L’entre-soi communautaire juif anversois

Barbara Dickschen, Fondation de la Mémoire Contemporaine

©Didnek

De la maternelle à la rhétorique, à l’inverse de ce qui se passe à Bruxelles, la plupart des jeunes Juifs anversois fréquentent l’école juive. Un phénomène qui nourrit l’entre-soi communautaire juif anversois.

Aux alentours de la gare centrale d’Anvers, il est courant de croiser des hassidim vêtus de leur caftan noir, la tête couverte d’un chapeau aux larges bords ou d’une toque de fourrure, le visage encadré par des papillotes et des femmes portant perruque, habillées d’une jupe ou d’une robe informe, avec dans leur sillage de jeunes enfants, qui poussent le dernier-né dans un landau. Bien qu’Anvers ne soit pas la ville avec le plus grand nombre de hassidim, elle est toutefois devenue au fil des années un des grands pôles du hassidisme dans le monde.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’orthodoxie n’a eu de cesse d’investir les différentes structures communautaires, de telle sorte qu’elle est devenue le modèle de vie juive dominant dans la ville portuaire flamande. Sous cette apparente uniformité existe toutefois une certaine diversité religieuse et culturelle, comme en témoignent les orientations religieuses et idéologiques variées des nombreuses écoles juives, d’enseignement de plein exercice ou à temps partiel.

L’école, dont la fonction première est la transmission des savoirs, demeure un lieu de socialisation intense et joue un rôle déterminant dans la formation identitaire. C’est donc un lieu fortement investi.

Avant-guerre, deux écoles juives subventionnées existent à Anvers : Tachkemoni, de type sioniste conservateur et l’orthodoxe Jesode Hatorah-Beth Jacob. Mais, malgré l’existence de ces structures scolaires, la toute grande majorité des jeunes Juifs de la ville fréquente à l’époque des écoles appartenant à la filière publique. Ce qui ne manque bien évidemment pas de présenter des implications cruciales sur la façon dont ces jeunes vivent leur identité, l’école publique faisant fonction de creuset émancipateur pour nombre d’entre eux.

L’occupation nazie va marquer un tournant décisif dans cet état de choses:
la Seconde Guerre mondiale constituera une véritable rupture dans l’inéluctable processus d’assimilation des nouvelles générations. La disparition de près de 65% de la population juive anversoise et l’arrivée de communautés ultra-orthodoxes d’Europe centrale et orientale vont profondément modifier le paysage juif anversois. Après-guerre, le sentiment d’urgence de sauver et de conserver une identité juive en péril est réaffirmé vigoureusement. L’éducation des jeunes générations joue un rôle déterminant dans cette tentative de perpétuer un héritage menacé de toutes parts.

De nos jours, Anvers abrite plusieurs écoles juives d’enseignement primaire et/ou secondaire appartenant au réseau libre subsidié et de nombreuses écoles privées de type hassidique. Les trois principales écoles juives de la ville sont Jesode Hatorah-Beth Jacob, Tachkemoni et, depuis 1978, l’école Yavné, établissement de type sioniste religieux qui ne tolère pas la mixité. Ces écoles sont comparables aux écoles catholiques de la filière libre : elles ont structurellement le même statut et ont un caractère religieux englobant tous les aspects de l’instruction dispensée. Mais, à l’inverse de la grande majorité des écoles du réseau libre (confessionnel ou non), aucune de ces écoles juives ne fait partie d’un organe coordinateur d’enseignement.

