[Points Critiques n°386] Nathalie Skowronek, chronique d’une vie secrète

Tessa Parzenczewski

Une vie secrète, une vie parallèle, celle que mène depuis huit ans, Véronique Verbruggen, éditrice d’art. Celle officielle à Paris, aux côtés de son mari Daniel Meyer, ophtalmologue, et de sa fille Mina, et celle clandestine  dans les Cévennes, où elle rejoint régulièrement son amant, Titus Séguier, documentariste. Jusqu’au jour où le corps de Véronique est découvert sur un sentier de randonnée dans les Cévennes. Ni crime, ni suicide, un accident cardiaque.  Loin des bruits du monde, si présents dans ses précédents romans, Nathalie Skowronek cadre au plus près ce quatuor, explore sentiments, comportements et non-dits. Au décès de Véronique, l’intime jusqu’ici préservé, devient sujet de conversation dans le petit milieu culturel, où jugements péremptoires et rumeurs prolifèrent.

Véronique édite des monographies de petits maîtres, ceux qui connaissent un anonymat absolu d’où certains émergent parfois comme figurants lors d’expositions consacrées à des artistes majeurs, afin d’évoquer l’air d’un temps. Elle se passionne pour Jeroen Herst,  un artiste gantois de la fin du 19e siècle et qui a œuvré jusqu’aux années 20. Originaire de Gand, Véronique est fascinée par ses toiles qui reproduisent les voiliers sur l’Escaut et les canaux de son enfance, toiles que l’auteure nous fait voir, au plus près de l’art de peindre. De son côté, Titus prépare un documentaire sur le même peintre et c’est ainsi qu’ils se rencontrent. Commence alors pour Véronique la double vie. Mais qu’est-ce qui l’empêche de choisir ? De casser le couple au long cours ? “Personne ne perce le secret de ces vies bourgeoises qui revendiquent bonheur et liberté mais verrouillent toutes les issues de secours.” Reste aussi le refus de faire souffrir l’autre, Daniel,  qui a élevé et adopté Mina, rejetée comme sa mère par le père biologique.  A présent, trois personnes se partagent le deuil, chacune  à sa manière. Le mari affirme avec acharnement son rôle essentiel, comme un droit de propriété, et bâtit une image idéalisée de Véronique, dans un profond déni ; l’amant, contraint de se tenir à l’écart, rassemble fragments d’images, traces de leur vie commune et rêve de réaliser un film-hommage qui les contiendrait tous ; quant à Mina, déjà adulte, elle est la seule à se poser  toutes les questions, à tenter de déverrouiller la carapace, pour essayer de comprendre, si possible avec empathie,  presque de l’intérieur, les motivations de sa mère, ses doutes, ses souffrances… mais aussi de connaître l’autre face, celle de son autre vie, dans un univers qui semblait si radieux. Mina aussi fera le voyage à Gand, pour contempler les œuvres de Jeroen Herst, comme à la recherche d’un mystère. Un tableau éveille son attention, une Annonciation, où l’ange Gabriel est dépourvu d’ailes. L’auteure nous en offre une description somptueuse mais l’énigme résiste.

Que savons-nous de l’autre si proche ? Que se trame-t-il à nos côtés ? Avec délicatesse et subtilité, sans effets, dans une prose économe et sensible  où  l’écriture même fait style, Nathalie Skowronek nous dévoile les méandres des sentiments,  leurs inévitables contradictions mais laisse passer une petite respiration, loin des routines quotidiennes.

Nathalie Skowronek. La carte des regrets. Grasset. 142p. 16,70€