 2016 avec 20 000 habitants au km2 ; 50% des familles dans le bas-Molenbeek habitent dans moins de 55m2 ; 50% des habitants ont moins de 29 ans, un tiers des familles avec enfants sont monoparentales (essentiellement des mères) et parmi les jeunes entre 18 et 24 ans, seuls 25% ont du travail [2] .

L’opprobre qui frappe la commune date de bien avant les attentats, comme me le rappelle Hans Vandecandelaere, chercheur, médiéviste et auteur du livre In Molenbeek [3]., résultat d’une enquête de deux ans qui dresse le portrait des habitants de cette localité bigarrée  : curés, imams, habitants des lofts et des sous-sols, acteurs, médecins, directeurs d’école, commissaires de police… Après la sortie de son livre, Hans Vandecandelaere a proposé des tours guidés de Molenbeek «  rien de touristique   » précise-t-il, une sorte de cours académique dans la rue, très suivi par les profs, les politiques, les étudiants, ceux qui ont lu son ouvrage et ceux qui voulaient voir par eux-mêmes ce qu’il en était vraiment de Molenbeek. Le but était précisément de lutter contre la stigmatisation. «  Le livre se montre très critique aussi, mais les analyses doivent être correctes. Mon chapitre sur l’islam n’occupe que trente pages…   ». Hans Vandecandelaere note tous les bénéfices de la rénovation et de l’embellissement des quartiers, comme celui de la place communale, surtout pour les enfants, et contre ceux qui pensent que pour lutter contre la gentrification, il faudrait «  garder le quartier moche pour éloigner les riches  ».

Parce qu’au bout du compte, presqu’inexorablement, c’est ce qu’il advient de ces communes proches du centre et «  authentiques  »  : elles attirent des jeunes familles éduquées et issues de milieu bourgeois, appauvries par la crise. «  Le prix des loyers est en augmentation mais le quartier reste mixte  », affirme Hans Vandecandelaere. «  Il est question d’installer un café de type ‘Walvis’ [4] sur la place communale. Il faudrait une terrasse où on vend des bières mais je pense qu’il serait important pour l’entreprenariat maghrébin de se positionner solidement dans le quartier   », poursuit-il avant de conclure «  Il faudrait ouvrir mentalement le quartier, le bas de Saint-Gilles est un exemple assez réussi de mixité, de mélange.  »

Tous ceux qui travaillent, qui vivent à Molenbeek soulignent à quel point la commune est attachante, extrêmement vivante. «  Je ne pourrais plus vivre ailleurs  », me confie Sarah Turine. Pour ma part, je travaille depuis presque cinq ans à Molenbeek, à deux pas du Canal, et j’ai eu dès le début le plus grand mal à faire le lien entre «  mon Molenbeek  » et l’enfer décrit par les médias, essentiellement étrangers. Le Molenbeek que je connais est plein de femmes, d’hommes et d’enfants qui n’ont fondamentalement rien de bizarre ou de décalé. Je vais au marché, dans les magasins, je traverse le quartier à la nuit tombée et il ne se passe rien. Dans «  mon Molenbeek  », circulez, il n’y a rien à voir, rien à filmer.

Notes

[1«  Salah Abdeslam n’a pas de soutien de la communauté de Molenbeek  », Pierre Alonso, 20 mars 2016.

[2Chiffres cités par Johan Leman, président de l’asbl «  Foyer  ».

[3In Molenbeek, Hans Vandecandelaere, Epo, 2015

[4Le Walvis est un café prisé de la rue Dansaert, le long du Canal, à la limite de Molenbeek




Molenbêque-Plage

Qui aurait pu croire, quelques dizaines d’années plus tôt, que ce lieu deviendrait un jour the place to be, la commune désertée par les petits dealers et les candidats kamikazes aux noms exotiques, pour le plus grand profit d’honnêtes marchands d’armes et des filiales de la mafia russe ? Désormais, demandeurs d’asile économique franco-ucclois et réfugiés climatiques knokko-ostendais se retrouvaient ici aux côtés de fonctionnaires de la CEE, de CEO surpayés ou encore d’agents de la CIA reconnaissables à leurs lunettes solaires solidement plantées sur le nez, même durant les 300 jours d’averses nationales, rebaptisées «  drache fédérale  » sans que la situation en soit améliorée. Toutes et tous se donnaient rendez-vous là, à la station de métro Philippe-Moureaux, sortie par le côté droit, à la porte Françoise-Schepmans. Il suffisait alors de descendre le long du piétonnier Yvan-Mayeur pour arriver à la plage, avec ses nombreux lieux privatifs, brasseries, saunas, cabines de massage et plus si affinités. C’était luxueux et cher, avec ses toilettes qui, à 5 euros la séance, ne se préoccupaient manifestement pas de compétitivité.

Au fur et à mesure de la montée des eaux, des Flamands avaient racheté et rénové les maisons abandonnées par les djihadistes, leurs familles et leurs amis, fatigués de la traque médiatique. Le quartier était désormais devenu le symbole même d’une gentrification réussie, et certains le surnommaient déjà N-VK, pour «  Nieuwe Vlaamse Kust  ». Par bonheur, il suffisait d’imaginer la prononciation de ce nouveau nom dans les médias français pour dissuader les autorités d’adopter la modification. Officiellement, on en resterait donc à Molenbêque-Plage.

Le gouvernement flamand en exil s’était installé dans un bâtiment neuf de l’autre côté du canal, près de la station de métro si bien nommée Bons-Comptes-de-Flandre. Fidèle aux traditions familiales, Dirk De Wever avait refusé d’en prendre la présidence, préférant semer cailloux et chausse-trappes sous les pieds des ministres, y compris les malheureux de son propre parti, dont il ne cessait de critiquer sournoisement les décisions. Il faut dire que son père avait été contraint à la démission après le scandale de l’accord «  Zand tegen tank  », échange de chars de combat de qualité flamande contre des dizaines de millions de tonnes de sable saoudien, destinées à arrêter la montée des mers – marché de dupes dans la mesure où, si les tanks avaient effectivement permis à la monarchie saoudienne de se maintenir au pouvoir, le sable n’avait pu qu’à peine retarder l’arrivée de la mer du Nord jusqu’à la capitale. Ce qui n’empêchait pas le gouvernement en exil de se cramponner à ses convictions climatosceptiques, persuadant sa population qu’il ne s’agissait de rien de plus que d’une grande, d’une très grande marée, qui finirait bien par se retirer, permettant aux réfugiés un retour dans leurs coquettes villas, au pied de leurs beffrois pour l’instant recouverts par des eaux chargées de fuel et de sacs en plastique, à l’aspect peu ragoûtant.

L’accès de Molenbêque-Plage était donc désormais réservé aux plus chanceux, mais la réputation du lieu était telle que l’habitude avait été prise de situer tout autre lieu de Belgique (ou ce qu’il en restait) par sa distance par rapport à la maison communale, entièrement reconstruite. Pour la Grand-Place, comptez 1400 mètres, ou une centaine de kilomètres jusqu’à la ville sous-marine de Bruges, appelée aussi la «  Pompéi du Nord  ».

Ce jour-là donc, le monde ébahi découvrait, en direct, l’opération policière de grande envergure qui se déroulait à quelques 7 km au sud de Molenbêque-Plage, dans le quartier Armand-De-Decker, également appelé «  la petite France  ». Le plus souvent, les policiers étaient accueillis par une armada d’avocats, de comptables, de redoutables fiscalistes armés de leurs logiciels anti-impôts de la toute nouvelle génération, alors que les policiers, eux, n’avaient que d’antiques calculettes solaires pour se défendre. Le temps qu’ils frappent poliment à la porte, qu’on leur ouvre précautionneusement après avoir décortiqué leurs mandats de perquisition, les documents compromettants avaient eu tout le temps de partir en fumée dans les cheminées de marbre et de disparaître dans un nuage informatique à l’empreinte écologique vingt fois supérieure aux normes autorisées.