Dès l’immédiat après-guerre, différentes écoles de type hassidique feront leur apparition afin de répondre aux attentes spécifiques de cette frange de la population juive. Seule une minorité d’entre elles (les écoles primaires Bais Chinuch, Benoth Jerusalem, Wiznitz) sont aujourd’hui des établissements reconnus et subsidiés par la communauté flamande. Les autres écoles juives ultra-orthodoxes sont toutes privées : elles ne se réclament d’aucune méthode d’apprentissage, ne bénéficient d’aucune aide des pouvoirs publics et ne sont donc pas en mesure d’octroyer un certificat de fin d’études reconnu. A l’instar des enfants suivant l’enseignement à domicile, les élèves de ces écoles qui souhaiteraient poursuivre leur cursus scolaire au-delà de l’âge d’obligation scolaire sont tenus de passer devant une commission d’examen de la communauté flamande pour contrôler si les connaissances de base ont été acquises. …

La reconnaissance par les pouvoirs publics et l’obtention d’une aide financière supposent que les écoles du réseau libre subsidié se conforment à un programme défini. Chacune de ces écoles propose donc un double cursus, constitué d’études dites juives et d’études dites profanes. Les écoles les plus orthodoxes achoppent toutefois sur un certain nombre d’exigences en matière de connaissances de base : ainsi, la connaissance du néerlandais demeure souvent imparfaite. Le néerlandais est uniquement enseigné dans le cadre des cours profanes et n’a pas réussi à s’imposer comme langue première au sein d’une communauté aux pratiques linguistiques complexes et aux attaches plurielles.

Les cours d’éducation sexuelle et les cours de «technologies de l’information et de la communication» posent également un problème. Malgré l’obligation d’enseigner ces matières, force est de constater que ce n’est pas toujours le cas. Les responsables (religieux) de l’école orthodoxe Jesoda Hatorah contournent systématiquement l’obligation d’enseigner ces cours, affirmant qu’ils vont à l’encontre du projet éducatif de leur établissement. C’est également pour cette raison que l’école primaire hassidique Bais Rachel a pris il y a peu la décision radicale de renoncer aux subsides qui lui étaient accordés…

À l’inverse de ce qui se passe à Bruxelles, la toute grande majorité des jeunes Juifs anversois trouvent le chemin de l’école juive. La plupart d’entre eux effectuent l’ensemble de leur parcours scolaire, de la maternelle à la rhétorique, dans un établissement communautaire, agréé ou non. La population de ces écoles est, par la force des choses, fort homogène. Garantes de la perpétuation de la tradition, elles accueillent uniquement les élèves considérés comme juifs. Afin d’éviter tout quiproquo, le règlement des écoles juives subsidiées spécifie le caractère judaïque de leur enseignement et l’obligation des parents (ou de l’un d’eux) d’être membres d’une des communautés religieuses reconnues. Ainsi, les parents souhaitant inscrire leur enfant à Tachkemoni ou Yavné se doivent d’être affiliés à Shomre Hadass. Les membres de la communauté orthodoxe Machsiké Hadass envoient quant à eux leurs enfants à Jesode Hatorah-Beth Jacob. Ceci réduit bien évidemment toute possibilité d’interaction avec des personnes en dehors de la communauté et renforce la tendance au communautarisme.

Jusqu’à présent, l’administration compétente en matière d’enseignement s’est révélée particulièrement accommodante à l’égard de ces écoles destinées à une population souhaitant explicitement rester en retrait et qui donne parfois l’impression de vouloir appliquer la loi, de s’y soumettre sans pour autant adhérer au principe même.

Dans une société belge fortement pilarisée et marquée par un pluralisme culturel croissant, la création d’écoles juives, à l’image de celles appartenant à la filière libre, peut être considérée comme le résultat logique d’un particularisme revendiqué. Ces dernières années, dans un contexte d’hostilité croissante envers les Juifs, certains parents, pourtant peu enclins à céder à la tentation du repli religieux, ont fait le choix de l’école juive pour leurs enfants moins par conviction religieuse ou «ethnique» que par souci de sécurité. Tous ces éléments – religiosité accrue, lien fort avec Israël au point de devenir principale source d’investissement identitaire, sentiment d’insécurité ne manqueront pas de nourrir le phénomène de l’entre-soi communautaire juif anversois.

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