Apparaissant sur tous les écrans, la ministre-présidente déclarait gravement que la lutte contre la fraude fiscale était désormais une priorité régionale et que les services spéciaux avaient le droit de fouiller jusqu’aux poches et aux caleçons des mauvais payeurs pour prévenir leurs méfaits, dont la nocivité pour le vivre-ensemble n’était plus à démontrer. En entendant ces mots, quelques baigneurs de Molenbêque-Plage furent pris de tels tremblements que la piscine se transforma instantanément en une sorte de jacuzzi, agité de tourbillons d’angoisse. Mais les vagues se calmèrent rapidement, chacun se souvenant de la vanité de ces annonces quasiment annuelles, liées à la découverte tout aussi régulière du gouffre budgétaire ; une fois encore, ce ne serait pas aux heureux habitants de Molenbêque-Plage de le combler.

Pourtant, cette fois, les policiers semblaient déterminés, et au moment où ils s’apprêtaient à défoncer l’une des portes cossues d’une maison de maître en style Horta reconstitué, avec vue sur mer…

… A ce moment-là, mon réveil se met à sonner.

Je grimace en voyant l’heure, et plus encore en prenant conscience de la date. C’est aujourd’hui que je dois remettre mon texte pour l’Union des Prospectivistes de la Jeunesse Bruxelloise (UPJB) sur le thème «  Imagine ta ville à l’orée du XXIIe siècle  ». Et je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais pouvoir raconter de sensé sur cette ville de fous.

Illustration : Raphaël Geffray




De Martin Luther King à Malcolm X en passant par Angela Davis

Introduction :

Bien entendu, il y a la langue. Ce maroxellois qui vous frappe l’oreille, percute droit au cerveau. Vous reconnaissez l’impact, directement : la frappe, l’origine, la puissance d’exécution – comme du Muay Thaï mais avec l’amour en lieu et place de l’agressivité. Cette langue-là vous tombe dans le pavillon comme un franc dans la tirelire, ça sonne ; comme le clapotis d’une eau vive, le flux et le reflux de la mer du Nord, ou du Sud, là-bas. Wesh, les gars, cette pièce – Stand Up ? One man Show ? Seul en Scène mis en scène par Mohamed Ouachen d’après une idée originale d’Ismaïl Akhlal et Naim Baddich, régie et création lumière Marco Bertozzi !- fait un carton. Et, de fait, il s’agit bien de marchandises : c’est l’histoire d’une épicerie, donc de boîtes, de caisses, de rayons… d’identités, de codes-barres, d’économie-politique… de commerce, de troc, d’échanges, de filiation : du rapport au père, à la boutique, à la loi, à Allah, à la mère, toute la smala : de Bruxelles à Tanger. Il s’agit de géographie humaine, de sociologie, bref, de Sport de Combat…

Questions : comment envoyer loin d’ici ce que l’on est ? Comment se retrouver, changé, à la fin du voyage ? Comment lutter avec ce qui nous fait horreur, sans devenir soi-même un bandit ? Comment se faire du ring un ami ?

Cette manière de parler, ces tournures de phrases, ces expressions, cette grammaire folle de nos quartiers, de nos ruelles, de Bruxelles : la façon dont un mec de 28 piges, un mec comme vous et moi, aligne les feintes, accumule les répliques, multiplie les rôles, chante et danse sans lâcher la pression. Ismaïl Akhlal, habitant la capitale, issu d’une famille d’immigrés, du Rif, questionne le monde entier par le rire, l’émotion, le remet en place – car ici chacun en prend pour son grade, à chacun son rayon. Du reste, il ne sortira pas du magasin, sauf quand c’est l’heure de se ressourcer (Durum, football)… Ismaïl nous apprend à écouter, à tendre l’oreille, à ouvrir l’œil aux petites histoires, à l’infini des anecdotes dont regorge la comédie humaine… Bab Marrakech ? 126 Chaussée d’Ixelles, sous toutes les coutures, pour tous les goûts, dans toutes les positions… Il y a là un sens – direction, orientation, détermination – de l’humour qui, en toute franchise, vaut le détour.

L’entretien a lieu au numéro 17 de la rue du Ruisseau : dans l’ancienne imprimerie dont l’ASBL Ras EL Hanout vient de prendre possession dans l’idée d’en faire un Centre culturel. La première partie de la rencontre a consisté en une visite imaginaire des locaux, où tout reste à faire. Nous sommes assis à l’étage, sur un divan qu’occupaient peu de temps avant d’autres membres du collectif…

Dialogue :

Bab Marrakech : Le spectacle

POC : Là on est dans vos bureaux ?

Ismaïl : C’est ça, oui.

POC : Future salle de réunion ?

I : On aimerait bien en faire une mini salle de répèt’. C’est ici que j’ai écrit Bab Marrakech. Ce que tu vois sur le mur, c’est le fil conducteur de la pièce. A droite, les seize personnages que j’ai gardés – au départ il devait y en avoir trente – à gauche, les personnages, que j’ai dû « backer » parce que sinon le spectacle durait trop longtemps…

POC : Ca, ce sera le bureau d’un des permanents ? Un bureau individuel, collectif ?

I : Effectivement. Deux, trois personnes, on va dire.

De l’écriture au Seul en scène

POC : Et tu arrives à écrire comme ça, au milieu du mouvement ?

I : Mais quand j’ai écrit, il n’y avait pas encore les stagiaires… il n’y avait pas de mouvement… il n’y avait que Ouachen et moi… En fait, ce n’était pas quand on avait écrit, excuse-moi. C’était quand on a commencé la mise en scène, où il y a aussi une part d’écriture, bien sûr. Mais l’écriture ça se faisait parfois chez Salim, parfois chez Naïm, parfois dans un café… mais l’écriture, elle est de moi et de Naïm Baddich. Pendant longtemps, j’ai voulu ne pas en parler. Parce que ça faisait quasi deux ans que je nourrissais cette idée, surtout ce challenge, de faire un seul en scène… ça me faisait très très peur. Et, en terme de performance, j’avais vraiment besoin de ça, aller au-delà de ça, au-delà de mes peurs, et de me challenger. Je me suis même essayé quelques fois au Stand-Up, mais j’aime pas du tout ça…moi, c’est personnel, je ne suis pas fan de Stand-up car artistiquement, c’est assez pauvre. En terme d’écriture, ça peut être génial, mais artistiquement… je préfère le théâtre et le seul en scène. Même si dans Bab Marrakech, je fais un peu des deux, il y a des moments où je brise le quatrième mur : parce que le Stand Up c’est ça, c’est briser le quatrième mur. Dans Ras El Hanout, c’est ce qu’on essaye de faire tout le temps. On essaye de trouver des formes de théâtre qui permettent de briser ce quatrième mur, de créer des liens avec le public. J’en avais parlé avec Naïm, je voulais l’écrire avec quelqu’un… et lui était partant. Je lui avais dit, voilà, on va essayer de faire quelque chose, si ça donne un truc chouette, on se lance, sinon tant pis. Et très très vite… moi, au même moment, j’ai commencé à travailler pour mon père.

POC : 126 ?

I : Oui, exactement. Mais, ça t’es pas obligé de noter.

POC : Evidemment que si. Sinon comment les gens vont réussir à acheter des fruits secs ?

I : (Rires) T’es passé par là ou quoi ?

POC : Oui. J’ai fait du repérage.

I : Donc ce qu’il faut savoir, c’est que j’ai commencé à travailler là, c’est un des magasins de mon père. C’est chaussée d’Ixelles, en plein milieu d’un carrefour de cultures, d’origines…

L’épicerie ou le théâtre ? Non, l’épicerie au théâtre !

POC : Donc, au moment où tu commences à écrire, tac !, tu prends ce taf’ à l’épicerie ?

I : Oui, dans ce quartier où il y a de tout. Mais vraiment de tout. C’est dans Matonge, donc il y a des personnes issues de l’émigration congolaise. T’as aussi des populations issues de l’émigration marocaine, turque, tu as des gens issus des pays de l’Est ; tu as aussi des Américains, il y a beaucoup beaucoup d’Américains qui travaillent là… ce qu’il y a de plus en plus, c’est des Italiens, des Espagnols. Des primo-arrivants aussi : tu as des gens qui ne parlent qu’en italien, il y a un mec qui vient et ne parle qu’italien, de A à Z, comme si je comprenais tout. Et heureusement qu’il y a le Body Langage pour que je comprenne ce qu’il voulait… Puis tu as des gens de l’Afrique Subsaharienne… l’Europe est bien représentée, évidemment. Tu as l’Asie, j’ai noué des liens avec deux personnes de Malaisie… enfin soit, c’est multiculturel. Et il y avait chaque fois des petites histoires qui m’arrivaient, et je les racontais à Naïm. Et aussi je le mettais sur Facebook. Et je remarquais que les gens aimaient, qu’ils aimaient bien suivre mes petites anecdotes au magasin. De là, on s’est demandé pourquoi on ne ferait pas un spectacle sur ce magasin. Ce magasin, c’est cette diversité ; mais c’est la relation avec mon père. Et mon père, c’est quoi ? Mon père, ça fait des années et des années qu’il veut que je travaille au magasin, que je reprenne l’affaire familiale… donc il y a une histoire assez complexe avec mon père, des hauts et des bas… parce que quand j’ai arrêté l’Université, il m’a dit : « Voilà, maintenant viens travailler au magasin » , et moi je répondais que je cherche plutôt à faire du théâtre, et lui il demandait si le théâtre ça rapporte de l’argent, etc, etc… il y avait ce conflit. Il était là, latent, sur plein d’autres choses. Quand j’ai commencé à travailler au magasin, la relation avec mon père s’est un peu mise au beau fixe…

« Mon père, la chimio l’a bousillé »

POC : Ton père qui tombe malade ?

I : C’est vrai, mais c’est anachronique. Il est vraiment tombé malade. Ce que j’explique, qu’il a eu le cancer du larynx, alors qu’il n’a jamais fumé. Et que ce sont des conséquences des bombardements des Espagnols et des Français lors de la guerre du Rif.

POC : Tu veux dire que c’est une maladie typique de cette région ?

I : Oui, si tu vas à l’hôpital, au Maroc, eh bien 80% des malades de Rabat sont issus des régions où ont eu lieu les bombardements… Ces populations qui ont émigré vers la Belgique, et Bruxelles en particulier, aux Pays-Bas aussi, quand tu vois les hôpitaux de cancéreux, tu remarques qu’il y a beaucoup de cancers du larynx, alors que c’est une maladie typiquement de fumeur,…

POC : Et il l’a appris avant que tu commences à travailler ?

I : Oui, en fait c’était il y a plus de dix ans, cette histoire. Si j’ai voulu en parler dans la pièce, c’est parce que quand il a été guéri, en fait, j’ai jamais réalisé que mon père avait eu le cancer, c’est que deux trois ans plus tard que j’ai pigé, que c’était assez grave, qu’il avait fait des chimio, etc… Mon père, il a 54 ans, et il a la santé de quelqu’un de 70 ans. Les chimios l’ont complètement bousillé. Pourtant, il a toujours continué à travailler, mon père, c’est un « workaddict ». Ce que je dis dans la pièce… plein de choses sont vraies, quand il était malade, il voulait quand même venir bosser… c’est que quand c’était impossible que…

POC : Dans la pièce, tu racontes comment, avec son absence… ça permet de faire entrer ta mère sur scène. Enfin, que ta mère joue l’intermédiaire pour donner des nouvelles de l’état de santé de ton père.

I : Oui. Ça c’est le rôle de l’écriture… parce que dans beaucoup de familles, la communication entre père et fils se fait par le canal de la mère. Tu dis ça à papa. Tu dis ça à Ismaïl…Quand je foirais, ma mère en prenait aussi pour son grade. Quand il y avait une mauvaise nouvelle, je demandais à ma mère : « S’il te plaît mama, dis-lui ça, etc… », parce que si je lui parle, ça marche pas. C’est ce que j’essaye de dire sur la scène…

POC : Une question pratique : le métier de vendeur, toi dans la réalité, tu remplaçais ton père ?

I : En vrai, ou dans le spectacle ?

POC : Non, dans la réalité ?

I : Non, mon père, il travaillait dans un autre magasin. Mais il a toujours eu plusieurs gérants. Il veut que ce soit moi qui reprenne le magasin, chaussée d’Ixelles.

POC : Donc le rôle que tu es amené à endosser, et que tu montres dans la pièce, c’est ce que ton père espère que tu fasses un jour ?

I : C’est ça.

POC : Et dans la pièce, on voit que tu es intrigué par ce qui s’y joue. Mais ce n’est pas quelque chose que tu comptes faire un jour ?

I : En tout cas, être dans le magasin, comme ça, non. Ce n’est pas comme ça que je l’imagine. J’aimerais bien reprendre l’entreprise familiale, comme directeur marketing, par exemple, quelque chose qui ne nécessite pas ma présence tous les jours comme c’était le cas durant cette période.

Ahmed, le vendeur ou la traversée du Maroc dans la soute d’un car …

POC : Parce qu’y aller quotidiennement, ça t’amène à rencontrer la personne qui tient les rênes de l’endroit, le vendeur…

I : Ahmed.

POC : Oui, c’est lui qui va te guider, et t’ouvrir les portes du lieu…

I : C’est lui qui m’a appris beaucoup, alors qu’il a un statut d’ouvrier, quoi, et c’est lui qui gère, il pourrait gérer le magasin en réalité… tu sens l’expérience, quoi, et c’est quelqu’un d’énormément blagueur, qui te raconte des blagues, et qui les répète… et je reprends pas mal de tics à lui, quand il fait « Ah oui…ah non… ah peut-être »,…

POC : On ne sait pas très bien si c’est lui que tu supervises comme gérant pour remplacer ton père ou si c’est lui qui t’épaule dans un taf’ de vendeur que tu seras amené un jour à assumer ?

I : Normalement, c’est moi qui dois le superviser. D’ailleurs, il y a un moment où il me dit « Va dire ça à un client ». Et moi je lui réponds : « Va lui dire toi ». Il ne veut pas. Alors je lui rappelle que je suis le fils du patron. Et il me répond « Ah oui… c’est vrai tu es le fils du patron. ». lI me dit d’accord, mais c’est lui qui m’apprend en même temps… c’est pour ça qu’en hommage, à la fin du spectacle, c’est lui qui gère la caisse. Parce que normalement, c’est moi. Et j’aimerais que ce soit lui, une sorte de consécration, qu’il puisse gérer la caisse. Parce que ce que je raconte sur lui dans la pièce, qu’il a fait la traversée du Maroc dans la soute du car ; qu’il a failli mourir dans cette traversée, tu vois, lui, il vient du Sousse. Du Sud, d’Agadir, ce n’est pas la même région que mon père. C’est aussi un Berbère, mais un Berbère Sousse. Nous, on est des Berbère Rif… Ahmed, je lui fais dire : « Moi j’ai voyagé avec une roue de secours, et aujourd’hui, pour finir, je suis là, comme quoi la roue, elle tourne ».

POC : C’est un moment assez fort par rapport au sens du spectacle, je crois. Parce que lui, il arrive, il devient en quelque sorte le gérant. Et toi, tu t’affirmes sur scène… comme si ton avenir était dans le théâtre ?

I : Exactement.

POC : Après, on s’imagine qu’être dans le théâtre, c’est pas facile, donc on se demande si par ailleurs tu vas garder un pied au magasin…

I : C’est laissé comme ça… La fin, c’était un débat, en terme d’écriture. Parce que je termine avec mon père, je joue enfin mon père qui dit : « Pour qui je fais tout ça ? Tout ce travail, eh bien, tout ce que j’ai fait, c’est pour vous », tu vois ? Et il y avait une discussion, un débat, est-ce qu’on termine sur ça ? Mais je voulais clôturer cette histoire d’Ismaïl, cette histoire d’Ismaïl et son père… Il y a ça, mais il y a d’autres histoires, des histoires qui se déroulent tout le temps dans ce magasin, il y a l’histoire d’Ahmed, par exemple. C’est pour ça que je viens avec Paolo Coelho, L’Alchimiste que je mets dans sa bouche : chacun a un trésor à trouver, il y a un voyage à faire, et on rencontre des personnes, ou pas, et c’était une autre façon de clôturer, pour montrer qu’il y a aussi d’autres choses dans Bab Marrakech… ce que je voulais dire de ce magasin-là, c’est que chacun vient avec son bout d’histoire… un gars qui vient dans le magasin, mais je l’ai pas gardé, et il me demande : « Ca va ? Ca va ? Il faut bien, hein ! Tu sais moi je suis né en 1945, le 9 août 1945 hein !, Nagasaki, ça commençait mal pour moi… » et on imaginait qu’il lui arrive plein de trucs à ce gars, et qu’il le prend positivement… un gars qui est bien ancré dans Bruxelles… Un autre jour, il vient, il y a un couple belgo-marocain, avec une fille qui est toute mignonne. Et lui, il lui achète un Kinder. Et les parents demandent à leur fille ce qu’on dit. Et le mec, il embraye : « Eh bien, on dit « choukran », c’est comme ça qu’on dit, hein ? » Et moi, ce que j’aime bien, c’est que c’est une rencontre complètement naturelle. Pas un truc artificiel comme on dit dans la politique « Il faudrait la diversité, que les gens… blablabla ». Non, c’est quelque chose de spontané qui se passe… tu n’as pas choisi la personne qu’il y a devant toi dans la file, et la personne qu’il y a derrière… Une autre histoire qu’on n’a pas gardée, par rapport à la file : pendant le Ramadan, tu as une dame, une Marocaine, qui est dans la file, et moi je tiens la caisse, et il faut revenir en arrière, après avoir payé, et la femme, elle trébuche sur le sac de la personne derrière elle… et elle s’aperçoit que c’est une Blanche…et au lieu de l’engueuler, elle lui dit : « Ah Madame, c’est le Ramadan, vous savez qu’on a pas un très bon équilibre pendant cette période ! » Une rencontre fortuite, un truc qu’on n’a pas choisi, et qui arrive. Voilà, ma matière, c’est ça… tu as plein de petits trucs comme ça, et la discussion sur la fin du spectacle, il y avait ce problème : est-ce qu’on termine sur le père d’Ismaïl, – même si l’histoire entre moi et mon père est très importante dans ce spectacle-là, ou bien est-ce qu’on termine sur Ahmed, le témoin de tout ça, qui a sa part dans cette histoire ?

Tout, tout, tout et le reste sur le Drari !

POC : Encore quelques petites question, si tu as le temps. Il y a un truc qui m’a fait rire, et que je trouve assez riche comme observation, c’est l’utilisation que tu fais du « Drari ». Je voudrais te demander si toi-même, tu te considères comme un Drari, dans la vie de tous les jours ?

I : A 100%

POC : J’aimerais savoir quelle est la distance, à quel point tu te moques d’eux, tu ne les prends pas au sérieux, alors qu’à Bruxelles, on a l’impression que c’est plutôt des mecs à fleur de peau, des types que les « Belges » ou les « Blancs », voient plutôt comme de la « racaille », ce sont en fait des « Draris », et tu leur donnes une sorte de dignité. Alors c’est quoi le rapport critique que ces gens entretiennent vis-à-vis d’eux-mêmes et sur lequel tu joues dans le spectacle. Qui sont-ils ? Dans quelle mesure te sens-tu toi-même Drari ? Et qu’est-ce qu’ils disent sur Bruxelles ?

I : Exactement : ça dit plein de choses. En fait,… je vais essayer de t’expliquer… Moi, ça fait quelques années que je joue Drari : j’ai joué un Drari dans Fruits étrangers, dans 381 jours, et dans quelques autres sketches… si tu veux, j’ai toujours traîné avec des Draris, depuis que je suis jeune, j’ai même terminé mes secondaires dans une école de Draris de chez Drari Bruxelles 2… (rires) Bon ! Drari, qu’est-ce que ça veut dire ? Ca veut dire enfant, mais aussi compagnon. Ça vient de l’Arabe classique. Mais c’est devenu « enfant de quartier ».

POC : Même au bled ?

I : Non, surtout ici. C’est devenu, surtout ici, un enfant de quartier… on pourrait dire une racaille, mais c’est pas mon vocabulaire. C’est un Drari. C’est l’observation de plein de choses… Moi, j’ai joué, j’ai joué, et j’ai toujours eu peur que les gens prennent ce rôle comme quelque chose d’essentiellement dénigrant. Non ! et c’est pour ça que j’ai voulu créer ce personnage-là, un Drari à la façon de Bourdieu qui, pour étudier les familles kabyles d’Algérie, devait faire une étude de comparaison… et pour, ce faire, il est reparti étudier les gens dans son village natal… et c’est comme si c’était une « Drari-Bourdieu » qui venait étudier le phénomène du « Drari », essayer de saisir ce que c’est, d’expliquer les différentes catégories, poser la question sérieusement : déjà, le Drari, c’est quoi ? Il y a la question : à quoi reconnaît-on le Drari ? A sa manière de parler. Et on va envisager le Drari par rapport à l’institution de la langue. Comment il s’exprime. Par exemple, s’ils expliquent la politique, il va dire « Ah ! Qu’est-ce que c’est que ces fils de ils sont en train de me « hchi ». Dans ce cas, qu’est-ce qu’il dit, si, mettons, on veut rendre le discours un peu plus intelligible ? Tout bonnement que les hommes politiques font des magouilles, qu’ils se foutent de ta gueule, qu’ils veulent juste ta voix.

POC : En même temps, dans ton spectacle, ce qui est puissant, c’est que tu ne traduits pas. Tu ne fais pas le type qui vient et qui rend audibles des critiques ou des revendications… non, à proprement parler ils font partie de la scène… et le Drari, il va t’expliquer ce qu’est l’histoire d’Abdelkrim. Y a pas d’ordre de discours supérieur.

I : Non, c’est ce discours-là, qui a sa place, comme on l’entend.

POC : Et je me pose la question, par rapport au fait que tu ne sois plus à l’université, est-ce que c’est pas une critique, d’une manière ou d’une autre, de dire « Ok vous jouez les sociologues, mais en fait, quelle langue vous parlez aujourd’hui, qu’est-ce que vous écoutez, et qu’est-ce que moi je peux partager, qu’est-ce que je peux apprendre et vous apprendre ? »

I : T’as très bien compris. Je revendique positivement… c’est ça, comment tu veux parler ? Il y avait un gars, qui se dit sociologue, un Français qui bosse à l’ULB, et qui était venu ici nous parler des musulmans, à Molenbeek… un discours assez étonnant. Et quelqu’un dans la salle l’interpelle et lui demande : « Vous êtes ici depuis combien de temps », et le sociologue il répond qu’il est là depuis six mois… tu crois vraiment qu’en six mois tu vas comprendre une population ou quoi ? Alors que le Drari du bas, le mec du fond, du bas-fond, il comprend certaines choses, il voit certaines choses. Peut-être qu’en effet il ne pourrait pas mettre des mots dessus, mais fondamentalement il les comprend. Et c’est sa manière de réagir aussi. Comme le discours ambiant affirme qu’il faut parler assis sur sa chaise, toute la violence symbolique, eh bien lui, il ne connaît pas cette violence symbolique, il n’en est pas maître, alors il exprime une autre forme de violence… Ca rejoint le discours d’autres sociologues, plus critique, sur les banlieues en France, au moment des émeutes, qui disaient que c’était leur dernier moyen d’expression… on a une mauvaise image du drari, mais en fait, dans un quartier, c’est le mec à qui tu peux faire 100% confiance. Par exemple, Mohamed Ouachen m’expliquait qu’un appartement, dans un immeuble voisin du sien où habitent des flamands était en feu, et il y avait un gars qui allait sauter. Les gens assistent à l’incendie, ils font rien, ils regardent : attends, attends… et là t’as deux draris, ils demandent ce qu’il se passe, et ils n’ont pas réfléchi. Ni une ni deux – alors qu’ils détestaient ce gars, qui faisait plein de bruit et qui buvait tout le temps – ils sont partis, ils ont montés, et ils l’ont tiré, et lui ont sauvé la vie…
J’ai connu un Drari, je ne sais pas s’il faut l’écrire, qui allait faire un sac le matin, et qui aidait une vielle dame à traverser la rue…
Ça me fait penser à cette vidéo, je ne sais pas si tu l’as vue, c’était il y a un mois, sur Internet, d’un gars complètement ivre dans le métro. Un gars vient, lui vole son portefeuille et il part. Le type se rend compte de rien tellement il est saoul. Et voilà le bourré qui tombe sur les rails et t’as personne qui bouge. Notre Drari revient sur ses pas et relève le gars… C’est cette complexité qui me frappe. Dans le spectacle, je récite un poème en hommage au Drari :
Ô toi, Drari, parfois tu voles des voitures, parfois tu aides les gens à les garer ! (rires).

L’Université : l’importance de ne pas l’avoir terminée !

POC : Pour finir sur le rapport Université-Théâtre, et ce qui se passe dans la rue… Tu n’as pas fini tes études, je ne sais quelle frustration tu en gardes… Dans quelle mesure avoir fait cette pièce ne te réconcilie pas aussi avec ce que tu as pu apprendre, et même, puisqu’il y a tout un travail de mémoire dans cette pièce, est-ce que ce ne serait pas une manière de faire ton mémoire ?

I : (rires.) Tu as mieux exprimé les choses que moi… oui, c’est un mélange de tout ce que j’ai appris. Et je me demande si je n’aurais pas fait un mémoire sur le « drarisme » en sociologie si j’étais resté à l’université… parce que l’idée, c’est d’apprendre à se connaître. Comme dit Bourdieu dans une conférence, on le voit dans La sociologie est un sport de combat, il va à un moment en banlieue, et il y a quelqu’un qui se lève et qui déclare : « Bourdieu, ce n’est pas Dieu… » et t’as quelqu’un d’autre qui lui répond dans la salle : « Tu as tort de le dénigrer comme ça, ce mec, il peut t’apprendre plein de choses… sur toi-même en fait ». Et ma lecture de Bourdieu elle m’a appris plein de choses sur moi. A l’époque, dans le cours de Pranchère, avec toi, on étudiait Foucault, et on déconstruisait, et ces choses maintenant font partie de moi… comme l’époque où je traînais dans la rue, où je foutais la merde, et j’ai fini dans des écoles « poubelles »… tout ça. Pour illustrer, un jour, à l’Unif, je sais pas si tu étais avec moi, mais on était assis, et un monsieur, un padre, un blanc, un père, montre les lieux à sa fille, et il lui explique : là, c’est l’endroit où tu vas venir manger, là c’est là où tu vas manger : il faisait visiter l’Université à sa fille, c’était un horizon normal. Moi, quand je suis arrivé à l’Université, c’était un truc de malade. Je disais : Draris, j’vais à l’UNIVERSITE ; et les gens me disaient : « Mais t’es un fou toi, t’es un malade… »(rires.) Tu vois c’est comme si c’était… c’est pas rentré dans un horizon normal.

« Le rapport à la foi, le rapport que j’ai à tout… »

POC : Une dernière question sur le spectacle à proprement parler. Une question sur la foi, et l’Islam. Les rares personnes avec qui j’ai pu discuter du spectacle – peu de gens, en fait – mais les gens non musulmans avec qui j’ai évoqué ton spectacle ont tous remarqué ce rapport à la foi affirmé, apaisé mais nettement mis en avant… et ça les a fait tiquer. Moi, je ne sais pas trop quoi penser de ça, mais je voulais te demander… je m’en fous de savoir ce que c’est la foi pour toi… mais la religion occupe une place importante dans le spectacle : parce que ce qu’on voit, c’est que pour toi Dieu est un interlocuteur, ce n’est pas un rôle que tu endosses, il y a plein de personnages que tu incarnes – celui de ton père, pourquoi pas celui de Dieu – mais ce n’est pas le cas, ce n’est pas sa place… alors ce serait bête d’évoquer ta pièce et de passer à côté de la question du rapport à la foi.

I : Le rapport à la foi, c’est le rapport que j’ai à tout. C’est le rapport que j’ai à toi, le rapport que j’ai à mes personnages, au théâtre, le rapport que j’ai à ma vie de tous les jours… c’est-à-dire que la foi est présente. Ma manière de t’apprécier, elle fait partie de ma foi… C’est comme si Dieu était omniprésent mais… comment dire ? Si je te dis « Salamoualekoum », ça veut dire que la paix de Dieu soit sur toi… tu vois ce que je veux dire ?

POC : … mais il y a un personnage qui, dans la pièce, essaye de s’approprier ces phrases comme « Star fellah », ou d’autres trucs.

I : Ouais, il est Souab !

POC : Ce mec, on a de l’empathie pour lui, mais il est ridicule, il en fait trop…
I : Il en fait trop.

POC : Si moi je commence à dire Salamoualekoum à tout le monde, ça va le faire moyennement…

I : Peut-être…

POC : Dans la pièce, pourtant, on sent un truc intime entre toi et toi-même, et en même temps, c’est un truc communautaire, tu joues avec le public là-dessus… et il y a des fanatiques qui font n’importe quoi avec ça…

I : Ouais, qu’on les appelle fanatiques ou hurluberlus, il y en a qui font du business avec ça. Comme ce personnage dont tu parles, qui a remplacé tout par Allah. Il est passé du shit au Anahid, le chant religieux… (Rires) ; il est passé du « crack » au sioak, le bâton qu’on… Et ma foi, si tu veux, elle passe entre tout ça… elle cherche à dénoncer ça, mais aussi à réconcilier l’autre public… je ne sais pas si tu as remarqué mais il va systématiquement traduire… les mots qu’il utilise ce sont des mots de tous les jours : Machala, Bismilah, Star fellah, Inhala, Salamoualekoum, etc… il les traduit aussi : Machala ça veut dire ce qui plaît à Dieu. Ne soit pas choqué. C’est parti d’un truc en France où tu avais les services secrets, la DGSE qui enquêtait sur un prétendu islamique, et ils font des enquêtes téléphoniques. Ils demandent au gars qu’ils interrogent : c’est qui Rabialek ? tu parles toujours de lui dans tes conversations, c’est qui ce type ? Et, en fait, Rabialek, ça signifie ce qui plaît à Dieu. … Et le personnage dans la pièce, il est là pour faire la jonction…

POC : On dirait que c’est comme un risque : comme la figure limite de toi-même, ou du Musulman, tel que… comme disait Sartre des Juifs, qui n’existe que dans les yeux des autres… la figure du Musulman qui n’existe pas, mais telle qu’elle est en train de devenir parce que la Société la constitue comme son Autre. Donc un business dans les deux sens, puisqu’on est fait de cette image portée sur nous…

I : Oui, d’ailleurs je parle de ça, de ce business justement. Celui qui fait du business Hallal, un Flamand qui vend des produit Hallal… une histoire qui est aussi venue de France où tu as un mec qui est au FN et qui travaille dans un entreprise de produits Hallal, tu imagines la schizophrénie… mais le personnage dans la pièce n’est pas aussi méchant. Il vend des gadgets, comme les chaussures automatiques qui te ramènent à la mosquée à l’heure de la prière, et puis il rigole « Ecoutez-moi, je vais vous dire un truc, si vous partez, moi je vous suis… ». Fais gaffe, mon pote, tu vas te prendre au jeu ! Cette figure limite me permet de traiter toutes ces questions… Je parle de tout ça. Comme le bourré que je fais intervenir à un moment dans la pièce, et qui me permet de critique l’hypocrisie de la communauté. Dans cette communauté, il y a deux types de péchés : ceux qui sont visibles, et ceux qui sont invisibles… si tu commets des péchés visibles, tu es rejeté de la communauté, si tu as de l’argent tu fais un peu ce que tu veux… sinon t’as intérêt à pas trop faire d’histoires… donc, dans cette communauté, l’hypocrisie, la schizophrénie sont présentes comme dans n’importe quel groupe humain… Pour résumer, il y a ce rapport entre les gens, ce rapport communautaire, et puis ce rapport intime… J’ai expliqué l’histoire avec mon père où… je lui demande pardon, mais je le demande à Dieu, parce que lui, il va m’écouter, mais je n’ai jamais demandé pardon à mon père. Et dans le spectacle, je lui demande pardon, à mon père, ça me sert à ça aussi… je lui demande même en Rif : A smahli a Baba… dans la scène où je fais…ma tapette… (Rires.)

Bab Marrakech : La troupe Ras El Hanout

I : Cette troupe, cette compagnie, cette ASBL, s’est créée, c’est marrant, dans le cadre universitaire. Abdelakh, Salimet moi, nous sommes tous trois fondateurs… On s’est rencontrés dans ce cadre, on partageait cet amour du théâtre engagé, on voulait faire de la scène, et on a créé cette ASBL en 2010, juste pour mettre sur pied le spectacle Fruits étrangers. Le 1er mars, on va fêter les six ans… six ans qu’on existe. On s’est rencontrés dans le cadre de ce projet, l’ASBL est venue pour demander les subsides… mais jamais on aurait imaginé l’ampleur prise aujurd’hui. Dès le moment où on a joué, on a ressenti une demande, une vraie demande pour ce théâtre-là. Il existe un public qui ne se reconnaît pas trop dans les programmes habituels des théâtres et des centres culturels… À coté de ce public, en parallèle, un autre public est venu, qui n’était pas du tout communautaire et qui souhaitait nous connaître. Nous étions pour eux une sorte de porte d’entrée… Surtout dans cette période trouble où l’Islam est mal vu, on est une possibilité pour des gens extérieurs de se faire une idée, d’avoir un point de vue sur ce qu’on est, ce que l’on fait. Il y a en gros ces deux grandes catégories. Je veux dire, mis à part notre public, il y a des gens qui ne veulent pas s’intéresser, que tu ne feras jamais changer d’avis… et tu as des personnes qui se posent la question : c’est qui ce type-là en fait ? Nous sommes un peu cette ouverture-là. Voilà comment ça s’est créé… Il y a eu Fruits étrangers qui était comme le constat des discriminations, que ce soit celles d’aujourd’hui, ou d’avant : Strange Fruit, ce fruit, cet homme étrange, le noir pendu aux arbres aux Etats-Unis.

POC : La chanson de Billie Holiday ?

I : Exactement… donc cette pièce. Et puis sont venues les critiques. Les gens qui demandaient, oui, c’est bien, mais est-ce que vous ne vous victimisez pas un peu ? Non, nous sommes en train de dénoncer quelque chose. Mais ça a quand même amené la réflexion suivante : là, on est en train de dénoncer, de contester… mais quel est le « next step » ? Autrement dit, il faut bouger… faire quelque chose… toi-même être acteur… devenir acteur de ton « empowerment »… et on est parti aux USA, pour étudier. Ce qui a donné le spectacle 381 jours. Etudier l’histoire de cette population de Blacks américains, ces noirs aux USA qui ont pris leur sort entre leurs mains… des gens qui ont dit, OK, on vous a assez fait confiance, maintenant nous on va vous dire : « I am Black, and I am Proud, I am Black and I am Beautifull ! » ce qui veut dire « Fais pas le malin, sinon… » ; il faut « parler la parole, et marcher la marche »… et puis voilà, on a étudié le rapport Martin Luther King – Malcolm X, cette complexité du rapport entre les Blacks Panthers et…

POC : Angela Davis aussi…

I : Angela Davis aussi… on parle des débats par rapport à la violence, à la lutte armée… on parle de Rosa Parks… et en fait, ce n’est ni l’un ni l’autre, mais les deux. Le combat est fait des deux options, la lutte armée et la non-violence. On a trouvé un truc génial dans le musée de Martin Luther King à Atlanta. Il a dit : « Si vous m’écoutez moi, c’est parce que vous avez peur de Malcolm X, … » et donc l’un n’existe pas sans l’autre… même si, de son vivant, Luther King n’a jamais voulu parler à Malcolm X… mais, dans l’histoire, les deux vont ensemble, cette complexité… dans quelle mesure elle est transposable dans notre société, à Bruxelles aujourd’hui, c’était en 2012… 381 jours…

Le Théâtre de l’Opprimé

A partir de là, on a commencé à travailler avec des jeunes, à faire des ateliers, en utilisant le théâtre-action, le théâtre d’intervention qui se base sur le théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal, ce Brésilien qui a complétement révolutionné le monde du théâtre. Il appelle ça le Théâtre de l’Opprimé. L’Opprimé use du théâtre pour se faire exister en tant que sujet, et non plus en tant qu’objet… on utilise ça avec les jeunes… on ne leur donne pas de textes, on part de leurs expériences. On leur dit, non, nous ne vous donnons rien, c’est votre vie, votre point de vue qui va créer le spectacle, c’est à partir ça qu’on travaille. Cette volonté de sujet et non d’objet, des jeunes qui parlent d’eux-mêmes, pour eux-mêmes, aux autres… et ils se trouvent sur scène.

POC : Est-ce que dans cette volonté, dans ce désir d’affirmer une subjectivité, là où il y a domination, un rapport objectivant, là où on voit de l’aliénation, est-ce qu’il n’y a pas un danger à tout ramener au problème identitaire C’est une question que je me pose par rapport à Ras El Hanout, mais aussi à propos de ton spectacle… Ne risques-tu pas de faire paradoxalement le jeu de vos adversaires ? Ils vont dire : « C’est leur seul fonds de commerce, ils parlent d’eux mais ils n’ont rien à dire, ils vont encore nous parler du voile, etc… », comment vous vous en sortez avec ça ?comment votre rencontre avec l’histoire des Blacks américains peut mettre ce risque en tension, et qu’est-ce que ça ouvre pour l’avenir ?

I : C’est exactement pour cette question-là, de ramener tout ça ou non à notre identité qu’on lutte… Un jour, quelqu’un est venu nous trouver : « Je suis venu voir le spectacle mais y avait que des Arabes sur scène ». Notre première remarque a été la suivante : « Cette question, est-ce que tu te la poses quand tu vas au théâtre du Parc et qu’il n’y a que des Blancs sur les planches, des Blancs qui vont jouer des Arabes parfois ? ». Le différent, la diversité, c’est toujours l’Autre… jamais soi. Le communautarisme, c’est toujours celui de l’autre. Comme si les Blancs ne constituaient pas eux aussi une population, majoritaire en l’occurrence. Cette question-là, on nous l’a posée souvent et la réponse qu’on donne c’est qu’on parle des Blacks dans 381 jours, mais dans Fruits étrangers, dans la scène des appartements, on parle de la discrimination au logement subie par les Juifs, les Italiens, les Congolais…. En tout cas, le message est porteur de justice. La dénonciation de l’injustice est universelle : si je vois un Black maltraité, ce n’est pas parce que je suis musulman que je vais m’en foutre.

POC : Mais si on pousse la polémique, on pourrait dire que ceux qui vont au Théâtre du Parc et qui voient jouer des Blancs, ils vont écouter un texte… ils vont pour entendre du Shakespeare, donc la question ne se pose pas de savoir s’ils sont noirs, s’ils sont blancs : ils jouent Richard III, ils jouent telle ou telle pièce… Dans votre perspective d’utiliser le théâtre comme une arme, est-ce qu’il y a aussi la volonté de mettre en scène des œuvres classiques qui appartiennent au patrimoine universel ?

I : On a rendu hommage à la tragédie grecque dans un festival. C’était un théâtre de jeunes, le Festival Mimouna, et chaque année, il y a un thème, là, c’était la Tragédie Grecque, et avec Ras El Hanout, on a remporté le premier prix… On a utilisé le schéma de la tragédie grecque, ses personnages, ses symboles, pour parler de la crise actuelle là-bas, en 2012… la tragédie grecque aujourd’hui…

POC : Vous avez en quelque sorte actualisé la Tragédie grecque ? C’est un peu ça, l’exigence qui vous tient, par-delà le fonds de commerce de votre épicerie ?

I : Oui… c’est un peu plus que ça. A partir du moment où on le jugera utile, où on s’y intéressera – il y a tant de choses dignes d’intérêt – eh bien, on le fera… C’est intéressant ce que tu viens de dire, parce qu’on nous fait le reproche, à nous, d’avoir un public à disons 40% musulman… mais en fait, c’est tout à fait humain : humain d’aller dans un premier temps vers ceux qui te ressemblent. Tu vas en premier lieu vers ton semblable. Ça demande un effort particulier, sur soi, de sortir… d’aller voir ailleurs… on est comme ça, notre habitus, ce qui fait partie de notre environnement… Moi, par exemple, ça me demande un effort particulier d’aller voir Shakespeare au Théâtre du Parc…

POC : Peut-être que Shakespeare au Théâtre du Parc est mauvais…

I : (Rires) Peut-être. Exactement. Peut-être qu’il ne faut pas aller là. C’est comme pour l’Université dans un autre ordre… mais là on parle de question d’identité… ça demande dans tous les cas une démarche… moi je vais quand même me faire la réflexion de venir, par exemple, à l’UPJB…

« Si je m’adresse à toi, c’est parce que c’est l’UPJB »

POC : Justement, la dernière question… cet entretien doit être publié dans le Point Critique,

I : Inchala’

POC : As-tu tu quelque chose en particulier à dire à ses lecteurs ? Ou une question à leur adresser ?

I : Il va sans dire que si je m’adresse à toi c’est parce que c’est l’UPJB. Je ne suis pas sûr que je m’adresserais à d’autres organisations. L’UPJB je sais ce que c’est, j’aime ce que vous faites… et je nous sens proches. Mais, je ne sais pas si tu as vu dans le spectacle Bab Marakech, il y a cette vielle femme… qui a un rôle assez…

POC : la madame pipi ?

I : Oui. A la fin, le père annonce qu’elle est morte : « Mais oui, tu connais, Madame Blumstein, elle est morte… ». Elle est Juive. Mais je ne lui ai pas donné une place particulière, en tant que Juive. Je l’ai dit simplement, je ne voulais pas faire l’hypocrite : « Ah ! L’amitié judéo-arabe… ». Non : deux personnes se rencontrent et une histoire naît sans même savoir d’où elles viennent. Il sait qu’elle est Juive, elle sait qu’il est musulman, mais on en a pas fait tout un…

POC : Parmi d’autres…

I : Oui, ce n’est pas un Big Deal. Ce qui me dérange un peu dans le truc, dans l’Amitié Arabo-Juive, etc, c’est de faire comme si de rien n’était… Si on aborde des questions graves, si on parle du conflit « Israélo-Palestinien », donc d’un conflit politique, … faut faire gaffe… oui, soyons amis, mais l’un va dire à part soi : « Je suis pour qu’Israël vous déglingue » ; et l’autre va dire : « Oui, soyons amis mais moi je vous déteste tous »… Il y a des questions dont il faut qu’on parle très clairement… mais on s’entendra avec tous ceux qui sont épris de justice, qui défendent le droit à l’égalité et à l’autodétermination.. Si on partage ça, on sera d’accord sur tout : qu’on soit Juif, qu’on soit étudiant, qu’on adore les coussins… et bien, ce n’est pas important…

POC : mais cette madame Pipi, avec lequel ton père est ami, c’est à Bruxelles que ça se passe, et effectivement ils n’évoquent jamais la politique.

I : Oui, ce sont les autres qui en parlent… mais on peut imaginer qu’il y a eu des discussions entre eux… peut-être qu’ils sont pas du tout d’accord… Elle est peut-être sioniste, mon père souhaite peut-être l’anéantissement de tous les juifs. Tu n’en sais rien… Je voulais mettre le trait sur le fait qu’ici ce sont deux personnes qui se sont rencontrée, qu’elles ont appris l’une de l’autre et qu’elles se sont aidées…. Je voulais appuyer ce plan-là. Je peux ne pas être d’accord avec toi sur quelque chose. Peut-être sur la religion, ou autre chose. Mais est-ce que ça va changer l’amitié que j’ai pour toi, ou bien est-ce qu’on va s’empêcher de délirer sur les Drari… et de péter de rire ensemble ?! Non ! Je ne sais pas si j’ai répondu à ta question, mais enfin, voilà pour l’UPJB…

POC : Bon… merci beaucoup.

I : Merci à toi frère.

Voir en ligne : Ras El Hanout




Bruxelles, revue et corrigée

1989, c’est l’année de la chute du mur, nous rentrons de plein pied dans la mondialisation. Une globalisation rapide par le biais d’un marché mondial et néolibéral, une dérégulation, une libéralisation et une privatisation profondes et l’avènement de nouveaux pôles dans le système monde qui décentrent l’Europe et sa longue histoire de domination.1989, c’est aussi le début de la Région de Bruxelles Capitale. Neuf ans après la Flandre et la Wallonie, après des années d’inertie de cette «  Agglomération  », la nouvelle institution pouvait enfin s’atteler à la coordination de l’action des 19 communes et à la sauvegarde d’un patrimoine malmené par la spéculation et la soi-disante «  modernisation  » dans la foulée de l’Expo 58.

UNE EVOLUTION PARADOXALE

La mondialisation a fait de cette capitale d’une Belgique industrielle la capitale de l’Europe post-industrielle. Cela a, comme nous allons le montrer, changé de fond en comble la population, l’économie et l’emploi. C’est ce que j’ai appelé il y a deux décennies déjà  : une petite ville mondiale. Cela s’est fait dans le cadre d’une Belgique nouvelle, fédérale, à la recherche – comme au 19ième siècle – de territoires monolingues et monoculturels, en laissant sa capitale dans un carcan insoutenable. Simultanément l’économie postindustrielle s’oriente vers un marché du travail hautement qualifié qu’elle trouve en périphérie, en dehors de la portée de la Région de Bruxelles-Capitale. Une urbanité prise en otage par les querelles communautaires et suburbaines des élites belgo-belges. Si Bruxelles devient donc le symptôme de la Belgique fédérale – le «  problème belge  » – d’un point de vue cosmopolite et postnational, elle en devient la solution.

QUELQUES CHIFFRES

Avec ses 1.050.000 habitants, la capitale belge atteint en 1968 un sommet historique de population, pour n’en compter plus que 950.000 dans les années nonante. Les trente glorieuses avec leur augmentation du niveau de vie, dans une atmosphère très matérialiste et suburbaine, provoqueront un exode de dizaines de milliers d’habitants vers la périphérie de la ville. Une partie de la population perdue est remplacée par des immigrés qui rentrent aussi bien dans les logements que dans les emplois délaissés par les Belges. Cette mobilité sociale et spatiale est bloquée par la crise économique qui transforme les quartiers ouvriers en quartiers d’immigrés au chômage. L’économie bruxelloise s’est rapidement transformée en économie de services et de soins, avec plus de 90% de son emploi dans le tertiaire par le levier de l’internationalisation et des fonctions européennes. Un marché du travail hautement qualifié qui attire en majorité des navetteurs de la périphérie. Ainsi Bruxelles devient une capitale européenne avec quelque 715.000 emplois, soit presque un cinquième de l’économie belge, et la troisième région la plus riche d’Europe. Mais en même temps, avec une fracture sociale profonde, avec plus de 100.000 chômeurs aujourd’hui, un chômage structurel qui fait qu’un tiers de nos enfants vit dans des familles sans revenu du travail et que près de la moitié des jeunes dans les quartiers populaires n’a pas de boulot.

Vers la fin du siècle passé, un nouveau boom démographique se produit. Si l’exode urbain continue, le solde migratoire intérieur restant négatif, la croissance démographique en ville est nourrie par une forte natalité et surtout par l’immigration internationale, qui devient en fait une mobilité intérieure européenne accrue. Nous allons actuellement vers les 1.200.000 habitants, sans compter les quelque 100.000 résidents permanents non enregistrés.

LA TENSION ENTRE LA REALITE ET L’INSTITUTIONNEL

Bruxelles a connu une transformation socio-économique et démographique en profondeur qui change totalement la nature de la ville. Une métropole nettement plus grande en réalité que son pendant institutionnel, la Région Bruxelles capitale. Cette mutation socio-culturelle, la société civile, l’enseignement et la culture, la ressentent bien mieux que les politiques qui restent campés dans leurs fiefs. Depuis 2000, année de la préparation en tant que Capitale culturelle européenne, les artistes ont senti cet écart grandissant entre la réalité et les institutions. Le clash sur le déroulement de l’année culturelle mène à la création de la Zinnekeparade, en 2002 au Brussels Kunstenoverleg et en 2004 au Réseau des Arts, ac-tuellement de fait fusionnés. En 2005 le think tank Aula Magna commence à réunir des Bruxellois de toutes origines pour penser la ville ensemble. En 2006 en réaction à une nouvelle flambée communautariste dans le pays l’appel «  Wij bestaan ! Nous existons ! We exist  » recueille en quelques heures plus de 10.000 soutiens. Cela donne lieu à une plateforme de la société civile bruxelloise et puis aux États–Généraux en 2008-2009. Suivent le Plan Culturel élaboré par le secteur artistique en 2009, le Marnixplan pour le trilinguisme en 2013, le lancement par Vincent Kompany du club de foot BX Brussels, la programmation conjointe du KVS et du Théâtre National «  Tournée Capitale  » en 2015… Bref, depuis 15 ans, la société civile bruxelloise a privilégié la mixité, l’hybride et l’urbanité, là où l’institutionnel est resté presque inchangé et basé sur le modèle communautariste francophone/flamand.

Dans les faits, les deux communautés nationales sont devenues des minorités à Bruxelles. Le dernier baromètre linguistique de Rudi Janssens, sociologue des langues à la VUB en 2013, montre que si le Français reste la lingua franca pour 88% des Bruxellois, l’Anglais dépasse maintenant le Néerlandais comme langue intermédiaire. La majorité des ménages (61%) est multilingue et combine plusieurs langues dans la sphère intime.

ZINNEKES

C’est désormais une réalité sociologique  : le mélange, la mixité, eh oui… l’impur dominent, le vrai Zinneke. Il faudra se rendre à l’évidence  : une ville n’est pas un pays. Un pays, ou une communauté, se fonde sur une histoire commune. Elle est bien sur une construction en débat, un discours, mais c’est ce passé commun qui fonde l’identité, la tradition représentées dans les institutions, les partis, les arts et les coutumes. Et tout cela est territorialisé dans l’enceinte des frontières nationales. Rien de cela en ville. Nous venons tous «  d’ailleurs  ». En ville, ce sont ces diverses différences qui doivent trouver un destin commun. Dans l’urbain, la cohésion vient du projet, du futur et non du passé. Et là il n’y a pas d’identité forte, pas de monuments ni de mémoriaux. L’identité urbaine est mouvante, hybride, en perpétuelle construction. La crise de la démocratie représentative est foncièrement urbaine. La ville a besoin de démocratie participative, de gouvernance, de coproduction permanente et non de mandataires. Les réseaux prennent le dessus sur les territoires. C’est le lieu où s’affrontent le nationalisme et l’urbanité, l’Europe des États-membres et celle des métropoles en réseaux, les communautés et la société, le commun d’un groupe et l’altérité dans l’interculturel, voire l’interreligieux.

Voilà les enjeux pour Bruxelles aujourd’hui. Bruxelles, ville parmi les villes, entourée de «  Belgiques  » suburbaines et communautarisées, et … depuis ce mardi 22 mars cible du terrorisme salafasciste. Une ville qui devra se révéler à la hauteur de ces défis. Des défis systémiques mondiaux de transition durable, équitable et cosmopolite. Elle en a les ressources.

Notes

[1Parmi eux, Carine Bratzlavsky, Elie Gross, Arié Mandelbaum, Alain Lapiower, Antonio Moyano, Paul Trajman, … ,

[2Bruxelles,lieu commun, Ercée, Editions Revue & Corrigée, 1989

[3Derniers ouvrages en date sur Bruxelles  : avec Jessica Van de Ven  : The Brussels reader,Brussels, VUB Press, 2013 ; avec J. de Salle, J.L Genard, C. Kesteloot, C. Vandermotten & P. Vanderstraeten  : Où va Bruxelles, Bruxelles, VUB Press, 2013




Editorial

Ce premier numéro de Points Critiques, nouvelle formule, est consacré à Bruxelles. Ce thème nous l’avions choisi avant les attentats du 22 mars, mais après ceux du 13 novembre qui, faut-il le dire, avaient mis, déjà, sous les feux des projecteurs une de ses communes les plus emblématiques  : Molenbeek. Molenbeek, une commune du «  croissant pauvre   » [1] de Bruxelles, ni «  hellgate  » ni «  état islamique  » mais commune paradoxale, à l’image de Bruxelles tout entière, avec ses lofts et ses sous-sols, ses curés et ses imams, ses travailleurs de rue et ses artistes, ses musées et ses souks, à deux pas de la Grand-Place et du «  Manneken Pis  ». Nous y consacrons plusieurs articles, dont une fiction.

Bruxelles, notre ville, où se côtoient 180 nationalités différentes, ce qui n’est pas rien quand on sait que le monde compte 193 pays reconnus officiellement aux Nations-Unies. Bruxelles, le monde dans la ville, comme le dit si justement l’historien Hans Vande Candelaere [2].

Bruxelles, notre ville, la métropole où sont arrivés nos aïeuls au siècle dernier, avant et après l’avènement du nazisme qui a failli les anéantir tous. Le Bruxelles de l’après-guerre, le Bruxelles de «  Bruxelles transit  » [3] ou de «  Brussels by night  » [4] deux films mythiques qui ont marqué ceux d’entre nous qui ont traversé la deuxième moitié du 20e siècle, ou le Bruxelles de Bruxelles, lieu commun, un livre écrit par quelques habitués de la maison en 1989 [5], ce Bruxelles-là n’existe plus. Depuis 1989, Bruxelles a connu une profonde transformation [6] qui a fait de cette capitale de la Belgique industrielle, la capitale de l’Europe post-industrielle, bloquant au passage l’ascension sociale et géographique de milliers de «  nouveaux Belges  » dans les quartiers ouvriers. Une ville prise en otage par les querelles communautaires et suburbaines des élites belgo-belges, selon encore Eric Corijn [7]. Une affirmation que les derniers événements et prises de becs post-attentats semblent corroborer.

Bruxelles, ville à l’image d’Hermès, le «  plus juif des dieux grecs, polymorphe, musicien, commerçant, voleur  », comme le suggère Jacques Aron [8]  ? Sans doute, mais aussi assurément «  Bruxelles sans ordre, sans plan, sans arrogance et sans haine, (…) la ville de l’effervescence et de la création, Bruxelles l’imaginaire, comme un tableau de Magritte, bâtie sur un pays rêvé, qui existe à peine et qui vit pleinement  » [9]. Ce Bruxelles-là, imaginaire et énigmatique, comment mieux l’illustrer que par les œuvres de ce peintre de l’art brut, Richard Moszkowicz, présenté au Parcours d’artistes de la maison UPJB, au 61 rue de la victoire [10] ou par les croquis de Raphaël Geffray, intitulés «  Café théâtre  » glanés dans plusieurs de ces innombrables cafés, que compte Bruxelles et qui font sa marque.

Bruxelles, forever, ces mots inscrits à la craie sur le sol devant la Bourse, le jour même des attentats, ce sera notre leitmotiv, vous les trouverez tout au long de ce numéro au-dessus des articles consacrés à Bruxelles comme un hommage à cette ville qui résiste.

Mais ce numéro contient également d’anciennes et de nouvelles rubriques.

Points Critiques, la revue de l’UPJB depuis bientôt 36 ans, poursuit sa route de revue juive progressiste ou progressiste juive, c’est selon, selon la sensibilité de chacun, mais ce qui est certain c’est que ces deux mots sont indissociables. Dans le registre juif progressiste, vous trouverez nos pages Israël-Palestine et la rubrique yiddish, ainsi qu’une nouvelle rubrique «  Pilpoul  », quelques pages consacrées à cette gymnastique de l’esprit typiquement juive, qui consiste à démontrer que des avis différents ne sont pas forcément contradictoires. Dans ce numéro de mai nous inaugurons le pilpoul par des points de vue, sans doute plus progressistes juifs, que juifs progressistes, sur un sujet brûlant, l’Islamophobie.

Points Critiques reste aussi la revue de l’UPJB, nous y consacrons les dernières pages avec un plongeon dans les activités de nos membres les plus dynamiques, les «  anciens  », du Club Sholem Aleichem, et les jeunes du mouvement UPJB-jeunes ainsi que dans l’agenda de nos activités multiples et variées.

Points Critiques papier paraitra tous les deux mois désormais, (le prochain numéro sera daté de septembre puisque nous ne paraissons ni en juillet ni en août) mais sera relayé par les réseaux sociaux  : newsletter, site web et pages Facebook, pour votre meilleure information au quotidien.

Bonne lecture.

Couverture (illustration ci-contre) : Antonin Moriau

Notes

[1Un ruban de communes qui s’étend comme un croissant autour de Bruxelles-Ville, Saint-Josse,-ten-Noode via Schaerbeek, Molenbeek et Anderlecht jusqu’à Saint-Gilles

[2Hans Vande Candelaere : Bruxelles, Un voyage dans le monde, ASP, 2013

[3film de 1980 réalisé par Samy Szlingerbaum avec Hélène Lapiower et Boris Lehman

[4film de 1983 de Marc Didden que vous retrouverez dans les Humeurs d’Anne Gielczyk, p. 28

[5aux éditions Ercée (voir également p. 5)

[6voir l’article de Eric Corijn « Bruxelles, revue et corrigée » p. 5-7

[7ibidem

[8Voir plus loin, « Mon Bruxelles », p. 35

[9Laurent Joffrin : Le chagrin des Belges, Libération 23 mars 2016